Haïti-Femmes : Des progrès, mais beaucoup à faire encore pour venir à bout du patriarcat

Par Edner Fils Décime

P-au-P, 26 févr. 2013 [AlterPresse] --- « En 27 ans, nous avons accompli beaucoup de progrès. Mais il reste énormément de travail à faire pour venir à bout du patriarcat, le système oppresseur des femmes » estime Olga Benoit, responsable de programmes à la Solidarité des Femmes Haitiennes (Sofa).

A l’occasion de ses 27 ans d’existence, la Solidarité des femmes haïtiennes (Sofa) a clôturé sa campagne de mobilisation contre la violence faite aux femmes et aux filles, le 22 février 2013 à Port-au-Prince.

Cette campagne est symbolisée par un ouvrage de « courtes pointes ».

Une marche a abouti devant le ministère à la condition féminine et aux droits des femmes (Mcfdf) où les représentantes de 7 départements ont présenté leurs revendications.

La directrice générale du Mcfdf, Rose Esther Sincimat ainsi que la cheffe de cabinet de la ministre Yannick Mezile [retenue pour cause de maladie], Elise Gelin, ont accueilli des dizaines de membres de la Sofa.

Symbolisme de la campagne « courtes pointes » ?

Selon Lise Marie Déjean, l’une des dirigeantes de l’organisation féministe, un ouvrage de « courtes pointes » est un drap ou un couvre-lit ou un rideau cousu à partir de plusieurs morceaux de tissus pour former un dessin.

Dans le cas de la campagne de Sofa, le dessin est un bananier.

« Cet arbre symbolise la vie et l’amour puisqu’il se reproduit lui-même », précise Déjean.

Collectif, participatif, rassembleur, solidaire sont autant d’adjectifs utilisés pour parler de cette campagne permettant « de réfléchir et d’agir ensemble pour une élimination radicale de la violence faites aux femmes et aux filles pour faire germer l’amour ».

Les résultats

En général, la situation des 7 départements touchés par la campagne de la Sofa, est caractérisée par « l’impunité, l’insuffisance des services (santé, police, justice), la stigmatisation des victimes de crime de viol, la lenteur et la cherté du système judiciaire ».

Toutefois, les départements présentent des spécificités dans les formes de violence.

« Dans le Sud-Est, la violence conjugale et/ou incestueuse est la plus répandue. Le crime de viol est très courant dans la Grand’Anse. Dans le Nord’Ouest pédophilie et crime de viol sont les formes de violences les plus pratiquées. De surcroît, la population semble vivre ces violences comme normales » se plaint, Lise Marie Déjean.

Le département du Nord s’est fait une réputation dans la corruption et l’exploitation sexuelle en milieu scolaire. Des élèves sont obligées d’avoir des relations sexuelles avec des enseignants pour pouvoir obtenir des notes satisfaisantes, explique la militante, non sans révolte.

Cette pratique de certains enseignants du Nord est désignée par l’acronyme « Bpn » signifiant « Bouboun pou nòt [litteralement, le vagin pour la note] ».

La « Bpn » est aussi très présente dans le département du centre (Plateau Central), à coté du crime de viol.

« les violeurs ne sont pas toujours arrêtés puis punis du fait qu’il peuvent rapidement fuir vers la République dominicaine », indique Lise Déjean.

Bastonnade et paternité irresponsable arrivent en tête des violences faites aux artibonitiennes (Nord).

Quand au département de l’Ouest, « on y retrouve toutes les formes de violences dans toutes les classes sociales », souligne la militante.

Les perspectives quinquennales de la Sofa

« Renforcement de la lutte contre l’impunité, prévention en milieu scolaire, subvention des organisations féministes accompagnant les victimes de violences, établissement d’un véritable cadre juridique, amélioration de la qualité des interventions de la Sofa » sont parmi les perspectives de l’organisation de février 2013 à novembre 2017 selon sa coordonatrice générale, Marie Frantz Joachim.

Vu que les pratiques d’exploitation sexuelle des élèves tendent à s’amplifier dans plusieurs départements, la Sofa se propose de « renforcer ses interventions en milieu scolaire comme l’une des institutions où prévaut la discrimination des filles et femmes ».

L’organisation compte travailler avec des syndicats sur l’identification des matériels scolaires et des jeux reproduisant la discrimination sexuelle des femmes.

« Nous ferons le plaidoyer auprès du Ministère de l’éducation nationale et de la formation professionnelle (Menfp) afin d’intégrer la thématique de la violence faite aux femmes dans les curricula de l’école haïtienne. L’Université d’Etat sera aussi touchée dans l’organisation de cours-séminaires sur cette problématique » indique Joachim.

Sofa projette également de continuer à revendiquer que le Mcfdf et le Menfp mettent en place des programmes spécifiques pour garantir la continuation des études des filles victimes de viol.

Au niveau juridique, l’organisation féministe promet d’intensifier les plaidoyers pour combler le vide juridique et les changements nécessaires dans la loi haïtienne sur la question de la violence liée aux sexes. Un accent spécial sera mis sur la « loi cadre sur la violence faite aux femmes ».

Ainsi, devant les locaux du Mcfdf, Lise Marie Déjean a invité les responsables de ce ministère à pressurer le palais national pour l’amener à « sortir de ses tiroirs la loi sur la paternité responsable votée par le parlement haïtien ».

Lutte contre le patriarcat, lutte contre l’Etat dans sa version actuelle

Pour Marie Frantz Joachim, la lutte pour le droit des femmes ne peut se déparier du combat global contre le système l’ayant engendré ainsi que l’Etat qui le matérialise.

« Nous ne sommes pas confortables avec cet Etat. La violence qui s’exerce sur nous est le produit du système patriarcal. La lutte contre la violence sur les femmes est aussi questionnement de cette forme d’Etat », soutient Joachim.

La dirigeante féministe rappelle que la grande manifestation des femmes le 3 avril 1986 a été également une manière pour les femmes haïtiennes de revendiquer leurs droits à la contribution et à la participation dans la construction d’un Etat paritaire, respectueux des droits des femmes.

La Sofa réitère sa position de combattre jusqu’au bout cet « Etat bandit, gaspilleur, pollué, corrompu, et supporteur de l’impunité ». [efd kft apr 26/02/2013 8 :55]