Haiti : l’urne électronique au pays des govis

Par Garry Olius [1]

Soumis à AlterPresse le 30 juin 2004

Il y a deux façons de faire une économie de réflexion sur une question de grande envergure : l’accepter d’un seul coup ou la rejeter d’un revers de main. De fait, les étrangers qui nous dirigent actuellement sont disposés à expérimenter le vote électronique en Haïti. Ils ne nous disent pas pourquoi, comme si l’important n’était pas de convaincre qui que soit. Proposition ou décision arrêtée, les pseudo-technocrates ne nous diront jamais la vérité. Mais M. Rosemond Pradel est allé vite en besogne et s’évertue à mettre les potentiels contestataires sur la défensive. Il a surpris tout le monde par son dévouement à défendre le projet, on dirait qu’il faisait parti du groupe qui l’a formulé. Ceux qui sont déjà habitués avec ces sorties catastrophiques voient dans sa démarche une stratégie pour tuer dans l’œuf toute velléité de provoquer un débat sur la question. C’est peut-être une interprétation parmi mille autres, mais les intellectuels doivent se prononcer, sinon on risque d’avoir sous peu une simulation de débats entre des supporteurs du projet ou une virulente confrontation entre des adeptes de la technofolie et les technophobes de ce pays. Et, dans ces deux derniers cas de figure le mal est infini.

Depuis le 6 avril 1997, le pays n’a connu que des élections contestées. La raison tient en une chose : le pouvoir, en Haïti, est source de richesses et les dirigeants n’ont pas le devoir de résultats. Plus les possibilités de s’enrichir légalement s’amincissent, plus la tentation au pouvoir politique est forte chez le politicien haïtien. Et, le réflexe d’accéder au pouvoir ou de le garder le plus longtemps possible par l’organisation des joutes truquées s’accompagne toujours de violentes contestations qui renvoient jusqu’aux extrêmes les compétiteurs politiques et hypothèquent toute possibilité de remédiation. Le malaise est profond. Pour sortir de cette logique qui a trop longtemps compromis le développement du pays, on souhaiterait réaliser en 2005 des élections crédibles et réduire les contestations au strict minimum. Mais cette crédibilité implique transparence, participation de tous les secteurs intéressés tout au long du processus et la mise en confiance des candidats et des partis politiques. Le vote électronique est-il suffisamment transparent ? Facilite-t-il la participation des principaux concernés ? L’électorat, les candidats et les partis politiques perçoivent-ils le vote électronique comme étant exempt de magouille ? Les matières à débattre sont là ; n’en déplaise à ceux qui clament depuis les toits en terrasse : « Puisque cela a été fait au Brésil, on peut aussi le faire en Haïti ».

Le traitement automatique des résultats fait gagner du temps (beaucoup de temps), mais ce n’est pas le plus important dans la bataille pour la crédibilité d’un processus électoral. Les contestations ne résultent pas uniquement du fait que les travailleurs électoraux prennent trop de temps pour produire les résultats, mais résultent surtout d’un manque de transparence dans le processus de vote et dans la compilation des voix. L’urne électronique est-elle plus transparente que l’urne traditionnelle ? Ne constitue-t-elle une vraie boite noire, un govi ?

Les vodouisants utilisent un instrument qui s’appelle govi. C’est outil de communication entre les morts et les vivants. "L’homme ordinaire", pour communiquer avec son être cher, parti pour l’au-delà , ne peut l’utiliser que par la médiation d’un interprète spécialisé et il est dans l’obligation d’accepter tout ce que le spécialiste lui dit. Il doit faire montre d’une très grande foiÂ… Il ne pourra prendre à défaut son interprète qu’après coup, c’est-à -dire quand il aura remarqué que les prédictions qui lui ont été faites ne sont pas réalisées. Bref, il comprend toujours quand c’est trop tard !. Comparaison n’est pas raison, dit-on souvent ; mais il y a de très fortes chances que l’urne électronique soit perçue comme un vrai govi, une boite noire ou un objet mystérieux inventé pour tromper. Le paysan, le militant politique et le politicien traditionnel sont viscéralement sceptiques. Il faut de très fortes doses de transparence pour leur guérir de leur scepticisme maladif. Le traitement des résultats via les urnes électroniques suffira-t-il pour convaincre ces personnes-là  ?

L’autre préoccupation est la participation effective des mandataires des partis politiques dans les processus de vote et de consolidation des résultats. On n’est pas sûr qu’ils pourront effectuer correctement leur boulot ; peut-être ils n’auront que l’illusion de la participation car ils ne comprendront absolument rien dans la manipulation et le fonctionnement intime de l’urne électronique. Seront-ils en mesure d’attester de la crédibilité de la compilation des voix ? Dans la même veine, on aura beaucoup de mal à convaincre les partis politiques et les candidats que le vote et le traitement des résultats sont exempts de manipulations partisanes.

Par ailleurs, le vote électronique est une porte ouverte à la participation de la diaspora dans la vie politique du pays. Mais dans quelle mesure la machine électorale peut contrôler les votes qui se feront hors du pays ? Comment les partis et les candidats vont-ils faire campagne auprès des haïtiens expatriés ? Sera-t-on en mesure de mettre en place un système d’enregistrement fiable pour les gens de la diaspora qui sont en age de voter ?

L’enjeu du vote électronique est de taille. Le CEP se doit d’organiser quelques journées de débats et des ateliers de réflexion là -dessus. Il y a sûrement des inconvénients à l’adopter sans réunir des conditions préalables, mais on ne sait toujours pas ce qu’on peut gagner à l’expérimenter progressivement. Qui sait s’il ne contribuera pas à saper le mysticisme ambiant qui entrave tout ce que nous entreprenons pour construire un lendemain meilleur ?

Gary OLIUS, 21 juin 2004