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Haïti : Les itinéraires possibles pour Kita Nago


dimanche 20 janvier 2013

Débat

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse le 19 janvier 2013

L’affaire de Kita Nago défraie la chronique depuis le début de l’année. Inspirant une curieuse impression de mystère et de flou, les foules qui l’accompagnent l’ont rendue presque banale. Au moment où j’écris ces lignes, la procession Kita Nago déambule dans les rues de la ville de Saint-Marc. Au fil des centaines de kilomètres parcourus par le « Bwa » (bois), l’opinion a oscillé entre l’indifférence et la moquerie, avant d’exprimer de l’admiration pour cette entreprise de ténacité et de persévérance.

Le phénomène apporte toutefois de l’eau au moulin de ceux qui voient en Haïti « un singulier petit pays ». En effet, cette traversée révèle l’écriture d’une intériorité confuse. Celle du comment du pourquoi et de son inverse le pourquoi du comment. Il y a de quoi se perdre dans les méandres des explications fournies jusqu’ici. On peut profiter de cette occasion pour aborder la question des structures idéologiques qui travaillent au corps notre chère Haïti. Par-delà la routine d’une agitation sociale quotidienne, il y a l’intérêt que lui porte une population totalement désemparée.

La longue marche de Kita Nago symbolise aujourd’hui la recherche d’une solution à la contamination du corps social par toutes sortes de représentations abracadabrantes. Triomphe déjà évident au niveau politique avec un chef d’État qui utilise délibérément un langage ordurier pour choquer et décontenancer ses interlocuteurs. En ce sens, il n’y a donc rien d’étonnant.

Par ailleurs, dans l’état de désœuvrement actuel de la population, il est normal que les gens cherchent à s’occuper et ne restent pas indifférents à un mouvement de masse. C’est particulièrement le cas dans cette période de contestation croissante de la gestion du gouvernement. Surtout avec le brasier causé par le renvoi des élections sénatoriales à cause des manigances du président Martelly dans la formation du Conseil Électoral Permanent. De l’huile versée sur le feu par un président qui veut nommer des gens à lui à la tête de cet organisme, en dehors des prescrits de la Constitution. Un engrenage qui a été fatal pour nombre de ses prédécesseurs.

Après le séisme du 12 janvier 2010, l’artiste Pascale Monnin disait : « Même traumatisé, le peuple haïtien est un peuple en marche, pour lequel la culture est un exutoire. » Cette image de la culture comme exutoire est souvent exploitée au détriment du peuple. C’est ce que fit avec une certaine maestria l’école noiriste des Duvalier et consorts. Pour faire d’Haïti un pays invivable d’où ses enfants veulent partir à tout prix dans des embarcations de fortune. C’est cette toile de fond mentale que bien des gens veulent encore utiliser pour faire accepter n’importe quoi.

Le désarroi d’un peuple

Démarré le 1er janvier 2013, le mouvement Kita Nago aurait été organisé par l’entrepreneur Harry Nicolas (Mèt Fèy Vèt) du groupe Kore Pwodiksyon Lokal (KPL). Il est secondé par le journaliste Smoye Noisy et le notaire Lesly Alphonse pour faire transporter un immense tronc d’arbre pesant 500 kilogrammes sur 700 kilomètres, soit de la commune des Irois à celle de Ouanaminthe. De quelle autorisation a bénéficié le mouvement Kita Nago pour couper cet arbre gigantesque ? Surtout dans un pays dont la surface forestière est inférieure à 2% et qui est censé combattre l’érosion et la déforestation. Le mouvement Kita Nago aurait pu se choisir un autre symbole que celui d’un énorme tronc d’arbre comme emblème « surnaturel » de la solidarité des Haïtiens face à l’adversité.

Ce genre de feinte n’est pas nouveau dans l’histoire d’Haïti. Elle fait partie du dispositif charrié dans les bagages vides de sens des milieux du nationalisme culturel depuis les années 1920. Sous prétexte de recherche symbolique d’unité du peuple haïtien, il y a en fait une perte de sens, une vacuité, à charrier un gros morceau d’acajou sur des centaines de kilomètres. Quel gaspillage d’énergie !!! Pourquoi cette dépense d’énergie n’a-t-elle pas été canalisée vers le forage de puits pour donner de l’eau potable à des villages qui n’en ont pas ? Pourquoi n’a-t-elle pas servi à faire des gabions pour construire des murs de soutènement et combattre l’érosion ? Pourquoi n’a-t-elle pas été utilisée pour nettoyer les canaux d’irrigation dans la vallée de l’Artibonite ? Pourquoi n’a-t-elle pas tenté de promouvoir les idéaux de l’État de droit ? D’une société orientée vers la production de biens et services ? Pourquoi n’a-t-elle pas insisté pour avoir des juges compétents, non corrompus, recrutés sur concours ?

Les plus avisés pensent que Kita Nago est un leurre. Une mystification. Malheureusement, à de rares exceptions, ils s’arrêtent au début du chemin. Un leurre, pourquoi, pour qui, comment, avec qui, contre qui ? Autant de questions qui méritent réponse. En effet, la mystification symbolique a des racines profondes en Haïti. On se rappelle la mystification du président Soulouque avec les prétendues apparitions de la Vierge Marie à la tête d’un palmier au Champs de Mars ou encore au village Saut d’Eau. Le discours mystificateur de Soulouque sera repris par nombre de gouvernements populistes. Depuis lors, les techniques pour jouer dans le psychisme de notre population ne se comptent plus. Au point que nous soyons devenus des desounin ke yo vire lòlòj nimpot ki jan .

Et ce genre de dérives va dans tous les sens comme on l’a vu, encore dans le Sud sous Magloire, en 1953, avec l’affaire Pè-Paul. Refusé comme séminariste par la hiérarchie catholique, cet illuminé qui affirmait tenir ses instructions de la Vierge Marie entreprit un long pèlerinage de protestation au cours duquel il aurait fait plusieurs miracles entre les Cayes et les Abricots. Ses séances de prières attiraient des centaines de croyants qui furent finalement dispersées par l’Armée à l’approche de Jérémie. Pè-Paul eut un tel impact dans l’imagerie populaire que, plus de 30 ans après sa mésaventure, sa chanson sur la visite de la Vierge près de Fatima, sera chantée comme un refrain dans les manifestations politico-religieuses anti-Duvalier. La famille historique de ce genre d’illuminés est longue et les mythes qu’ils inspirent ne disparaissent pas du jour au lendemain.

Les compatriotes qui ont monté cette affaire apparemment improvisée ont sans doute bénéficié de nombreux appuis et complicités. Étant donné le système blindé d’oppression et d’exploitation qui existe chez nous, une telle opération aurait été sinon impossible. Sans protection, un tel leve kanpe aurait été vite dispersé par les forces de police et de la MINUSTAH sous prétexte qu’il trouble l’ordre public et patati et patata. Dans ce cas de figure, Kita Nago n’aurait pas pu prendre les grandes routes et aurait été forcé de suivre des sentiers vicinaux. Ainsi, il aurait pu quand même parvenir à sa destination, mais par des chemins de traverse. En tout état de cause, le régime n’a aucune raison pour s’exposer à une mobilisation générale aux conséquences imprévisibles. Aussi aurait-il préféré juger bon de plier avec le vent. Les images montrant le président Martelly au cœur de la manifestation Kita Nago au pied du nègre marron donnent à penser qu’il cherche à récupérer le mouvement.

Un morceau de bois qui parle

Le Kita Nago s’apparente beaucoup plus à une vaste opération de tromperie. C’est un leurre qui est fait pour détourner la flamme de la jeunesse pour qu’elle ne se donne pas un programme en accord avec ses besoins de changement et d’avenir. Les gouvernements réactionnaires utilisent ce genre de tactique pour masquer leurs difficultés et pour tenter d’atténuer la force des revendications populaires afin que leur politique catastrophique ne soit plus dans le champ de vision du peuple. La sensibilisation du peuple est faite à partir d’une problématique ésotérique qui cherche des solutions dans la magie. De nombreuses personnes n’ont-elles pas affirmé avoir entendu parler le « Bwa » ? On en est là ! Loin de toute langue de bois, à la recherche d’une solution au désœuvrement d’une jeunesse qui ne sait plus à quel saint se vouer.

Parmi les réflexions suscitées par ce pèlerinage hors-norme, la critique faite par Eric Dunois Cantave dans sa capsule 206 est lumineuse. Il écrit :

« Et voici un tronc d’arbre auquel on prête déjà des vertus magiques de solidarité, de bien-être et qui sait, de réponse à nos maux, face aux différents défis posés par la nature, par la démission et dans certains cas la complicité des élites sociales et économiques, par la mauvaise gestion des agents publics et l’omniprésence de puissants envahisseurs dont l’action "philanthropique" reste et demeure questionnable et stérile.

Nous voici face à un peuple désemparé, désespéré qui cherche à s’accrocher au moindre radeau, qui expose au grand jour son désespoir, ses faiblesses, ses aberrations et ses atavismes à la recherche de réponses à ses multiples et complexes problèmes de société et qui surtout, face à l’absence apparente de perspectives et la présence d’un horizon embué et obstrué, se démène comme un diable dans un bénitier pour trouver la sortie.

Face à cette absence de leadership éclairé surgit encore "le merveilleux" qui combiné à des facteurs plus tangibles et rationnels, nous aide parfois à sortir de nos impasses...Nous sommes ainsi interpellés par nos congénères traumatisés et fragilisés qui, à leur manière, nous demandent de remplir notre part du contrat... »

Des histoires sans queue ni tête

Dans la caricature du fourre-tout (bouyi vide) que présente la société haïtienne après les séismes naturel et politique depuis janvier 2010, l’insignifiance règne en maitre absolu dans l’abîme qui la produit sous différentes apparences. On a d’un côté la démagogie de politiciens à court d’idées et de l’autre le discours confus des citoyens désemparés devant l’ampleur du désastre. Ces derniers ont alors le choix soit de faire comme le président et d’adopter l’approche des « mots sales », soit de faire comme Pè-Paul et d’entreprendre des pèlerinages demandant la délivrance. C’est quand même mieux que de se tirer des balles les uns sur les autres.

Dans le meilleur des cas, l’affaire Kita Nago pourrait être une ruse des faibles pour mobiliser le peuple à travers le pays afin de renverser l’ordre inique des prédateurs qui l’oppresse. Une manière détournée des petits et des sans grades pour rivaliser avec les puissants. En admettant que ce soit le cas, il faudrait attendre la deuxième phase de l’opération pour juger vraiment de son bien-fondé. Ce serait alors le triomphe du merveilleux. Et Mèt Fèy Vèt rentrerait à sa manière dans la lignée des Alejo Carpentier, Jacques Stephen Alexis et Gabriel Garcia Marquez. Avec l’avantage d’avoir amené le merveilleux là où Jacques Roumain voulait arriver, c’est-à-dire mettre les croyances ancestrales au service du développement. Accolade de Manuel et du houngan Dorméus dans Gouverneurs de la Rosée chantant ensemble Abobo pour Legba.

Le pire scénario, qui n’est pas à exclure, serait celui de la récupération du mouvement Kita Nago par la classe de pouvoir d’État. Le mouvement ne deviendrait alors qu’une simple courroie de transmission du statu quo en milieu populaire jusqu’à son enterrement. Sans parler de l’arnaque, car les collectes de fonds qui s’organisent un peu partout sur l’internet et sur Facebook ne serviraient à rien. En effet, plusieurs sites sollicitent des contributions de 200 gourdes par personne via des SMS de Digicel. Ce serait encore une fois la toile d’araignée tissée pour récolter des fonds dont on ne saurait peut-être jamais l’utilisation !

En tout état de cause, les anecdotes les plus rocambolesques qui circulent sur les vertus du « Bwa » de Kita Nago servent déjà à endormir des couches non négligeables de la population. Ce sont des histoires sans queue ni tête qui ne peuvent changer en rien la situation d’Haïti. C’est le modèle duvaliériste de gestion du pouvoir politique qui bloque tout avancement socio-économique. On se doit de rester dubitatif devant toute opération empreinte d’opacité. La vigilance doit être de rigueur contre toutes les astuces pour démobiliser la population.

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* Économiste, écrivain

 

 

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