Haïti-Politique : Ce que le sigle PSP représente (5 de 9)

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse le 6 octobre 2013

La rentrée tardive qui frappe le système scolaire haïtien pour une troisième année consécutive est une malédiction qui demande un exorcisme, une calamité qui exige une neuvaine. C’est ce que Leslie Péan nous propose avec la série de neuf articles dont la publication a commencé le 2 octobre.

5e jour de la neuvaine

Le PSP n’a pas assez tenu compte des vexations de la vie quotidienne subies par les noirs au cours des trois gouvernements antérieurs à Estimé. Ce n’était pas superficiel pour un Noir de supporter le mépris des mulâtres et leurs insultes. On s’imagine un cadre noir tel un Noé Fourcand ne pouvant aller au Rex Théâtre comme il l’explique, parce que sa peau est noire [1] ou plus brune que celle d’un Mulâtre. On ne saurait donc être indifférent à la couleur de la peau en pensant que la référence à la classe sociale est tout. La conscience coloriste a des conséquences profondes dans la psychologie des noirs qui sont atteints dans leur subjectivité par la discrimination dont ils sont victimes. Ce d’autant plus que l’identité de la blanchitude en France a été encouragée par le racisme international anti-Noir qui a encouragé fortement les gouvernements haïtiens à envoyer uniquement des diplomates dont la couleur de la peau se rapproche le plus possible du blanc [2].

Les mêmes considérations de nuance de couleur de peau seront suggérées plus tard aux représentants diplomatiques haïtiens accrédités aux États-Unis à partir de 1862. En effet, tous les diplomates haïtiens accrédités à Washington ont été de peau claire [3]. Il a fallu attendre 1946 pour qu’Haïti y envoie son premier ambassadeur à peau noire. Ce sera le brillant intellectuel et avocat Joseph D. Charles. Pour les noiristes du journal La République, l’objectif de la « mulatrerie mulatrisante » est de « salir les Noirs aux yeux du Département d’État et dire qu’ils sont incapables d’administrer. Il s’agit aussi d’arriver sans hésitation devant les moyens, à accroitre la gêne des masses noires et à semer parmi elles la propagande que l’Américain n’aimant pas les Noirs en général ne fera rien pour le Pays tant que ce dernier ne sera pas dirigé par les mulâtres dont le contact lui est un peu moins répugnant, en raison de sa couleur [4]. » La colonialité n’a pas continué seulement au niveau du politique et de l’économie mais aussi au niveau de l’idéologie et de la psychologie. Elle s’est manifestée sous la forme des représentations des différences de teinte de couleur de peau et les symboles auxquels référaient les perceptions chromatiques associées [5].

Le secrétaire général Etienne Charlier devait reconnaître en janvier 1948 le poids de la question de la couleur en disant :

« …si le PSP fut plus ou moins coupé des masses en 1946, c’est que sa qualité de parti marxiste l’obligeait à poser la question en termes de classes et non en termes de couleur, alors qu’une véritable psychose collective emportait les masses dans la lutte traditionnelle des couleurs [6]. »

Le PSP considère la lutte de classes comme la contradiction fondamentale de la société haïtienne contrairement aux noiristes et mulatristes qui mettent l’accent sur les luttes de couleurs entre noirs et mulâtres. Cela n’empêche pas le PSP d’aborder les pratiques racistes pour les condamner énergiquement. Qu’elles aient lieu aux Etats-Unis d’Amérique où en novembre 1947, le secrétaire d’État de l’Agriculture François George, a été victime de discriminations racistes [7] ou qu’elles aient lieu en Haïti comme cela s’est produit avec l’affaire Gérard Viau-Jean Rémy en 1948. Dans le premier cas, le ministre haïtien François Georges, invité à une conférence internationale sur l’agriculture à Biloxi dans le Mississipi, se vit refuser l’hébergement dans le même hôtel que les autres invités blancs. De plus, les organisateurs de la conférence l’informèrent qu’il ne pourrait pas manger dans le même restaurant que les autres ministres et que ses repas lui seraient servis dans sa chambre. Il refusa d’accepter ces conditions et retourna en Haïti.

Dans le second cas en 1948, la discrimination était évidente et tragique. Une bourse d’études récompensant le lauréat d’un concours organisé par l’Institut français, en l’occurrence Gérard Viau (mulâtre), a été octroyée à Ernst Laraque (noir) par son père Maurice Laraque, alors ministre de l’Education nationale. Gérard Viau s’en prend à Jean Rémy, directeur du journal noiriste La République, qui défend la décision du ministre Laraque dans ses colonnes. Il l’aborde un matin à l’entrée de l’école Saint Louis de Gonzague et décharge sur lui son pistolet. Les amis de Jean Rémy montent alors au créneau et assassinent Gérard Viau en pleine rue [8].

L’implosion de la méfiance, des réactions impulsives et de la paranoïa est bien la résultante du dispositif archaïque que le PSP a dénoncé autant dans le mulâtrisme de Lescot que dans le noirisme et la pensée trouble des authentiques. En effet, comme l’explique Etienne Charlier quatre mois après le mouvement de janvier 1946,

« la question de couleur aura été encore une fois dans notre histoire un élément émotionnel de portée incalculable qui aura élevé des barrières infranchissables entre des hommes politiques que leur position doctrinale de toujours eût dû unir, qui par contre, aura uni sur le plan épidermique des hommes politiques que par ailleurs tout devait séparer. De jeunes politiciens noirs qui pendant onze ans ont encensé « papa Vincent », à qui par malheur Lescot avait refusé l’honneur de lui casser l’encensoir au nez, se sont trouvés classés parmi les purs, parmi les authentiques, simplement par la vertu de la peau. On a oublié toutes leurs turpitudes passées, on a oublié toutes leurs trahisons passées et aux feux de la révolution de Janvier, ils se sont singulièrement purifiés et ils sont devenus des authentiques, les purs d’entre les purs, les seuls qualifiés pour défendre les masses. Il va sans dire qu’avec des principes pareils, la Révolution ne pouvait qu’échouer, elle a échoué pitoyablement [9]. »

Etienne Charlier analyse le paroxysme du mulâtrisme sous le gouvernement de Lescot. Il ne met pas de gants pour décrire la férocité discriminatoire d’alors. Une férocité qui sera reprise par le noirisme à partir du 11 janvier 1946 avec la même rage et le même goût de sang, plongeant Haïti dans un Thanatos collectif. La force de l’analyse de Charlier, dès le 23 janvier 1946, aura été de souligner non seulement l’immanence de la bêtise mulâtriste dans son historicité, mais aussi d’indiquer comment la rage dans l’œil du taureau noiriste ne peut que dégénérer dans une lutte à mort pour Haïti.

Charlier écrit : « le préjugé de couleur bat son plein, parce que, refoulée de plus en plus de l’industrie, des grandes entreprises agricoles et du commerce, la bourgeoisie nationale s’est rabattue sur la fonction publique ; elle est devenue une bourgeoisie purement parasitaire qui ne peut se maintenir que grâce aux chèques de l’Etat. Et le gouvernement déchu n’a rien fait pour résoudre le problème. Ou mieux il a tout fait pour prolétariser l’élément autochtone et a pratiqué une politique systématique de népotisme. Et suprême légèreté, il a mulâtrisé l’Administration ; il a mulâtrisé le cadre diplomatique ; il a mulâtrisé le gouvernement. C’est ainsi qu’on a vu des petits Mulâtres imbéciles, sans aucune préparation, siéger dans les assemblées internationales les plus importantes, que l’élément noir a été systématiquement écarté de tous les postes diplomatiques alors que très solennellement nous réclamons à San Francisco l’égalité raciale. » [10]

Le tableau social que brosse Charlier sous Lescot n’est ni trop rapproché, ni trop éloigné. Comme il l’explique, la mulâtrification de l’administration publique sous Lescot est réelle. En effet, les mulâtres dominent exclusivement l’État major de l’armée, le corps diplomatique, le cabinet ministériel et les postes moindrement importants de l’administration publique. Au fait, depuis l’occupation américaine, la forme mulâtriste de la discrimination raciste qui était au repos, a repris du service. L’alignement se fait sur l’épiderme. Parfois, c’est fait avec élégance, d’une manière étrangement stylisée ; d’autres fois, ça grouille, et enfin l’intervention est brute. C’est ce qu’on voit même si on ne fait pas l’effort de regarder.

La dénonciation de l’imposture du pouvoir noir

Le mode d’action du colorisme (mulâtrisme/noirisme) qui plonge ses racines dans la société coloniale de Saint Domingue crée un fonctionnement psychique particulier dans la population. Un réflexe de persécution de soi s’aiguise avec renforcement de l’archaïsme et rejet de tout ce qui n’est pas soi-même. En devenant le cadre interprétatif du citoyen moyen, la couleur de la peau installe la société entière dans le délire et la persécution. Des réactions qui prennent des formes autant perverses que sophistiquées. Cette situation banalisée est même appropriée par la culture nationale. L’envie et le simple regard peuvent devenir des forces agressives et destructives. Toutes sortes de fantasmes s’y mêlent avec des dommages de l’un envers l’autre pouvant aller jusqu’à la mort, comme ce fut le cas avec l’affaire Viau-Rémy.

Les dégâts provoqués par le mulâtrisme dans les consciences sont palpables bien des années auparavant. Les dysfonctionnements se manifestent ouvertement avec cette Lettre du Président de la République Élie Lescot à Monsieur Maurice Dartigue, Secrétaire d’État de l’Instruction Publique le 19 octobre 1942 lui demandant de procéder à la révocation de M. Daniel Fignolé [11].

Monsieur le Secrétaire d’État,

Il m’est tombé sous les yeux l’édition nos. 3 et 4, de la Revue « Chantiers » que dirige Daniel Fignolé, professeur au lycée Pétion de Port-au-Prince.

J’y ai relevé divers articles dans lesquels les auteurs, oubliant que nous sommes tous issus de la même race, soulignent de mesquines théories de couleur et manifestent des tendances politiques qui me paraissent nettement inadmissibles dans un organe dirigé par un professeur de lycée. Monsieur Fignolé n’est plus qualifié, après une telle attitude, à professer dans les Écoles Nationales de la République. Vous lui notifierez, conséquemment, que je l’ai révoqué de ses fonctions, car ayant supprimé l’influence nocive de la politique dans le recrutement du personnel enseignant, j’entends ne pas permettre à des professeurs d’afficher aucune politique de race ou de couleur, susceptible d’entretenir dans l’esprit des jeunesses qui leur sont confiées des germes de discorde.
Mon administration est nettement décidée à résorber, sinon à enrayer dans ce petit pays toute question de préjugé de couleur, toute tendance à un régionalisme néfaste et à sévir contre les théoriciens – malfaiteurs conscients ou inconscients de ces éternelles plateformes - qui propagent de pareilles idées, en vue de leurs petits intérêts particuliers.

Le Président de la République, à son avènement au Pouvoir, a entrepris une politique de juste réhabilitation des masses et n’entend pas verser dans une démagogie basée sur la pigmentation des épidermes ou une lutte de classes.

…………..

En lui notifiant sa révocation, vous ne manquerez pas de faire savoir à Monsieur Fignolé que la Police a les yeux fixés sur ses activités et sur celles de ceux qui sont groupés autour de lui.

Daniel Fignolé demande de fixer d’autres règles au jeu social. Il n’est pas le seul noir des classes moyennes à refuser d’accepter la légitimation mulâtriste. Dans son journal Chantiers, il écrit : « les mulâtres sont mauvais » [12]. Le même son de cloche se retrouve dans L’Action nationale dirigé par Julio Jean Pierre Audain, Lorimer Denis, François Duvalier, Morille Figaro. Dans leur entendement, « Le mulâtre est mulâtre avant d’être haïtien » [13]. Tout un courant politique noiriste regroupé autour du journal La République [14] va militer pour un recentrage de la vie sociopolitique et économique basé sur les droits réels des individus.

On ne peut vraiment apprécier la référence PSP qu’en situant le décor de l’époque 1946 surtout à partir des vues exprimées par ce parti pour faire que la revendication d’égalité ne serve pas seulement à quelques individus mais profite à toute la société. Pour revivre l’expérience PSP, il importe de bien comprendre comment la société politique d’alors est prisonnière de l’idéologie de couleur. Un pathos d’une double culpabilité avec d’un côté le mulâtrisme qui venait de connaitre son paroxysme avec les gouvernement Vincent et Lescot ; et de l’autre, le noirisme, le pendant de cette malédiction reflétant les contradictions des chefs du plus grand nombre décidés à conquérir leur place au soleil par tous les moyens.

Les militants de La République disent que seuls des noirs peuvent défendre les intérêts des noirs. Les plus combatifs d’entre eux sont Jean Rémy, Joseph Déjean, Love O. Léger, Marcel Vaval, Félix Diambois. Leur projet est de tout faire pour mettre un noir à la présidence. Et pour eux, ce noir c’est Dumarsais Estimé, comme le souligne René Victor [15]. Ils se défendent d’être racistes tout en insistant pour affirmer que les noirs ne doivent pas être représentés au gouvernement par des clairs. Ils disent avec Roger Dorsinville : « Les clairs font semblant de ne pas comprendre. Ils nous prêtent des mobiles mesquins, nous traitent de racistes. Nous croyons sincèrement qu’ils sont trop loin des masses, et nous faisons confiance pour le relèvement de nos frères méprisés à ceux qui leur ressemblent. Voilà tout le secret de notre attitude [16]. »

Roger Dorsinville a vécu heureusement assez longtemps pour reconnaître les erreurs à la base de cette conception de survalorisation de la couleur de l’épiderme. Dans cette mémorable entrevue avec Jean Coradin, il dit : « Nous étions honnêtes, mais voici le hic, l’honnêteté ne suffisait pas, avec toute notre sincérité, nous fabriquions une imposture : le salut par le pouvoir noir [17]. » Mais malheureusement pour Haïti, la tendance lourde du noirisme s’est imposée dans l’affrontement sociétal depuis la dictature des Duvalier. Avec un certain manichéisme, la perception a été diffusée que les intérêts pour les fonctions publiques étaient l’essence des luttes politiques irréductibles.

Dans ce climat, la politique est confisquée. Chaque camp se croit seul détenteur de la vérité et se livre à des diatribes et attaque les adversaires sans ménagement. Les coups pleuvent. Si dans La Nation il y a une démarche de pensée reflétant une conception du monde et une philosophie politique d’appui aux masses ouvrières et paysannes, La République se concentre sur l’idée fixe que ce qui est juste est la prise du pouvoir par les classes moyennes noires. La République va donc mettre tout en marche pour impulser cette idée fixe jusqu’à finir par l’imposer à la société. C’est ce dispositif noiriste pour faire plier la société en dévoyant le mouvement de 1946 qui triomphera magistralement dans le duvaliérisme sanguinaire de 1957 à 1986. Un aboutissement sauvage et meurtrier.

L’accumulation s’est faite au bénéfice des détenteurs de l’appareil d’État qui sont devenus des millionnaires en dollars américains. Entretemps, les conditions générales de la production et de la reproduction des forces productives se sont dégradées, tandis que les rapports sociaux qui en découlent se sont détériorés. Le pouvoir à vie et la domestication du Parlement et du pouvoir judiciaire ont créé un mode de régulation politique où les résultats des élections sont décidés d’avance. La gangrène s’est installée dans les consciences. Exit toute transparence dans le fonctionnement de la société. Les luttes de pouvoir continuent avec férocité dans une atmosphère générale de bamboche, de carnavals et de dégénérescence.

Le PSP s’insurge contre cet arrangement qui ravage Haïti par le sida de la finance dont les « experts » à la Banque nationale décident du budget national. Il va donc agir sur deux fronts simultanément. D’abord, le PSP va lutter contre le renouvellement des contrats des anciens militaires américains Williams, Pearson et Roosevelt, convertis en experts financiers contrôlant le Conseil d’Administration de la Banque Nationale et son Département fiscal en vertu de l’Accord du 13 septembre 1941. Cette lutte se mènera dans les colonnes de La Nation, contre le renouvellement du contrat des Américains [18] qui arrivait à expiration le 13 novembre 1946. Avant même qu’il soit devenu président de la République, ce dernier Accord avait été négocié par Elie Lescot, alors ambassadeur d’Hait à Washington dès le 15 janvier 1941 [19], pour continuer l’Accord du 7 août 1933. Le Département des Finances préparait le budget et devait le soumettre aux Américains du département fiscal de la BNRH qui le manipulaient à volonté pour garantir le paiement des créanciers américains porteurs de la dette de 1922.

Dans le même temps, le PSP mène toute une campagne dans son journal La Nation à la radio et dans des meetings publics pour son plan de libération financière dans lequel aucun mystère n’est fait sur les moyens à utiliser pour sortir de ce carcan. Sur les brisées d’Etienne Charlier et d’Anthony Lespès, d’autres cadres du PSP dont E. Séjour Laurent, Joachim Roy, Hubert Legros, Gérard Nau continuent la campagne pour la libération financière. La Nation publie le 31 mars 1947 un communiqué intitulé « Le PSP et la libération financière » [20]. Puis, le lendemain, sous le titre La Libération Financière, le plan proposé par le PSP est exposé dans les détails dans dix numéros du journal La Nation du 31 mars 1947 au 16 avril 1947. Le plan de libération financière du PSP inclut essentiellement les éléments suivants :

a) un emprunt intérieur de deux millions de dollars (ou encore le double ou le triple de ce montant) ;

b) une réduction de la « Réserve contre Circulation » de la Banque Nationale de 82% à 35% dégageant ainsi un million de dollars (le taux de couverture métallique exigé étant de 33 à 40%) ;

c) une mise en régie intéressée du commerce d’exploitation de la figue-banane dégageant un million et 400 mille dollars ;

Le président Estimé est conscient des enjeux et décide d’envoyer une mission financière à Washington pour obtenir un emprunt de 20 millions de dollars de la Export-Import Bank afin de liquider la balance de 5 millions sur l’emprunt de 1922 et de financer un programme de développement économique [21]. La mission financière est composée de Gaston Margron, ministre des Finances ; du Dr. Georges Rigaud, ancien ministre de l’Agriculture et du Commerce ; et de l’Ambassadeur d’Haïti à Washington, le Dr. Joseph D. Charles. Après neuf semaines de démarche, le financement demandé par Haïti pour consolider ses emprunts et repartir sur un autre pied lui est refusé. Une lettre en date du 17 mars 1947 de Spruille Braden, Sous-Secrétaire d’État américain pour l’Amérique Latine, adressée aux membres de la Mission spéciale explique que les autorités américaines sont désolées de ne pouvoir répondre positivement à cette requête.

(à suivre)

…………..

*Économiste, écrivain