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Haïti : Nouveau leader régional de la Caraïbe ?


vendredi 22 février 2013

Débat

Par Josué Dahomey *

Soumis à AlterPresse le 19 février 2013

La tenue en Haïti du 24e sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de la Communauté Caribéenne (CARICOM) devrait marquer un tournant dans les relations extérieures d’Haïti avec le reste de la Caraïbe. En effet, si la réunion des leaders de la caraïbe, sous les auspices haïtiennes, est une grande première et traduit une mutation capitale dans les relations diplomatiques d’Haïti avec la région, l’enjeu le plus fondamental pour Haïti doit consister aujourd’hui à se demander : « et si enfin la région caribéenne venait à tourner autour d’Haïti ? »

En effet, l’idée de faire d’Haïti la plaque tournante de la Caraïbe est une idée très ambitieuse. C’est un projet ambitieux non seulement dans sa portée mais également dans sa faisabilité, tant les retards d’Haïti dans les domaines économiques et sociaux sont gigantesques. Toutefois, on peut avoir de bonnes raisons de penser que cette haute idée de la capacité d’Haïti à émerger comme leader régional, et à ainsi répondre à sa vocation historique dans la Caraïbe ne relève pas que du surréalisme. Beaucoup de considérations plaident en faveur de l’opportunité d’un tel projet.

Sur le plan politique d’abord

Haïti, en tant que premier pays indépendant de la région, est en effet la plus vieille diplomatie de la Caraïbe et, a fortiori, de toute l’Amérique et seulement derrière les Etats-Unis. Il y a donc une empreinte haïtienne indéniable marquant l’histoire des relations politiques extérieures à l’échelle régionale, voire marquant la conscience universelle en Amérique. Il suffit, pour s’en rendre compte, de considérer les références systématiques de nombreux chefs d’Etat des Caraïbes et de l’Amérique en générale aux apports avérés d’Haïti pendant les deux siècles antérieurs ; apports survenus soit au moment de leur indépendance soit au renforcement ou à la défense de leur souveraineté par devant les instances des Nations Unies et autres. Au niveau de la Caraïbe proprement dite, l’existence de la République d’Haïti aura été un catalyseur pour la liberté dans la région. D’où le fait que, dans le cadre même de l’actuel sommet des chefs d’Etat et de Gouvernement de la CARICOM, le Premier Ministre de Sainte-Lucie, Mr Kenny Davis Anthony, a su indiquer la mesure de tout le poids politique d’Haïti au sein de la région à travers un bel hommage reconnaissant que « sans la liberté haïtienne [dans la région de la Caraïbe] nous ne serions nous-mêmes pas libres. » D’où, l’organisation de la communauté caribéenne telle que configurée aujourd’hui, met un point d’honneur à incarner le rêve politique commun à Anténor Firmin et à José Marti sur la noble idée de création d’une « Confédération Antilléenne ». Car tout compte fait, l’idée d’une Haïti-poumon-politique de la Caraïbe est déjà depuis longtemps inscrite dans les consciences les plus éclairées de l’histoire de la Région.

Aussi, est-il opportun de noter qu’en effet, l’audace de l’administration Martelly/ Lamothe consistant à chercher à dépasser le paradigme traditionnel d’une diplomatie de représentation en déplaçant le curseur des relations extérieures vers une diplomatie d’affaires et de développement est non seulement plus conforme à l’esprit de notre temps, mais constitue une politique d’aplomb et de pragmatisme susceptible de contribuer à une véritable mise en orbite d’Haïti dans le cadre d’une nouvelle constellation politique régionale.

Sur le plan économique

C’est ici que l’enjeu est des plus importants et que le défi à relever est le plus lourd. L’économie haïtienne doit renaitre de ses cendres si nous voulons actionner les leviers les plus efficaces d’intégration régionale. Pour ce faire, rien ne sera plus efficace que de considérer ces défis économiques comme une belle occasion de prendre un pari sur ces défis mêmes en transformant ceux-ci en opportunités d’action. Dans ce sens, si en termes de son Indice de Développement Humain, Haïti occupe la position la moins enviable dans la CARICOM, on peut tout aussi bien considérer, d’un autre coté, que le taux de croissance moyenne annuelle d’Haïti est le plus élevé de la région depuis 5 ans (PNUD, IDH rapport : 2012). Aussi, Haïti est-il le pays qui a le plus grand potentiel en termes d’opportunité de marché régional. Cela s’explique par le fait que Haïti à elle seule a une population plus élevée que l’ensemble des pays de la CARICOM. Comparée à la population des autres pays de la Communauté pris individuellement (par ex., la Jamaïque : moins de 3 millions d’habitants, Guyana : moins d’un (1) millions ; Suriname : un peu plus de 500 milles ; Bahamas : un peu plus de 300 milles, etc.,), Haïti est, avec ses 10 millions d’habitants le plus grand marché national au sein de la CARICOM. Cela fait du pays une potentielle puissance en matière de production et de consommation de biens et services de la Communauté. Dans cette perspective, il est de bon aloi de considérer Haïti comme une opportunité pour la CARICOM et, de manière symétrique, de considérer la CARICOM comme une ouverture pour Haïti.

Dans cet aller-retour d’opportunité et d’ouverture, les stratégies de coopération et de développement peuvent être légion. Dans ce cadre, on ne manquera pas de mettre au crédit de l’administration Martelly/Lamothe des percées significatives en termes de renforcement des rapports commerciaux entre Haïti et le reste de la Communauté Caribéenne ; de stratégie d’aide au commerce au sein de la CARICOM ; de renforcement des structures régionales de lutte contre le crime et l’insécurité ; d’amélioration de la sécurité et de la traçabilité des produits alimentaires ; des politiques d’amélioration des questions frontalières et de mouvement des personnes au sein de la communauté ; des politiques relatives à une meilleure connectivité en terme de transport aérien ainsi que le projet de création d’une marine marchande à l’échelle régionale.

La vocation d’Haïti dans la région est donc en passe d’atteindre un nouveau niveau. Il faudra néanmoins que nous sachions inscrire tous nos efforts dans cette vision de grandeur qui consiste justement à nous positionner véritablement comme ce leader historique que nous sommes tout naturellement dans la région. Il faudra aussi que nous apprenions à tirer profit des multiples défis qui se dressent devant nous. Par exemple, il nous faut trouver les voies et moyens pour transformer les défis que représentent les problèmes migratoires et les questions relatives à la libre circulation des personnes au sein de la communauté en opportunités pour Haïti. Pour ce faire, rien n’est mieux qu’une politique de développement économique régional intégrée en amont, sur fond d’une politique d’investissement local et de création d’emplois, en aval, en vue d’inciter nos compatriotes haïtiens à ne pas se risquer aux aventures migratoires aveugles. L’agro-industrie et l’encadrement des micro-entreprises semblent être, entre le développement du tourisme et des industries culturelles, les voies indiquées pour parvenir à ce résultat. Aussi, en vue de mieux protéger les ressortissants haïtiens dans la Communauté de la Caraïbe, la politique actuelle de redéfinition de la carte diplomatique haïtienne menée par le chancelier Pierre-Richard Casimir, avec emphase sur le renforcement des missions consulaires dans la plupart de ces dits pays, est une initiative des plus méritantes.

Sur le plan culturel

L’atout majeur d’Haïti au sein de la communauté régionale est sans conteste sa culture. Qu’il s’agisse de peinture, de sculpture, de musique, d’artisanat ou de littérature, la reconnaissance du poids d’Haïti dans la balance régionale ne souffre aucune réserve. Et pourtant, il nous reste encore un long chemin à parcourir avant de pouvoir tirer profit, au niveau régional, de cette richesse culturelle. Le tourisme culturel doit être promu dans tous ses aspects. Car si la Caraïbe a reçu 23 millions de touristes l’an dernier, Haïti a à son arc, une incomparable force culturelle dans la région, laquelle force devrait lui permettre de se tailler une meilleure part du lion. Aussi, le développement des industries culturelles demeure-t-il un axe fondamental à explorer dans notre rapport commercial avec la Communauté Caribéenne.

Autant dire que, dans le cadre d’une nouvelle constellation politique régionale, le leadership haïtien dans la Caraïbe est un projet politiquement viable, économiquement réalisable et culturellement déterminant. Tout porte à penser que c’est dans ce dessein que l’Etat haïtien est en train de promouvoir une meilleure intégration en terme de pluralité culturelle, et notamment de pluralisme lingual au sein de la CARICOM. C’est également dans ce dessein que Haïti vient de faire valider le Français comme seconde langue officielle de l’organisation régionale. L’acceptation du Français, langue officielle d’Haïti, comme également langue officielle de la CARICOM, consacre symboliquement, s’il en était besoin, l’intégration pleine et entière de Haïti à la Communauté Caribéenne.

Haïti a un destin particulier dans la Caraïbe. Ce destin est celui d’une Haïti à la hauteur de son histoire. Il nous reste à continuer à tracer des sillons, ériger de nouveaux remparts et mettre la locomotive en marche en nous appuyant sur des leviers d’une politique concertée de développement régional. Tout compte fait, nous sommes à un tournant historique et ce sommet de la CARICOM en Haïti peut nous servir d’aiguillon général susceptible de poser des jalons en vue d’une véritable emprise haïtienne sur le réel à l’échelle régionale. Pari ou défi ? Quel que soit l’angle d’approche adopté, il demeure que l’enjeu pour Haïti est tout à fait jouable.

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*Philosophe-Politologue

 

 

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