Premier janvier, anniversaire de l’indépendance d’Haïti, symbole de libération d’une portée internationale

Débat

Par Marc Arthur Fils Aimé

Soumis à AlterPresse le 28 décembre 2012

Le premier janvier nous rappelle une date importante, non seulement pour nous Haïtiennes et Haïtiens, mais aussi pour tous les peuples dominés du monde. C’est le deux cent neuvième anniversaire de la proclamation de l’Indépendance d’Haïti. Nous voulons ainsi évoquer le premier janvier 1804.

Malheureusement, cette date est très galvaudée, même chez nous. Dans cette rubrique, nous aimerions cette fois rafraîchir la mémoire de tous les opprimés de tous les continents de l’importance du premier janvier de chaque année.

S’il est vrai que ce jour est reconnu presque partout sur cette planète comme celui qui inaugure un nouveau calendrier, sa valeur va pourtant bien au-delà de toute compréhension géographique. Il véhicule un symbole de libération qui devrait intéresser l’ensemble des classes exploitées et dominées des cinq continents. Car, c’est la première fois et la seule fois à travers l’histoire qu’un peuple de par son propre courage, son propre génie s’est libéré de l’esclavage à un moment où ce mode de production ravageait des populations de l’Afrique, trucidait les premiers habitants de l’Amérique au profit du système capitaliste naissant en Europe.

Le premier janvier 1804, c’est une date qui a une signification contradictoire, dépendant du côté où l’on se situe. Si pour les colons et leurs héritiers, les anciens esclaves de Saint-Domingue, ce nom évocateur affublé à Haïti par la France (les Aztèques appelaient leur pays Haïti qui signifie dans leur langue ‘’ terre haute, terre montagneuse), méritaient toutes les abominations imaginables et inimaginables, pour les peuples souffrants, ce moment devrait leur inspirer un sentiment d’espoir, la conviction que la grande et vraie victoire est l’œuvre des peuples conscientisés. Ce moment devrait revêtir la même signification pour les classes travailleuses mondiales que le premier mai. Ce moment est inscrit dans l’histoire des peuples comme la première victoire de toute une masse d’esclaves analphabètes, ne connaissant que la surexploitation et l’aveuglement des colons en dehors de toute dignité humaine.

Ce n’est pas du hasard que les grands ouvrages de sciences sociales étudiés dans les universités applaudissent béatement les guerres de conquête de Napoléon Bonaparte, appréciées comme‘’ l’épopée napoléonienne’’ et ignorent le grand stratège Dessalines qui a battu à plate couture cette armée française qui était à ce moment la plus puissante au monde. Sans ignorer l’aspect raciste qui a accompagné ce reniement, le point essentiel est la valeur politique et idéologique de cette victoire et la leçon que celle-ci apporte à toutes les masses combattantes à travers la planète. C’est pourquoi du fait que des classes dirigeantes et dominantes des pays africains ont épousé la même attitude, ce triomphe est méconnu par ces peuples qui sont nos premiers ancêtres. Ce qui nous déroute pour le moment, c’est ce mépris par des responsables haïtiens des dates les plus emblématiques de notre histoire. La fête du Drapeau le 18 mai, la Bataille de Vertières le 18 novembre, la mort de Jean- Jacques Dessalines le 17 octobre sont autant d’anniversaires remarquables que des gouvernements successifs s’acharnent à extirper de la mémoire collective populaire. Le 14 août date de la Cérémonie du Bois Caïman s’est enfouie dans la Notre-Dame. Des sectes protestantes, sous la conduite de fanatiques Américains d’extrême-droite, cherchent de leur côté à récupérer cette date et ce lieu pour en faire leur cheval de bataille anti-vodou. Cette cérémonie ou ce congrès qui a réuni dans la clandestinité des esclaves venus de diverses habitations surtout du Nord se veut pourtant le point de départ de la lutte organisée contre le mode de production esclavagiste.

Le constat ne diffère pas quant à la date du Premier janvier qui est l’aboutissement du Bois-Caïman. Partout, on s’enivre en écoutant le chant des sirènes ‘’de Bonne et Heureuse année’’. Pourtant, ce n’est qu’une formule farfelue qui ne change rien aux douleurs des paysans sans terre, aux débrouillardises du secteur informel qui essaie en vain de cacher le taux de chômage qu’aucune statistique n’a pu réellement dénombrer, à la classe ouvrière à qui l’on refuse de payer le salaire minimum misérable de 200 gourdes, c’est-à-dire moins de 5 dollars américains par jour. Le premier janvier, de plus en plus, perd de son esprit de proclamation de notre indépendance pour ne devenir que le premier jour de l’année. C’est une politique qui répond à un besoin idéologique précis, celui de porter la majorité populaire à oublier son passé pour pouvoir accepter passivement notre perte de souveraineté. Au fur et à mesure que les 3 grands pouvoirs qu‘on prétend séparés l’un de l’autre se délitent au profit des communautés internationales, cette course à l’oubli et au mépris des tranches les plus emblématiques de notre existence d’État-nation ira en s’intensifiant.

Il est du devoir de tout le secteur progressiste de redonner à cette date son cachet historique et révolutionnaire sans pour autant bouder sa tradition conventionnelle de premier jour de l’an. Au contraire, la combinaison des deux aspects qui embrassent le premier janvier ne saurait que rehausser ce jour où la grande majorité des maisons partage la soupe au giraumont et une tasse au chocolat qui furent interdites à la dégustation des esclaves. Là encore, la nourriture du jour ne s’annonce pas innocente. Elle exprime le refus catégorique de la répression sans borne des maîtres esclavagistes.

L’ensemble des classes et des fractions de classes qui ont intérêt à la révolution n’ont aucun profit à tirer en abandonnant sans coup férir ce juste combat au bénéfice exclusif des classes dominantes. De toutes les époques, celles-ci ont toujours essayé d’étouffer l’éclat de ce grand rendez-vous qui se renouvelle à chaque instant dans la volonté et la conscience des masses populaires d’ici et d’ailleurs.

La construction du Camp du Peuple, Kan Pèp La, passe aussi par ce réveil patriotique. L’Histoire nous a appris l’impossibilité de bâtir un avenir alternatif sans s’inspirer des erreurs et des succès des prédécesseurs qui ont travaillé dans le sens de la libération de leur peuple.