Haïti-Reconstruction : « Des centaines de millions » pour un immense bidonville

Enquête

P-au-P., 23 juin 2013 [AlterPresse / Ayiti Kale Je] --- Trois ans après son lancement en grande pompe par le président René Préval, accompagné de l’acteur Sean Penn et d’autres dignitaires haïtiens et étrangers, le campement « modèle », érigé pour les victimes du séisme haïtien de 2010, a contribué à donner naissance à ce qui pourrait devenir le bidonville le plus vaste et le plus cher de tout le pays.

Corail-Cesselesse, appelé également « Canaan » ou « Jérusalem » est situé à environ 18 km au nord-est de la capitale.

Le lieu abritait, autrefois, des plantations de canne et de sisal. Aujourd’hui, le paysage contraste fortement avec le camp bien ordonné qui a été visité par les dignitaires au lendemain du séisme.

Les dizaines de milliers de masures et de baraques, qui ont été construites dans cette zone par des « squatters », suscitent la honte des intervenants locaux et étrangers.

Le bidonville s’étend sur 11 kilomètres carrés (2718 acres).

Les contribuables et les donateurs étrangers dépenseront probablement « plusieurs centaines de millions » pour urbaniser la région, et jusqu’à 64 millions $US de plus (US $ 1.00 = 44.00 gourdes ; 1 euro = 60.00 gourdes aujourd’hui) pour dédommager les propriétaires qui menacent de poursuivre le gouvernement et les agences humanitaires.

Avant le séisme, cette terre aride et rocailleuse, qui s’étend des abords de Port-au-Prince jusqu’à Cabaret, était en grande partie déserte.

La plus grande part appartient à la firme haïtienne NABATEC S.A. qui, depuis 1999, y développait une zone économique intégrée (Zei) appelée « Habitat Haïti 2020 ». Elle allait abriter des parcs industriels, des maisons unifamiliales et à logements multiples pour divers budgets, des écoles, des espaces verts et un centre commercial.

Une compagnie coréenne et un organisme humanitaire américain y avaient déjà acheté des lots, et NABATEC était en discussion avec plusieurs firmes étrangères.

Selon Gérald Émile « Aby » Brun, architecte, président de NABATEC et vice-président de la firme de conception et construction TECINA S.A., « c’était un projet de 2 milliards $US réparti sur 15 ans, que tous avaient déjà approuvé, notamment le gouvernement haïtien et la Banque Mondiale ».

Une étude de la Banque mondiale (Bm), menée en 2011 sur les sites potentiels de Zei, le classait au premier rang des 21 sites évalués à travers le pays : un site potentiel à « haute performance » et « la meilleure application du concept Zei parmi tous les projets proposés en Haïti ».

Or, aujourd’hui, ce terrain, qui fait trois fois le Central Park (aux États-Unis d’Amérique), abrite entre 65,000 et 100,000 habitants, soit 10,000 dans les camps planifiés et les autres dans des baraques. Et ils ne sont pas disposés à partir.

« On ne peut pas les déloger », explique Odnell David, un architecte à la tête de la section Logements de l’unité de construction de logements et de bâtiments publics (Uclbp), dans une entrevue exclusive accordée à AKJ.

« L’idée est de réorganiser l’espace pour permettre aux gens d’y vivre ».

L’urbanisation d’environ la moitié des terres en friche coûtera aux contribuables haïtiens et étrangers « plusieurs centaines de millions de dollars, affirme le fonctionnaire.

Le coût de l’infrastructure initiale s’élève déjà à 50 millions $US.

Le camp modèle, un désastre né du désastre

Ouverts en avril 2010, les camps des secteurs 3 et 4 de Corail constituaient le modèle pour relocaliser les personnes déplacées.

Ils s’étendent sur deux lots dénivelés des 5,000 hectares de propriété privée, déclarés « d’utilité publique » par le gouvernement en mars 2010.

Dès le départ, le choix d’installer les gens dans ces plaines désertiques a semé la controverse, pour deux raisons.

Premièrement, certains critiques ont accusé Brun et NABATEC de chercher à tirer profit de la catastrophe. De plus, plusieurs personnes sont d’avis que cet espace, comme une bonne partie de la région, n’est pas propice à l’établissement de résidences, temporaires ou permanentes, pour des raisons environnementales et économiques.

Malgré ces controverses, des agences humanitaires, comme l’Organisation internationale pour les migrations (Oim), World Vision et l’American Refugee Committee (Arc), ont dépensé plus de 10 millions $US pour construire les deux « secteurs », pourvus d’écoles, de terrains de jeux, de latrines et d’électricité, mais qui manquent toujours d’eau.

Elles ont planifié de construire plusieurs autres camps, notamment les secteurs 1 et 2, à proximité.

Or, dès que les premiers bulldozers de l’armée américaine se sont mis à niveler le terrain, les gens, qui n’étaient pas tous victimes du séisme, se sont mis à affluer par dizaines de milliers, envahissant la région et les terres avoisinantes pour « acheter », de divers escrocs, des parcelles qu’ils marquaient avant d’y ériger leurs tentes improvisées.

Au niveau du gouvernement, personne n’a réagi pour prévenir l’invasion, qui se poursuit toujours aujourd’hui.

Plusieurs personnes affirment que des terrains ont été offerts aux partisans du parti politique « INITE », de l’ancien président René Préval, à raison de 10 $US le mètre carré.

Selon Brun et d’autres sources qui demandent à garder l’anonymat, les nouveaux « propriétaires » ont obtenu de faux « titres » contre de l’argent et des votes aux présidentielles de 2010/2011.

« C’était une affaire d’élections », déclare Brun.

Planifiées ou non, stratagème politique ou non, ces tentes sont transformées aujourd’hui en des maisons et maisonnettes en béton, construites n’importe comment, selon ce que David qualifie d’« urbanisation sauvage… sans infrastructures ni eau ni électricité ni installations sanitaires : les gens se sont simplement approprié la terre et tentent de réaliser leur rêve en devenant propriétaires ».

« L’État a l’obligation morale d’intervenir », poursuit-il.

« On ne peut les laisser ainsi… ces gens vivent dans des conditions difficiles ».

La police et les autorités locales ont déjà installé leurs bureaux dans des conteneurs.

La vie dans les camps

Malgré le soleil accablant et la chaleur suffocante, Joel Monfiston, 34 ans et père de trois enfants, travaille.

Il cloue un morceau de contreplaqué usé à un vieux deux-par-quatre, arrose les fleurs et arrache les mauvaises herbes parmi les cailloux et les galets.

Monfiston s’accroupit devant sa maison d’une unique pièce dans le Secteur 3.

Au début, il vivait avec sa famille dans une tente. Ils ont maintenant un « abri provisoire » de 24 mètres carrés, construit principalement de contreplaqué et de tôle, par World Vision, pour 4,500.00 $US, selon l’agence.

Comme la plupart des Haïtiens, il survit comme journalier et avec l’aide de ses proches. Et il s’aventure dans le commerce.

« Ce n’est pas facile. Imaginez, on vous installe ici, mais il n’y a pas de travail », déplore-t-il.

Monfiston caresse quelques rêves.

Il espère ouvrir une boutique dans la petite remise qu’il construit. Il voudrait produire davantage dans son jardin. Mais, ce ne sont que des rêves.

Pour l’instant, tout ce qu’il possède, ce sont quelques fleurs et des murs pour sa « boutique »... pas de tablette, pas de porte, pas de réfrigérateur, pas de produits.

Et, à l’instar des autres résidentes et résidents de Corail, il a accès à des latrines, à l’électricité (lampadaires à l’énergie solaire), à des terrains de jeux, à une clinique et à des écoles, mais l’eau est difficile à trouver.

En 2011, l’Organisation des Nations Unies (Onu) et Oxfam avaient promis que, grâce à un nouveau système de citernes et de distribution, les résidentes et résidents allaient bientôt avoir accès à l’eau.

Deux ans plus tard, les robinets sont toujours à sec. Les résidentes et résidents achètent l’eau à 5.00 gourdes (environ 12 cents US) le seau, des vendeurs privés ou des comités qui gèrent les quelques vannes d’eau fonctionnant encore depuis les débuts du camp, à une époque où l’eau et la nourriture étaient gratuites et où les agences leur fournissaient « travail contre nourriture » et des fonds de démarrage d’entreprise.

Aujourd’hui, toutes les grandes agences ont abandonné le camp Corail et ses 10,000 résidentes et résidents. L’Oim, l’Arc et World Vision (qui soutient toujours l’école de Corail) sont toutes parties, en clamant haut et fort leur succès et en prétendant avoir assuré le « transfert » aux autorités locales.

Un article optimiste, publié le 27 mai 2011, dans le bulletin de la mission de l’Onu, annonçait que le maire de Croix-des-Bouquets (périphérie nord) était le nouvel administrateur du camp.

Or, lors de deux visites distinctes, AKJ n’a trouvé la moindre trace d’autorité ou d’assistance locales.

L’« annexe de l’hôtel de ville » du camp Corail a été fermée.

Les résidentes et résidents ont déclaré aux journalistes ne pas se souvenir de la dernière fois qu’ils ont vu un fonctionnaire.

« Personne du bureau du maire n’a mis les pieds ici depuis plusieurs mois », ajoute Racide d’Or, membre du comité des résidentes et résidents de Corail.

« On les voyait par ici, seulement quand ils savaient qu’ils pouvaient ‘vendre’ des lopins de terres », poursuit cette mère de deux enfants qui a perdu sa maison de Delmas lors du séisme.

« Pour nous qui vivons ici, il n’y a ni ‘gouvernement’ ni ‘État’. Il faut tout faire soi-même ».

À une autre annexe de l’hôtel de ville de Croix-des-Bouquets, dans un des quartiers de Canaan, sous une chaleur suffocante, deux hommes sont dans un bureau, constitué d’un conteneur vide annexé à une « salle de conférence » : en contreplaqué, coiffée d’une bâche de plastique bleu.

Il est midi. Les hommes affirment travailler pour l’hôtel de ville, mais refusent de donner leur nom ou de se laisser enregistrer.

« Ils nous ont simplement laissés ici », confie l’un d’entre eux âgé de 30 ans.

« On n’a aucun moyen de travailler. Notre superviseur ne vient jamais voir comment ça marche, » dit-il.

« J’aimerais bien savoir ce qu’ils pensaient en installant ce bureau ici », ajoute l’autre, plus âgé et affalé dans une chaise en plastique.

« On ne fait rien ».

L’absence d’agences humanitaires présente un avantage.

Quand les agences donnaient de la nourriture, des emplois et de l’argent, les gangs et les « mafias » contrôlaient diverses parties des camps. Un programme d’Oxfam, qui offrait jusqu’à 1,000.00 $US à certains petits entrepreneurs, a suscité des querelles, des rumeurs, puis des arrestations.

« Les organisations non gouvernementales (Ong) nous ont divisés. Les gens se querellaient entre eux », raconte à AKJ Grégory Auguste, assis avec ses amis devant son commerce de recharge de téléphones : une table couverte de prises électriques et de chargeurs.

« Certains sont allés en prison. D’autres se sont cachés. On était tous ici pour la même raison, mais ils nous ont divisés », estime-t-il.

Durant presque toute l’année 2010, un gang qui s’appelait « le comité des Neuf » menaçait les résidents ainsi que les agences d’aide, à tel point que Richard Poole, l’administrateur du camp de l’Arc, a démissionné et quitté le pays.

« Mes trois mois à Corail furent parmi les plus difficiles en 30 années de carrière humanitaire », reconnaîtra, plus tard, Poole, dans une entrevue accordée par courriel à AKJ.

L’Arc a reçu environ 400,000.00 $US pour administrer le camp, pendant huit mois, en 2010.

Or, selon certaines instances humanitaires, le camp de Corail n’est pas un échec total.

« Il est important de comparer la situation, dans laquelle se trouvaient les familles, au début du séisme, et celle dans laquelle où elles sont aujourd’hui », écrit World Vision dans un courriel à AKJ.

L’agence affirme avoir dépensé environ 7 millions $US en abris, en école, en terrains de jeux et en divers programmes.

Les gens « venaient de régions, sujettes aux crues soudaines, aux glissements de terrain et à l’éclosion de maladies, mais aujourd’hui ils vivent dans une communauté plus saine et sécuritaire », fait-elle remarquer.

« Les familles ont un toit et sont protégées… Nous sommes satisfaits de ce résultat ».

Tous ne sont pas satisfaits

« Aby » Brun, le président de NABATEC, n’est pas satisfait.

Brun a affirmé qu’au début, lui et NABATEC espéraient que le gouvernement et les principales instances de reconstruction allaient intervenir pour évincer les squatters et les résidents du camp, ou au moins qu’ils allaient rendre permanents les abris temporaires afin qu’Habitat Haïti 2020 puisse voir le jour.

Brun déplore le fait que l’administration du président Michel Martelly ait décidé de suivre la même logique abusive et de saisir deux autres lots des terrains de NABATEC pour construire, à la jonction des autoroutes 9 et 1, une usine de traitement de déchets sur ce qui devait être un parc industriel, puis en face, les bureaux du Comité olympique haïtien.

Selon Brun, ces deux lots sont évalués par la direction générale des impôts (Dgi) à 10 millions $US.

Au fil des mois, les partenaires de NABATEC, dont certains font partie des familles haïtiennes les plus riches, ont compris que leur projet ne serait plus réalisable.

« Le pays a perdu une grande occasion », affirme Brun.

« J’ai passé 16 ans à travailler sur ce projet ».

Aujourd’hui, NABATEC veut être indemnisée, en vertu du droit et de la Constitution.

La compagnie a soumis ses dossiers à la Dgi et aux trois ministres des finances, qui ont été en poste depuis que les terres ont été déclarées d’« utilité publique ».

« La dernière rencontre de ‘rappel’ s’est déroulée sous la ministre Marie-Carmelle Jean-Marie, il y a environ trois mois », poursuit-il.

Jean-Marie a démissionné en avril 2013, apparemment pour des divergences à propos d’une série de contrats sans appel d’offres et d’autres dépenses.

Au total, si le gouvernement remboursait NABATEC pour ces terres et celles présentement occupées par les camps et les squatters, NABATEC obtiendrait 64 millions $US.

« Nous avons soumis tous les documents et les titres », expliquait Brun en mai 2013.

« Lors des conversations, ils ont dit ‘oui, nous reconnaissons que ce sont vos terres’ et ils ont dit qu’ils allaient nous payer, mais… il n’y a rien d’écrit ».

Pour pouvoir confirmer les affirmations de Brun, AKJ a transmis une douzaine de demandes d’entrevue aux dirigeants de la Dgi, par écrit et en personne, sur une période de trois mois.

Finalement, en février 2013, Raymond Michel, qui dirige le bureau du domaine de la Dgi, a promis à AKJ une entrevue, en faisant remarquer : « ce dossier est de nature très, très délicate. »

Il a fait faux bonds.

Entre-temps, Brun s’impatiente.

NABATEC est ouverte à l’idée de négocier, mais la compagnie pense également poursuivre, pour « atteinte au droit de propriété », le gouvernement et les agences humanitaires qui continuent de lancer des projets à Corail ou qui aident les squatters dans les régions autour des camps.

« Ça fait déjà trois ans », fait-il observer.

« Je comprends les difficultés, que traversent ces gens, sans maison ni travail ni écoles… mais ça ne donne pas à la mafia ni aux escrocs le droit de profiter de leur détresse pour s’enrichir, pendant qu’on n’a rien ».

A la recherche de l’argent de la terre promise

Tandis que NABATEC plaide auprès du ministère des finances et de la Dgi, pour obtenir compensation, une autre aile du gouvernement haïtien est à la recherche de fonds, mais non pour dédommager les propriétaires.

L’’unité de construction de logements et de bâtiments publics (Uclbp) espère plutôt prendre la place de NABATEC et bâtir son propre projet : l’urbanisation d’environ 500 hectares pour loger une population de 100,000 âmes.

Selon David, l’avant-projet est déjà prêt, grâce à la firme canadienne IBI/DAA et à l’haïtienne SODADE.

Quand on lui demande le prix du projet, l’architecte refuse de donner un prix et ajoute qu’il n’a pas été soumis à un appel d’offres.

Il a plutôt été annexé à un autre projet déjà en cours chez IBI/DAA, qui bénéficie souvent des contrats gouvernementaux.

« C’est un projet parfait. Il comprend des routes, un système de distribution d’eau et des installations sanitaires », souligne-t-il, en ajoutant qu’AKJ ne peut pas le voir, parce qu’il n’a pas encore été approuvé.

Le travail pour les infrastructures préliminaires du site coûtera « environ 50 millions $US ».

Mais ce proto-bidonville n’est pas près de devenir un quartier organisé.

Entre autres défis, il faudra convaincre les résidentes et résidents, qui ont marqué « leur » lots, de céder la place aux infrastructures.

« C’est un projet à très long terme », admet David.

Et les fonds ne seront pas faciles à trouver.

« Il nous faudra beaucoup de ressources, et l’État ne dispose pas de tout le financement nécessaire… Nous cherchons des fonds pour au moins pour pouvoir commencer », ajoute-t-il.

« Et ça n’est pas pour demain ».

Pendant ce temps, les nouveaux « squatters » continuent d’affluer dans ce « no man’s land » avec leur baluchon, leurs piquets et quelques blocs de ciment. [akj apr 23/06/2013 16:00]


Tirer profit de la catastrophe ?

À propos du désastre Corail-Cesselesse, dans un article et dans son récent livre, Jonathan Katz, journaliste à l’Associated Press, accuse le président de NABATEC, Gérald Emile « Aby » Brun, de manœuvrer en coulisse : il recommande ses terres pour y installer des camps de réfugiés, afin d’offrir ensuite aux compagnies étrangères une communauté de travailleurs « prêts à l’emploi ». Brun siégeait à la commission présidentielle qui a recommandé le site.

Lors d’entrevues approfondies avec Ayiti Kale Je, Brun n’a pas nié avoir souhaité que les camps soient un jour intégrés à « un concept résidentiel moderne et décent, qui avait déjà été approuvé » dans le cadre de son projet Habitat Haïti 2020. Or, il a aussi fait remarquer que le terrain appartenant principalement à NABATEC était le seul espace libre près de Port-au-Prince, bordé par des montagnes et un lac d’une part, et par la mer des Antilles d’autre part.

« Quand ils cherchaient des terres pour les débris, pour le recyclage, puis pour les campements, ils ont compris que l’État n’avait pas d’espace plus grand qu’un terrain de soccer », explique Brun.

De nombreuses sources, dont les dirigeants d’UN-Habitat, confirment que le « manque de terrain » constituait l’un des pires défis de la reconstruction.
Katz n’a jamais rencontré Brun en personne.

Brun, qui a démissionné de la commission après la parution de l’article de Katz, le 12 juillet 2010, affirme n’avoir jamais imaginé que les squatters envahiraient la propriété.

« Mais pourquoi aurais-je abandonné un rêve de 14 années de planification et d’investissements ? », se demande-t-il dans un courriel à AKJ en décembre 2012.

Quand l’occupation a commencé, les compagnies étrangères qui négociaient avec NABATEC, comme le fabricant de vêtements coréen SAE-A, ont abandonné le projet. (SAE-A est aujourd’hui un locataire-clé au parc industriel situé dans le Nord et parrainé par William Clinton et Michel Martelly.)

Selon Brun, qui affirme avoir investi plus de 1,5 million $US dans le projet, « Ce rêve d’une nouvelle cité a été anéanti par des esprits étroits et cupides, sous les yeux tolérants de la communauté internationale. Habitat Haïti 2020 a très probablement été anéanti par Corail et Canaan ! »

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Controverse autour du camp Corail

Le camp Corail-Cesselesse a été originalement conçu pour accueillir 5000 personnes évacuées d’un campement, dirigé par l’acteur Sean Penn, au « country club » de Pétion-ville (périphérie est). Une partie des réfugiés y vivaient dans des tentes sur un terrain boueux dangereusement dénivelé. Penn et certains intervenants humanitaires voulaient que ces réfugiés soient les premiers parmi des milliers d’autres à quitter le centre-ville.

Mais à peine trois mois après que les premiers réfugiés se soient installés dans des tentes à Corail, le 29 juillet 2010, l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), de l’ONU, a émis un rapport à propos de la zone déclarée d’« utilité publique », affirmant qu’elle est « propice aux inondations et aux rafales. Tel que signalé plus tôt, elle est régulièrement inondée, au moins une fois par année. »

Le rapport conclut que, « comme les inondations y sont fréquentes et intenses, le site ne devrait pas servir au transfert et à la réinstallation » des déplacés internes.

Pourtant, World Vision puis l’OIM ont commencé à construire 1500 « abris provisoires » sur le site même. Aujourd’hui, 10 000 personnes y vivent toujours, et plusieurs ont investi dans leur « abri » pour le rendre plus permanent.

ONU-Habitat s’est opposée depuis le début à l’idée d’installer des camps aux abords de la capitale, selon ce que le directeur Jean-Christophe Adrian a affirmé à AKJ en janvier 2011.

« Corail a été créé sous la pression de la communauté internationale. Le gouvernement était opposé. Préval était tout à fait opposé à la création de Corail », d’après Adrian. « Cet agrandissement de la ville n’est pas recommandé… À l’époque c’était très clairement la pression de l’armée américaine et de notre ami Sean Penn, appuyés par le reste de la communauté internationale, qui pensait que c’était une bonne idée... »

« On a ouvert la boite de Pandore avec cette déclaration d’utilité publique », a-t-il ajouté.

World Vision a affirmé à AKJ ne pas avoir lu le rapport. Elle ne considére pas la région comme étant à haut risque. L’agence a ajouté que plusieurs intervenants humanitaires « trouvaient le processus précipité », mais que le gouvernement « avait déterminé que la relocalisation devait commencer immédiatement et avait choisi Corail comme site ». World Vision cherche actuellement des fonds pour réaliser un projet triennal de « subsistence, de formation et de développement de la jeunesse » en faveur des résidents des camps.

L’ancien dirigeant de l’American Refugee Committee dans le camp est plus direct et moins optimiste.

« L’ARC n’a pas été consulté lors de la planification du Camp Corail (et en fait n’était pas d’accord avec la façon dont les choses s’organisaient), écrit Richard Pool dans un courriel à AKJ. Sans s’opposer au déménagement des gens hors de la capitale, il note que « relocaliser des camps loin de Port-au-Prince, où les perspectives économiques sont à peu près nulles, était une erreur … Sans base économique, le plan était voué à l’échec. »

Hélène Mauduit, qui travaille pour Entrepreneurs du monde, au Camp Corail, constate : « certes il y a les abris, un hôpital et une école, mais il n’y a pas d’avenir pour les gens de Corail puisqu’il n’y a pas de travail ni de routes ni d’électricité. »

« Je pense qu’il faut prendre une décision au sujet de Corail. Soit qu’on décide de le détruire et de mettre les gens dans un autre espace, ou bien qu’on dise ‘Ah bon, ce sont des êtres humains qui vivent à Corail’ et qu’on y mette tout ce qui pourrait leur garantir une vie normale. Cité Soleil était ainsi au début. On emmène les gens là-bas. On dit qu’il va y avoir du travail. Et pourtant rien n’est jamais fait, jusqu’à ce que la zone se transforme en bidonville. »

L’ancien maire de Croix-des-Bouquets, Jean Saint-Ange Darius, explique à AKJ qu’à la suite du séisme, « les autorités locales ont été ignorées et presque toutes les décisions ont été prises par l’administration centrale… On n’a pas participé au choix du site. »

Dans le film Assistance Mortelle de Raoul Peck, l’ancienne Conseillère principale pour le logement à la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti, Priscilla Phelps, s’indigne à propos du camp Corail et des camps environnants :

« Quand on écrira l’histoire de la reconstruction d’Haïti, la communauté internationale fera un grand mea culpa à propos de ce site… je l’espère. »

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Ayiti Kale Je » (http://www.ayitikaleje.org/) est un partenariat établi entre AlterPresse (http://www.alterpresse.org/), la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (SAKS - http://www.saks-haiti.org/), le Réseau des Femmes Animatrices des Radios Communautaires Haïtiennes (REFRAKA), les radios communautaires et des étudiants de la Faculté des Sciences Humaines/Université d’État d’Haïti.