Haïti-Presse-Militantisme : En mémoire de Karl Lévêque

Par Tony Cantave

Repris par AlterPresse du Grand Soir Info

Ce texte a été publié pour la première fois le 18 mars 2012, à l’occasion des 26 ans du décès de Karl Lévêque, pretre, journaliste et militant du mouvement démocratique.  [1]

18 mars 2012 Wow ! 26 ans déjà Karl Lévêque décédait tragiquement à Montréal.

Un mois auparavant, (7 février 1986) alors que le tout Montréal fêtait avec la communauté haïtienne le départ de Jean Claude Duvalier qui mettait fin à 30 ans de dictature héréditaire et à vie, le 18 mars, c’était l’atterrement avec le décès dans des conditions tragiques de Karl Lévêque, une des voix autorisées et respectées de la métropole du Québec après son retour d’Haïti. Karl a été avec Jean Claude Bajeux les premiers exilés à fouler le sol d’Haïti sans visa de retour -une manœuvre politique de grand style- forçant le gouvernement mis en place par le dictateur avant son départ forcé, le CNG, à accepter le retour des exilés sans condition.

Karl Lévêque, un boute-en-train, un animateur radiophonique et journaliste hors pair (émissions dominicales Les Flamboyants), fondateur d’un groupe de karaté, d’un mouvement folklorique (Mapou Ginen)... Karl est co-fondateurs de la revue Nouvelle Optique avec Hérard Jadotte, Carry Hector, Anthony Phelps… et aussi co-fondateur du Bureau de la Communauté Chrétienne de Montréal avec Paul Déjean et du Centre International pour les Refugiés Haïtiens (CIRH) avec Paul Déjean et Ernst Verdieu à Montréal, les animateurs de la revue SEL à New York (William Smarth, Antoine Adrien, Jean Yves Urfié…), Max Dominique aux Bahamas, Jean Claude Bajeux à Puerto Rico.

Karl fut l’un des dirigeants du mouvement politique EN AVANT, mouvement progressiste se situant dans l’espace de gauche et qui fut un des plus en vue et des plus dynamiques tant en Haïti qu’en diaspora durant les décennies 1970 et 1980.

Karl fut l’un des premiers, sinon le premier à s’appesantir sur le discours mystique et mystificateur de François Duvalier avec la publication dans la Revue Nouvelle Optique de l’article intitulé : L’interpellation mystique dans le discours duvaliérien Vol,# 1 No 4 –Montréal, 1971. Avant son départ pour l’au-delà Karl s’intéressait à la problématique de la pérennité du régime Duvalier comme en témoigne ses derniers textes ayant pour titre « Pourquoi Duvalier si longtemps ? in Revue l’Autre Actualité # 12 (printemps 1986) et un inédit : Pourquoi 28 ans de duvaliérisme ? daté du 2 février 1986).

Fin politique, Karl animait une émission radiophonique hebdomadaire (chaque dimanche) à Montréal. Ses éditoriaux étaient très prisés et attiraient tant la communauté haïtienne que toute la gente progressiste de Montréal, notamment les militants latino-américains qui fuyaient aussi les dictatures implantées chez eux. Karl débusquait, traquait et démasquait à Montréal tous les repères où les agents duvaliéristes se terraient pour manœuvrer et distiller le venin de la doctrine de Papa Doc.
Après sa mort, des amis politiques, les membres de sa famille, ses amis intimes de longue date, ses collaborateurs ont décidé que Karl devrait continuer à parler, cette fois-ci en Haïti. Aussi, deux institutions viennent à porter son nom : le Sant Kal Levek créé par Paul Dejean s’adonne principalement au dossier de l’alphabétisation, l’Institut Culturel Karl Lévêque plutôt connu sous le
label ICKL se veut un centre de réflexion, d’analyse sociale et d’éducation populaire.

Parlant de départ précipité et du vide laissé par Karl notamment en cette période de « Transition qui n’en finit pas » Ernst Joute écrit :

« Le décès de Karl Lévêque ressemblait à la chute d’un grand arbre florissant aux racines multiples et profondes. Même s’il na pas pu réaliser son projet de retourner en Haïti pour participer à la reconstruction du pays, il a laissé des questions, des idées et des pistes d’actions d’une richesse encore inexploitée, dont les jeunes Haïtiens et Haïtiennes pourront se servir comme point d’appui pour concevoir, orienter et organiser leur pratique du changement.. Pour le dire autrement, Karl a laissé pour tous ceux et celles qui interviennent dans le champ du social à titre de pasteurs, de travailleurs sociaux, d’animateurs socioculturels, de militants politiques, de journalistes, de chercheurs, etc., des pistes pour une éthique du changement. (Ernst Joute in « La pratique du changement dans la vie de Karl Lévêque »).

Karl était un des animateurs de la Revue de la Compagnie des Jésuites Relations. Aussi, pour commémorer le 26e anniversaire de sa disparition tragique à Montréal quelques mois avant son retour définitif en Haïti au cours d’une intubation pour une opération chirurgicale à l’Hôpital Victoria de Montréal le 18 mars 1986, nous reproduisons un de ses textes paru en novembre 1984 (Relations # 505), un an après le passage du Pape Jean Paul II en Haïti où celui-ci déclarait sans ambages « Il faut que quelque chose change dans ce pays ».

Ce texte, pour nous en Haïti, en dépit de ses vingt huit ans, n’a pas vraiment subi l’épreuve et l’usure du temps, malgré les mutations de l’économie mondialisée avec la Nouvelle Division Internationale du Travail (NDIT) induite par la délocalisation de la production vers la périphérie et son corollaire obligé la désindustrialisation au centre-élément majeur de l’actuelle crise du modèle d’accumulation du capital a cote de la crise financière - d’une part et le positionnement d’Haïti sur l’échiquier mondial, d’autre part, passant de 1934 à 1971 d’une sorte de « souveraineté limitée » ou d’« autonomie relative » à une situation de tutelle de 1971 à-2004, doublée depuis d’une occupation qui ne dit pas son nom, et qui nous interpelle tous. Quelle est la situation réelle d’Haïti dans le concert des nations ? Sommes-nous dans la catégorie de « territoire sous tutelle » ou de « territoire sous mandat » du temps de la Société des Nations ? Sommes-nous un « protectorat » ? Sommes-nous une « quasi-colonie » expression utilisée par Gustave MASSIAH nous concernant depuis 1975 ou pour reprendre une expression à la mode une « entité chaotique ingouvernable » ou encore la nouvelle formule du système des Nations Unies actuellement en cours en Haïti qualifiée d’ « Etat par défaut » développée par le professeur Daniel Holly (2011) ?

De toute façon, la « question du recouvrement de la souveraineté nationale »doit être à l’ordre du jour dans l’agenda de la reconstruction.

Tony CANTAVE


JEAN PAUL II EST-IL SOCIALISTE ?

Une relecture de l’encyclique sur le travail humain

Par Karl Lévêque

Deux discours de Jean-Paul II ont abordé plus directement la question de la justice sociale : celui qu’il a adressé aux pêcheurs de Terre-Neuve traitait de l’insécurité économique des travailleurs et de ses causes, l’homélie prononcée à Edmonton soulevait le problème des rapports entre nations privilégiées du Nord et pays en développement du Sud. Dans les deux cas, le pape mettait à la question notre société et, plus radicalement, la mentalité voire l’idéologie qui tente de justifier la situation présente.

Au lendemain du discours de Flat Rock, un éditorial du Globe Mail tenait à marquer, respectueusement bien sûr, le désaccord du quotidien de Toronto avec les propos de Jean-Paul II. Pour sa part, le New York Times à Edmonton s’étonnait que le pape dénonce le « monopole impérialiste » et « paraisse endosser les arguments de nombreux leaders du tiers monde, y compris des marxistes, qui estiment que la pauvreté des pays en développement dépend au moins en partie de leur exploitation par les nations plus riches ».

Jean-Paul II dénonce le capitalisme. Et on ne peut tout de même pas le soupçonner de connivences avec le marxisme ! Pour comprendre sa pensée sociale, il faut remonter plus haut que la confrontation entre ces deux systèmes, jusqu’à une synthèse philosophique qui lui est personnelle sans cesser de s’ancrer dans la tradition de l’Eglise.

En ce qui concerne Jean-Paul II on n’en est pas à un paradoxe près. L’aspect le plus déroutant, cependant, de cette personnalité complexe est sans contredit sa pensée sociale, qui dérange autant les conservateurs que les progressistes. Les premiers croient diagnostiquer chez lui sur ce point une sorte de contagion laissée par le contexte marxiste de sa Pologne natale. Les seconds, indéniablement réconfortés par la radicalité de ses propos, dans les domaines relatifs au travail ou à la confrontation Nord-Sud, sentent fort bien qu’il ne s’agit point là de marxisme, ni d’un quelconque credo politique (socialiste ou social-démocrate), et seraient portés à interpréter certaines affirmations comme des emprunts incohérents, démagogiques ou opportunistes[1]. Décidément, Karol Wojtyla dérange les maniaques de l’étiquetage.

II nous a semblé utile en tout cas, pour situer dans leur véritable cohérence les deux discours de Flat Rock et d’Edmonton, d’esquisser les grandes lignes de la philosophie sociale de Jean-Paul II. Nous avons déjà signalé [2] la parenté indéniable de sa pensée avec cette œuvre de jeunesse de Marx, Les Manuscrits de 1844, que les marxistes orthodoxes se sont toujours refusés à considérer comme étant une approche "marxiste". Mais nous pensons que, loin d’être une salade de Marx et du premier Livre de la Genèse, un produit bâtard entre deux idéologies que Jean-Paul II a toujours considérées comme étant irréconciliables, sa réflexion correspond à une théologie qu’il affirme être traditionnelle - même s’il faut ajouter que cette théologie du travail n’a pas toujours été explicitée ni développée comme on aurait pu le souhaiter -, mais surtout à une synthèse philosophique extrêmement cohérente et très proche du personnalisme. 1l nous faut donc la recevoir avec un esprit neuf, dégagé, sans nécessairement vouloir y retrouver des emprunts, et encore moins des décalques ou des accommodations faciles et racoleuses.

L’homme est un être-qui-travaille

Jean Paul II répète souvent - il l’a fait à Flat Rock - que le travail « est une clé, probablement la clé essentielle de toute la question sociale ». Cette citation ressemble a une lapalissade, si on ne complète pas la phrase telle qu’elle se trouve dans l’encyclique Laborem exercens : "... si nous essayons de la voir vraiment du point de vue du bien de l’homme" (no 3). La question sociale, autrement dit, ne trouve sa solution que si l’on sait découvrir le bien de l’homme, c’est-à-dire si l’on pose le travail au cœur même de la définition de l’homme. Pour Jean-Paul II, l’homme est un être-qui-travaille. Le travail n’est pas une activité parmi d’autres que certains sont en quelque sorte obligés d’exercer durant une partie de leur temps, quelque chose parfois d’important, mais qui est loin d’être toujours valorisant, quelque chose finalement qui est essentiellement transitif, c’est-à-dire qui passe, qui est occasionnel.

Le travail, malgré la peine, la souffrance et les ambigüités qui l’accompagnent, fait le bien de l’homme dans la mesure où il participe de sa dignité. Le travail n’est pas seulement quelque chose d’utile - qui apporte à l’homme sa subsistance ou ici et la quelque avantage plaisant.

Cette domination sur la nature confiée à l’homme par Dieu dans le récit de la Création renvoie à un processus universel qui "concerne tous les hommes, chaque génération, chaque phase du développement économique et culturel, et en même temps, c’est un processus qui se réalise en chaque homme, en chaque être humain conscient" (no 4).

II n’y a donc pas place dans cette conception pour des humains qui n’auraient qu’une existence axée sur le loisir ou se réalisant toute entière dans la fainéantise (littéralement le rien-faire). Présenter le travail comme « une dimension fondamentale de l’existence humaine sur la terre » (no 4), ce n’est pas certes tout réduire au travail, car l’homme est aussi fait pour aimer, pour prier, etc. Mais c’est lui donner une prééminence qui ne lui avait certainement pas été reconnue jusqu’alors avec autant de force.

Jean-Paul II accorde beaucoup d’importance à ce qu’il appelle la dimension subjective du travail. Le travail est une activité de l’homme, qui transforme le monde des objets (sens objectif) mais qui transforme aussi le sujet même qui agit. « Par le travail, non seulement
l’homme transforme la nature en l’adaptant à ses propres besoins, mais encore il se réalise lui-même comme homme et même en un certain sens il devient plus homme" (no 9). La qualification éthique du travail lui vient justement de cette dimension subjective : celui qui travaille est toujours une personne, un sujet conscient et libre. D’une part, l’homme est valorisé par le travail, mais, d’autre part, c’est lui qui toujours donne sa valeur au travail et au produit de son travail.

Dans cette perspective, on comprend la contradiction que constitue un travail marqué au coin de l’exploitation, qui apporte au travailleur « une diminution de sa propre dignité, alors qu’il permet à la matière d’être ennoblie" (no 9). C’est ce qui se passe toutes les fois où le travail (la force-travail) est ravalé au rang de « marchandise", où l’homme est traité comme un « instrument de production ». Jean-Paul II dénonce le matérialisme croissant qui tend à donner "avant tout de l’importance à la dimension objective du travail, tandis que la dimension subjective - tout ce qui est en rapport indirect ou direct avec le sujet même du travail - reste sur un plan secondaire" (no 7).

Cette dernière citation nous indique le sens qu’il faut donner au mot subjectif chez Jean-Paul II. Non pas l’enfermement étroit de l’individu et de sa seule conscience (comme c’est le cas dans une perspective existentialiste), mais plutôt l’horizon éthique affirmé ou dévoilé dans une perspective résolument "personnaliste ».

Nous comprenons donc maintenant comment le texte de Flat Rock n’est pas d’abord un appui poli de Jean Paul II aux interventions des évêques canadiens sur notre conjoncture de crise, mais l’affirmation centrale de Laborem exercens :

« Notre foi exige que nous donnions la primauté à la personne plutôt qu’à la productivité, à l’humain plutôt qu’aux choses matérielles ».

Et nous voyons à quel niveau se situe son affirmation de la priorité du travail de l’homme sur le capital, du primat de la personne sur la chose : celui de la philosophie sociale et non pas de l’économique au sens strict. Au niveau du comment, c’est-à-dire des stratégies concrètes à court terme, Jean-Paul II n’entend pas fournir de recettes pour la sortie de crise, par exemple. Mais au nom de cette morale sociale, il énonce un impératif qui exige une « restructuration de l’économie ». La philosophie sociale formule un principe, qu’on ne saurait cependant reléguer dans le ciel abstrait de l’utopie. On ne peut, par exemple, accepter que, à long ou à moyen terme, l’expansion ou la santé du capital soient mis en priorité par rapport aux besoins de l’homme. Jean-Paul II conteste radicalement la pratique qui consiste à concevoir le capital « comme le ’sujet’ anonyme qui met en position dépendante l’homme et son travail » (no 13).

II est important de retenir la définition extrêmement large que Jean-Paul II donne au « capital » : chez lui, ce mot désigne « l’ensemble des moyens de production », y inclus les ressources mêmes de la nature en tant que dominées, transformées par le travail humain.

Bien loin du sens technique que le marxisme produit, le « capital », sous la plume de Jean-Paul II fait référence à tout ce qui est le fruit du travail de l’homme, et qui ne saurait donc, par une sorte d’inversion contre-nature, l’asservir et le mettre en dépendance. On peut concéder que le capital (le manque de capital ou le degré moindre du développement de la technologie par exemple) « conditionne » le travail de l’homme, mais jamais qu’il devienne le facteur décisif et prioritaire.

Systèmes ou idéologies ?

La tentation, nous le disions au début, est de tirer chacun de son bord pour ramener la pensée de Jean-Paul II sous la bannière d’une des deux idéologies qui se séparent le monde. Jean-Paul II est-i1 socialiste parce qu’il défend le primat du travail (= de la personne) sur le capital (= les choses matérielles) ? Bien sûr que cela ne suffit pas. Et la plupart des commentateurs de formation marxiste retrouvent si peu les véritables définitions marxistes derrière les concepts utilisés par Jean-Paul II qu’ils parlent plutôt d’« obscurantisme », ou tout au moins d’une troisième voie.

En réalité, il y a chez Jean-Paul II un refus de chosifier les concepts, une volonté de faire éclater les catégories reçues. Par exemple, des deux grands systèmes qui s’opposent dans le monde actuel, le libéralisme et le marxisme, Jean-Paul II en parle comme étant des transpositions, des expressions, au niveau des idées, d’intérêts opposés qu’il faut savoir identifier comme tels dans la réalité. Ce ne sont pas les idées qui créent les structures sociales, mais ce sont plutôt les structures sociales qui se traduisent en théories, en systèmes de pensées ou en idéologies. Ainsi, le conflit réel oppose le monde du travail et celui du capital. Lui correspond, comme un effet au niveau des idées, le conflit idéologique entre « le libéralisme entendu comme idéologie du capitalisme et le marxisme entendu comme idéologie... du communisme, qui prétend intervenir en qualité de porte-parole de la classe ouvrière, de tout le prolétariat mondial » (no 11).

Le propre de l’idéologie, en plus d’être un effet second de ce qui existe vraiment au niveau du réel, est d’être quelque chose de déformé et de partiellement illusoire. Et comme de raison, Jean-Paul II ne prend pas très au sérieux ces deux systèmes de pensée qu’i1 renvoie dos à dos, qu’il met en contradiction avec eux-mêmes. Par exemple, ce qui strictement mérite d’être appelé capitalisme, c’est l’inversion des priorités qui consiste à donner la préséance au capital sur le travail. Alors que l’idéologie correspondante, le libéralisme, prétend faire l’éloge des idéaux de liberté et prendre la défense de Dieu et des valeurs spirituelles, dans la réalité, l’économisme foncier qui sous-tend le capitalisme, donnant la primauté à ce qui est matériel par rapport à l’homme, équivaut à un matérialisme pratique qui contredit ce qui est affirmé au niveau de l’idéologie libérale. A l’inverse, au nom de l’idéologie socialiste, de nouveaux rapports sociaux ont été instaurés qui « ont laissé persister des injustices flagrantes ou en ont créé des nouvelles » (no 8). II y a donc une relativisation radicale, chez Jean-Paul II, des idéologies, qui pour opposées qu’elles soient, peuvent aboutir au même résultat pratique : le mépris de l’homme et sa subordination par rapport à ce qui est matériel, à ce qui est de l’ordre des choses.

Classes ou lutte de classe ?

Sur le problème des classes aussi, la pensée de Jean-Paul II mérite d’être regardée de près, car elle est loin d’être simpliste. Certains pourront même s’étonner de découvrir avec quel réalisme « le problème de la classe » (no 2), la « question du prolétariat » (no 8) sont nommés et pris au sérieux. Jean-Paul II décrit par exemple « la prolétarisation effective » (no 8) de secteurs qui au départ (paysans, intellectuels) n’étaient pas rangés sous cette étiquette. II affirme à plusieurs reprises l’importance et le caractère positif de la solidarité des travailleurs[3]. Un coup d’œil rétrospectif sur la période de la première industrialisation lui permet de dire que cette question du prolétariat « a suscité une juste réaction sociale ; elle a fait surgir, on pourrait même dire jaillir, un grand élan de solidarité entre le travailleurs et, avant tout, entre les travailleurs de l’industrie » (no 8). II n’y a donc pas chez Jean-Paul II cette fausse pudeur, si fréquente dans le discours ecclésiastique, par rapport au fait même de l’existence des classes, c’est-à-dire d’intérêts contradictoires qui opposent les hommes entre eux.

Face à la classe des travailleurs, cependant, Jean-Paul II n’oppose jamais les « bourgeois », mais il parle tantôt des propriétaires des moyens de production, tantôt des employeurs. II est important de souligner à quel point il relativise le principe de la propriété privée : les moyens de production « ne sauraient être possédés contre le travail, et ne peuvent être non plus possédés pour posséder" (no 14). L’unique justification de la propriété privée des moyens de production « est qu’ils servent au travail et qu’en conséquence, servant au travail, ils rendent possible la réalisation du premier principe de cet ordre qu’est la destination universelle des biens et le droit à leur usage commun » (no 14). Et dans la ligne de ce vieux principe chrétien que les biens de la terre doivent servir à tous, « on ne peut pas exclure non plus la socialisation, sous les conditions qui conviennent, de certains moyens de production » (no 14). Jean-Paul II déclare « inacceptable la position du capitalisme rigide qui défend le droit exclusif de la propriété privée des moyens de production comme un dogme intangible de la vie économique » (no 14).

Par ailleurs, et on s’aperçoit là plus qu’ailleurs qu’il a connu l’expérience socialiste de l’intérieur, il rappelle que l’élimination du titre de propriété privée des moyens de production, de soi, ne fait pas disparaître le danger fondamental. Les propriétaires privés, en effet, peuvent céder la place à des administrateurs, à des bureaucrates qui disposent des moyens de production, exercent un contrôle sur cette production qui peut être aussi néfaste pour les travailleurs : « le fait que les moyens de production deviennent la propriété de l’État ne signifie pas par lui-même que cette propriété est ’socialisée’ » (no 14). De ce développement, nous pouvons conclure que la classe des propriétaires du capital peut facilement se muer en une classe de gestionnaires d’un capitalisme d’État qu’on voit se générer autant à l’Est qu’à l’Ouest. La solution est à son avis, que le travail soit associé à la propriété du capital - on voit ici se profiler le modèle autogestionnaire - et qu’on crée des « corps intermédiaires à finalités économiques, sociales et culturelles » qui jouiraient d’une autonomie relative par rapport à l’État et au sein desquels les travailleurs pourraient être « traités comme des personnes et stimulés à prendre une part active à leur vie » (no 14).

Mais nous croyons qu’il est très important de comprendre la surprenante distinction que fait Jean-Paul II entre employeur direct et employeur indirect. L’employeur direct est la personne ou l’institution avec laquelle le travailleur conclut directement le contrat de travail. L’employeur indirect est un concept large dans lequel entrent les personnes, les institutions, les conventions collectives de travail et l’ensemble du système économique qui finalement porte souvent la plus grande responsabilité des conditions de travail et de production. À l’Est comme à l’Ouest - et les analyses de Jean Paul II se situent toujours par delà les différences apparentes ou secondaires entre les blocs idéologiques -, il y a un contexte juridique, économique et politique qui régit la politique locale du travail et la situation des travailleurs[5].

Ce qui parait le plus intéressant à dégager de cette distinction, c’est qu’elle discrédite définitivement la conception libérale de l’État. Le libéralisme présente l’État comme une instance qui est au delà de l’antagonisme des classes, comme un arbitre nécessairement au-dessus de la mêlée - ce que nous savons bien être faux. Or, Jean-Paul II conclut que « le concept d’employeur indirect peut être appliqué à chaque société particulière et avant tout à l’État » (no 17). L’État est désigné comme employeur indirect, y compris dans ce que, nous appellerions ici le secteur privé, car justement dans le secteur dit public, il est, en plus, employeur direct. Ce qui par contre n’est pas décrit ici par Jean-Paul II mais peut être induit du lien qu’i1 établit entre les employeurs directs... et indirects, c’est le type de relation privilégiée, disons mieux d’influence, qui lie souvent l’employeur indirect aux « intérêts » précis des employeurs directs.

L’autre question, plus délicate - et très actuelle - est celle de la lutte de classe. Jean-Paul II l’admet-il ? La réponse est claire, mais nuancée. Oui, si l’on entend le fait de la lutte de classe. Non, s’il fallait comprendre la lutte de classe comme principe d’explication théorique de l’histoire. Car Jean-Paul II assume le fait et l’importance de la lutte des travailleurs. II justifie cette lutte en proclamant que « les organisations de ce type (les syndicats)[5] sont un élément indispensable de la vie sociale » (no 20). Par ailleurs, il recommande de ne pas considérer la classe des travailleurs comme quelque chose de réifié, comme un en-soi. Et surtout, la lutte des syndicats ne doit pas se mener en fonction des seuls intérêts d’une classe contre une autre. Les syndicats ne sont pas les porte-parole d’une classe mais « les porte-parole de la justice sociale, pour les justes droits des travailleurs" (no 20). Autrement dit, le mot lutte fait référence à un antagonisme qu’on ne doit pas réifier comme un principe, c’est une lutte "en vue du bien des travailleurs". Pour lui, la lutte des travailleurs « n’est pas une lutte contre les autres. Si, dans les questions controversées, elle prend un caractère d’opposition aux autres, cela se produit parce qu’on recherche le bien qu’est la justice sociale, et non pas la lutte pour elle-même, ou l’élimination de l’adversaire » (no 20).

Les rapports Nord-Sud

Ce serait probablement un tout autre sujet d’études que la pensée de Jean-Paul II sur le système des relations internationales. Mais nous voudrions montrer, pour terminer, le rapport extrêmement étroit qui relie sa conception des relations Nord-Sud à l’ensemble des concepts qu’il met de l’avant dans son encyclique sur le travail humain. C’est, on le devine, la notion d’employeur indirect qui permet l’ouverture sur la division du travail à l’échelle internationale. L’ensemble des relations entre les États et particulièrement « les mouvements d’importation et d’exportation" sont le lieu de multiples « dépendances », et très souvent d’une injustice structurelle qui influe sur la politique du travail des États et se traduit par l’exploitation des travailleurs dans un pays en particulier. Ce système des relations économiques internationales joue le rôle de l’employeur indirect, prédéterminant ce que seront les prix, et ultimement les conditions de travail dans les pays les plus dépendants.

"Par exemple, les pays hautement industrialisés et plus encore les entreprises qui contrôlent sur une grande échelle les moyens de production industrielle (ce qu’on appelle les sociétés multinationales ou transnationales) imposent les prix les plus élevés possibles pour leurs produits et cherchent en même temps à fixer les prix les plus bas possible pour les matières premières ou les produits semi-finis. Cela, parmi d’autres causes, a pour résultat de créer une disproportion toujours croissante entre les revenus nationaux des différents pays. La distance entre la plupart des pays riches et les pays les plus pauvres ne diminue pas et ne se nivelle pas mais augmente toujours davantage et, naturellement, au détriment des seconds. II est évident que cela ne peut pas demeurer sans effet sur la politique locale du travail ni sur la situation du travailleur dans les sociétés économiquement désavantagées. (No 17).

Et c’est dans l’adresse que Jean-Paul II faisait à la CNUCED de Manille, le 26 avril 1979, que nous trouvons ce jugement extrêmement ferme sur les règles du jeu de ces échanges internationaux - le vieux principe du libéralisme que Populorum progressio condamnait déjà[6] - auxquels il refusera le caractère de fatalité qu’on prétend leur accorder.

« Ces processus ne peuvent pas être simplement laissés au jeu des lois du marché - qui en fait ne sont jamais des forces naturelles mais qui sont des constructions humaines - ni à l’influence dominante de petits groupes, ni à la loi du nombre. Tout contrat est une question humaine, menée par des personnes et en vue du service des personnes. C’est seulement ensuite que les lois du marché, établies, et périodiquement révisées et diversifiées, sont susceptibles de jouer leur rôle bénéfique : car alors elles fonctionnent sous la responsabilité d’individus et de peuples qui sont libres, égaux et liés par la solidarité, et sous la régulation de normes morales qui obligent tout le monde ».

Nous avons tenu à citer longuement ce texte qui éclaire fort bien le concept d’employeur indirect, montrant clairement que Jean-Paul II ne s’y réfère pas comme à un lieu abstrait où une rationalité économique transcendante produirait des orientations, un Ordre (ou un désordre) international, déculpabilisant les preneurs de décisions (employeurs directs ou hommes d’État). Bien au contraire, ce concept, bien sûr, montre le caractère structurel de l’exploitation – à l’échelle d’une nation ou du système mondial -, mais il renvoie fondamentalement à des responsabilités, parce que, pour Jean-Paul II, l’économie est chose de l’homme. Gérée, orientée par des hommes... Chose de l’homme qui, malheureusement, n’est pas toujours au service des besoins de l’homme.

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Notes :

1 Carl Marzani, « La ’troisième voie’ du Vatican ou l’obscurantisme de Laborem exercens », Interventions économiques, Etudes d’économie politique, septembre 1984, p. 31-57.

2 Relations, avril 1983, p. 82. Cf. aussi les livres et articles de Gregory Baum, The Priority of Labor, Paulist Press, New York, 1982 ; « L’attitude de l’Eglise face aux crises économiques, Communauté chrétienne, no 121, janv.-fév. 1982, p. 32-55 ; « Doctrine sociale de l’Eglise : corporatisme ou socialisme », Interventions économiques, Etudes d’économie politique, septembre 1984, p. 13-31

3 Chaque fois qu’il parle de la "solidarité des travailleurs", on ne peut s’empêcher de penser à son point d’ancrage historique, la Pologne : « les travailleurs de Solidarité »

4 "L’employeur direct qui se trouve dans un tel système de conditionnement fixe les conditions du travail au-dessous des exigences objectives des travailleurs, surtout s’il veut lui-même tirer le profit le plus élevé possible de l’entreprise qu’il dirige (ou des entreprises qu’il dirige lorsqu’il s’agit d’une situation de propriété ’socialisée’ des moyens de production)" (no 171.

5 « Les syndicats modernes ont grandi a partir de la lutte des travailleurs, du monde du travail et surtout des travailleurs de l’industrie, pour la sauvegarde de leurs justes droits vis-à-vis des entrepreneurs et des propriétaires des moyens de production •. (No 20).
travailleurs". Pour lui, la lutte des travailleurs « n’est pas une lutte contre les autres. Si, dans les questions controversées, elle prend un caractère d’opposition aux autres, cela se produit parce qu’on recherche le bien qu’est la justice sociale, et non pas la lutte pour elle-même, ou l’élimination de l’adversaire » (no 20).

6 Paul VI, Populorum progressio. No 58

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