Español English French Kwéyol

Haïti-Viol : Le spectacle de la confrontation physique au palais de Justice

Par Edner Fils Décime

P-au-P, 25 janv. 2013 [AlterPresse] --- La confrontation juridique avortée du mercredi 23 janvier au cabinet d’instruction du juge Merlan Belabre, autour de l’affaire du viol présumé d’une subalterne par un haut fonctionnaire de l’Etat, remet à jour des dessous peu rassurants et des risques sécuritaires pour certains acteurs et certaines actrices.

L’entrée, la cour et les couloirs du palais de justice gardent encore l’empreinte de la rixe. Les sons des coups de poings et des matraques, les cris stridents des personnes agressées, les voix menaçantes des agresseurs, les slogans approbateurs et les répliques dénonciatrices résonnent en échos à la cacophonie d’un système judiciaire jouant de fausses notes.

Entre les « Vive Josué Pierre-Louis ! Justice pour Papa », les « le violeur doit être jugé. La prison pour Josué Pierre-Louis », la chaleur torride au sein du palais de justice, l’anxiété gagne en ampleur et le juge Belabre semble être dans ses petits souliers.

Le calme dans l’excitation…

Pourtant, en début de matinée, l’atmosphère qui régnait là-bas ne présageait pas cette situation qui a eu le mérite d’aiguiser la méfiance des citoyens et citoyennes d’Haïti face à leur appareil judiciaire.

Ce 23 janvier 2013, dès 10 heures du matin journalistes et usagers du palais de justice de Port-au-Prince guettaient, non sans excitation, l’arrivée de l’accusatrice Marie Danielle Bernadin qu’ils ne connaissent pas mais paradoxalement espèrent pouvoir immortaliser dans un cliché.

La majorité des jeunes femmes qui entrent au parquet ce jour-là ou qui passent près du préfabriqué où s’installe le cabinet du juge Belabre, sont épiées, suivies du regard voire photographiées par journalistes et curieux.

Le présumé agresseur arrive

11h47 du matin. Josué Pierre-Louis arrive, l’air enjoué, tenue sombre, Black Berry en main. Il salue tout le monde et on lui fait même certaines révérences auxquelles il répond par un bref signe de tête et un sourire.

Mais, Pierre-Louis semble ne pas être la cible attendue des projecteurs. Aussi les journalistes ne s’en préoccupent pas trop. Le présumé agresseur continue sa route. Il reçoit embrassades et câlins sous le regard admiratif d’une jeune dame l’accompagnant ainsi que sa suite sécuritaire.

Pierre-Louis, en connaisseur des lieux, ouvre une porte sur laquelle est inscrite « Audition en cours. Ne dérangez-pas svp ». Il semble vérifier l’état des lieux. Par la suite, la presse saura que c’est dans cette salle « climatisée » que les deux protagonistes de cette affaire seront confrontés.

« Maitre Josué, tu es chez toi. Fais ce que tu veux », lance un homme cravaté, cartable sous le bras, au présumé violeur qui lui fait un négligeant clin d’œil.

Direction : le carré du commissaire du gouvernement de Port-au-Prince. Il sera rejoint par l’un de ses avocats, Me Renold Georges.

Ensuite il se dirige vers le cabinet d’instruction du magistrat Belabre (coté Sud du palais de justice) où il fait un tour.

« Tranquille. On va donner une conférence de presse. Vous saurez tout », lance Josué Pierre-Louis à la petite meute de journalistes qui le suit en direction de la cour d’appel.

La ou les confrontations ?

La présence des avocats de la présumée victime, Mes. Newton Louis St Juste, André Michel, Mario Joseph et Jacceus Joseph, fait s’évanouir les espoirs de Me Reynold Georges qui avait déjà crié victoire quelques minutes auparavant.

« La lâche absence des avocats de Marie Danielle Bernadin aux deux confrontations, réclamées par eux d’ailleurs, met fin aujourd’hui même à cette farfelue poursuite. Ils baignent tellement dans le mensonge » avait lancé le bouillant avocat.

Il fait chaud et on transpire fortement dans le couloir du palais de justice. La circulation est difficile.

André Michel donne l’accolade à Reynold Georges et dit « Père voici ton fils ». Des curieux applaudissent alors que Me Georges tape sur l’épaule du jeune avocat essuyant une goutte de sueur.

« Cette confrontation exige climatiseur. Ca va chauffer dans ce cabinet », lance Me Joseph.

Pancartes et affiches sont entrain d’être déployées par les supporteurs de Marie Danielle Bernadin quand environ une dizaine d’hommes et de femmes investissent le couloir au cri de « Vive Josué Pierre-Louis. Justice pour Josué Pierre-Louis ! ».

Les nerfs sont à fleur de peau. Marie Yolène Gilles, mégaphone en main tente d’animer son groupe pour répliquer. Un homme, crâne rasé et portant deux piercings fonce sur la militante. Un avocat lui fait obstruction et bloque le coup.

« Je n’ai jamais eu peur de ma vie. On va continuer à résister », fulmine Gilles.

La police et les agents de sécurité du palais de justice arrivent à disperser les deux groupes. Et la bagarre va reprendre sur la cour du palais de justice. Les coups de poings, les injures pleuvent sur fond d’une harmonisation des deux slogans « Vive Josué Pierre-Louis » et « Kadejakè (violeur) ».

Finalement, les matraques des policiers vont avoir raison. Un calme apparent est revenu. Mais l’anxiété se lit sur les visages.

Face à cette situation, la confrontation juridique - qui a commencé sous tension au cabinet d’instruction quand Pierre-Louis a voulu embrasser Bernadin - a été renvoyée. Les avocats de la victime ont évoqué la question sécuritaire.

Plus tard, une lettre adressée au juge Belabre par la présumée victime demande le déport du magistrat de ce dossier.

Si la confrontation juridique n’a pas eu lieu comme prévue, ce 23 janvier 2013, il y a eu au moins cette regrettable confrontation physique dans le temple sacré de la justice haïtienne.

Le spectacle du 23 janvier remet dans la balance la question de la sécurité des femmes violées ayant portées plaintes. [efd kft gp apr 25/01/2013 05 :00]