La question de la personnalité chez le paysan haïtien

Par Jean Anil Louis Juste [1]

Soumis à AlterPresse le 1er juillet 2004

Généralement, le paysan haïtien présente l’apparence d’un être bien élevé, d’une courtoisie à nulle autre pareille. Son bonjour est une invitation à affronter avec courage, les affres du quotidien. Quand il est humilié dans son orgueil, il peut toutefois devenir un torrent qui dévale la pente du Pic Macaya : devant l’offense, il perd le nord ! Il tient toujours à son honneur ; c’est pourquoi d’ailleurs, lorsque le comportement d’un membre de famille paysanne transgresse des normes de la société, il est presque automatiquement renié, et peut devenir un ennemi de la famille.

Cette personnalité ne se construit pas à l’école, le paysan haïtien étant socialement discriminé dans le processus de reproduction culturelle de la société. La famille haïtienne serait alors le plus grand milieu de formation de l’individualité. Alors se pose la question à savoir : la famille vit-elle dans un labyrinthe ? Comment assure-t-elle sa reproduction ? Nous savons tous que la famille paysanne vit de l’agriculture ; les pratiques culturales sont la plus haute expression de l’organisation de la vie et du travail paysan. Leur contenu répercute dans la douceur et la vigueur de tempérament chez le paysan. La verticalité du procès de production agricole dans le jardin, ordonne que le paysan exécute des tâches selon le bon vouloir du propriétaire, c’est-à -dire que la pratique de rente oriente l’attitude du paysan. L’absence d’horizontalité dans les rapports d’échange entre le propriétaire terrien et le paysan, est un signe de la domination du second par le premier. La communication entre eux, n’est jamais établie dans des conditions égales d’interaction. C’est que la structure agraire injuste du pays a démonté la thèse de l’égalité humaine dans l’avènement de la citoyenneté en Haïti.

Des anthropologues et psychologues étudiant la mentalité paysanne, font ressortir la politesse et l’hospitalité comme des traits caractériels quasi immanents du paysan. Par exemple, Rémy Bastien, dans le Paysan haïtien et sa famille, parle de la conservation de certaines coutumes coloniales, telle la politesse. Legrand Bijoux, de son côté, a mis l’accent sur le processus de disparition de la politesse et de l’hospitalité, par suite de méfiance et d’hostilité politiques qui perturbent les relations humaines à la campagne. Cependant, ni l’un ni l’autre n’ont compris la permanence de la politesse comme stratégie de survie en face d’une structure agraire qui n’a pas fondamentalement changé en dépit de l’Indépendance de 1804. N’ayant pas été réellement libéré des rapports agraires serviles, le paysan a eu le bon sens de d’atténuer la force de domination par la pratique intelligente de politesse. Il a conscience de l’inégalité réelle qui emprisonne son développement physico-mental. La posture d’acceptation de sa condition matérielle d’existence, participe du comportement de lutte pour la survie. L’auto-exploitation paysanne résulte de cette nécessité de survie.

Le repli sur soi que l’on observe dans la relation du paysan avec le citadin, ne doit pas être interprété comme le contenu d’une infériorité innée. Il est le résultat du processus permanent d’exploitation et de domination. Rémy Bastien, dans l’introduction à son œuvre majeure, décrit ce dernier de manière exemplaire :

« Tandis que dans la ville, la classe cultivée dirigeait à sa guise les finances et la politique, produisant des bureaucrates, des diplômés et des poètes, dans la campagne, les habitants cultivaient leurs champs à la houe, brûlaient les forêts pour en faire des bois neufs, se réunissaient pour effectuer des travaux collectifs, et rendaient un culte aux dieux agraires et familiaux. Quand les prêtres blancs arrivèrent, ils mélangèrent le culte des saints catholiques à celui des ancêtres africains. Ils conservèrent aussi certaines coutumes coloniales, notamment celles qui concernent la politesse. Isolés des villes, sans écoles ni dispensaires, les petites communautés paysannes semblaient parfois appartenir à un monde à part, où ni le temps ni la politique n’avaient rien changé » (p. 22)

La politesse semble pourtant rimer avec l’autoritarisme :

« Dans la vie familiale, le pouvoir paternel était indiscuté. Le chef de famille dirigeait la vie de ses enfants jusqu’à un âge assez avancé : ceux-ci ne pouvaient pas se marier sans son consentement. (Â…) La femme, malgré sa contribution financière et sa participation active à l’éducation des enfants, occupait au foyer une position subalterne. » (p. 23)

La coexistence de ces traits chez le même individu, ne peut pas être le fruit d’un hasard absolu. Entre la famille et la société, la médiation agraire est d’une nécessité relative : la vie de la famille est à se reproduire ; le comportement rationnel du « chef » est d’une extrême nécessité. Il ne peut pas se permettre de perdre la terre qu’il a obtenue en « deux-moités » ou en fermage. Aussi peut-on comprendre son attitude courtoise devant tous ceux qui symbolisent la propriété foncière. De même, il a hérité de la culture coloniale autoritaire qui considère le travailleur, la femme et les enfants comme des êtres immatures. Mais, étant donné sa conscience ingénue des relations sociales, il ne peut pas comprendre la conjugaison réelle des deux sources élémentaires de sa politesse et de son autoritarisme.

Ce n’est pas l’école qui a structuré la personnalité du paysan. L’organisation du travail et de la famille dans la société haïtienne, et les contingences de la vie rurale ont beaucoup modulé l’histoire de vie du paysan. Si l’école a cultivé l’autoritarisme chez l’étudiant, le travail aliéné est responsable des pratiques de gestion autoritaire de la famille paysanne et de celles de soumission du paysan à l’égard du grandon. Sans une socialisation de l’agraire, il sera difficile de produire un autre type de paysan capable d’assumer sa place d’agent de développement du pays.