Haiti-Photojournalisme : L’œil de Thony Belizaire au cœur de l’histoire

Par Jean Wilder Pierressaint

Entre souvenirs, mémoire et émotion, l’Institut Français d’Haïti, à travers des clichés émouvants et profonds, a rendu hommage à Thony Bélizaire, une icône du photojournalisme, décédé ce 21 juillet à Port-au-Prince des suites d’une longue maladie. En images, Thony Bélizaire a immortalisé, à travers son regard très personnel tout un pan de l’histoire immédiate d’Haïti.

P-au-P., 12 sept. 2013 [AlterPresse] --- Il est 6 hrs 30 minutes, le vendredi 6 septembre 2013. Le public investit progressivement l’Institut Français en Haïti pour venir rendre hommage aux trente ans de photographie de Thony Bélizaire, photojournaliste émérite de l’AFP et d’autres médias haïtiens.

Le public, une fois sur place, est charmé par la dimension des photos et les thématiques qu’elles abordent. Plus de trente minutes se sont écoulées avant le vernissage de cette exposition. Le temps des retrouvailles et des salutations entre amis et collègues journalistes-photographes. Ils en ont profité pour regarder et commenter avec beaucoup d’intérêt cette exposition-hommage consacrée à l’un des gardiens de la mémoire de tout un pan d’histoire sociopolitique d’Haïti.

La directrice de l’Institut Français en Haïti prononce des mots de circonstance et présente Monsieur Dominique Delpuech premier conseillé à l’ambassade de France en Haïti. Mr Delpuech semble avoir suivi de près cette icone du photojournalisme en Haïti. Il a synthétisé avec émotion le travail du photographe et toute la mémoire d’une époque retracée entre autres par ces clichés des années 90-94 qui relatent le départ et le retour au pays de Jean Bertrand Aristide et les moments de turbulences de 2004.

L’exposition s’inscrit dans une thématique plurielle ancrée dans notre quotidien : des scènes de marché, de rareté de gazoline, expression d’un pays enclin à des problèmes récurrents, de méditation à l’église et de cérémonies vodou qui illustrent la dimension syncrétique de notre histoire de peuple. Mais la majorité des photos exposées retracent le triste moment du séisme dévastateur du 12 janvier. Les clichés ravivent cette grande blessure collective. Mais ils permettent, par contre, de prendre conscience de la fragilité de notre espace et de la nécessité de l’habiter autrement.

L’attention des visiteurs a été focalisé sur cette vue aérienne prise quelques mois après la catastrophe montrant un vaste campement de la zone de piste (aviation), scène qui esquisse le tableau sombre des sinistrés vivant dans la précarité et le dénuement.

Témoignages

Les journalistes-photographes présents à cette soirée d’hommage ont partagé avec émotion toute l’admiration qu’ils vouent à Thony Bélizaire. Selon le photographe Dieulano Chéry de l’Associated Press « les clichés de Thony constituent l’une des plus belles pages des archives qu’Haïti puisse posséder en matière d’évènement fixés par le regard d’un photographe au cours de ces vingt cinq dernières années.

Thony méritait un hommage bien avant son départ. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire ». Dieulano Chéry salue son professionnalisme : « Il n’est pas donné à tout le monde de faire du photojournalisme ; dans ce domaine Thony était un maitre », conclut-il.

Pour Jean-Jacques Augustin du journal Le Matin, Thony était un monument, son humilité et son sens du partage ont fait de lui une personnalité unique.

De son coté, le photographe du Nouvelliste, Jean Marc-Hervé Abelard, pense que les rêves de Thony planent sur les photos exposées. « A lui seul, Thony représente une école », soutient Abelard.

Yves Osner Dorvil du media en ligne Tipiti.biz regrette que Thony ne soit pas là pour recevoir cet hommage. « Je ne l’ai pas connu et c’est dommage pour le passionné de photographie que je suis. Mais c’est un domaine que l’on ne valorise pas assez en Haïti. Le travail d’autres photographe-journalistes vivants mérite également d’être présenté au public », affirme Yves Osner Dorvil.

Collaborateur de Thony Bélizaire à HPN et l’AFP Clarens Renois, également auteur d’un hommage au journaliste le 2 août dernier au Karibe Convetion center, était tout aussi enthousiaste. Selon le patron de HPN, l’objectif de cette exposition ne s’inscrit pas seulement dans une perspective d’hommage, c’est aussi un exercice didactique qui permet d’apprendre au public ce qu’est concrètement le photojournalisme. Les écrivains, les hommes et femmes de medias qui utilisent les mots pour décrire le monde, le photojournaliste, lui, utilise les clichés. « Thony a rendu service au pays pendant plus d’un quart de siècle. Il a fait circuler l’image d’Haïti à travers le monde via l’AFP à laquelle il a offert ses services ».

Thony était lui aussi conscient de son travail. Dans une brève auto-présentation exposée a l’IFH, il partageait, à travers les mots, son appréciation de son métier et sa vision du monde : « Témoin de toutes ces choses, j’ai choisi mon appareil photo pour présenter cette réalité d’où mon métier de journaliste consiste à montrer la réalité sur une pellicule et cherche le cliché qui exprime mieux cette réalité », écrit Thony Belizaire.

Dans un contexte où les valeurs se noient dans les méandres de l’oubli, les organisateurs de cette soirée d’hommage méritent d’être salués. Pour reprendre les photographes Yves Osner Dorvil et Dieulano Chéry, Thony méritait d’être consacré avant sa mort. Son travail est un héritage non seulement pour la société haïtienne, mais aussi pour l’humanité. Son professionnalisme exigeant doit être pris en exemple par les jeunes qui pratiquent ce métier, à un moment où la facilité semble être la règle. [jwp gp apr 12/09/2013 12 :00]

Cette chronique est produite dans le cadre du programme de production et diffusion d’informations multimédia pour une meilleure appréciation des activités culturelles en Haïti. Il est mis en place par le Groupe Medialternatif et Caracoli, institutions impliquées dans la communication sociale et la promotion culturelle, avec le soutien de la Fondation de France et de la Fondation Culture Création à travers le programme FIL Culture.

Depuis octobre 2012, AlterPresse (agence en ligne du Groupe Médialternatif) et Caracoli éditent un agenda culturel hebdomadaire. Agenda et compte rendu sont adaptés pour alimenter une chronique radio qui est diffusée sur cinq stations : Radio Kiskeya (Ouest), Radio Express et Radio Jacmel Inter (Sud-Est), Radio Paillant Inter et Radio PSG (Nippes, une partie du Sud-Ouest).