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Statut de la Palestine : Un « setback », Haïti s’abstient lors d’un vote crucial à l’ONU

Débat

Par Pierre-Richard Cajuste [1]

Soumis à AlterPresse le 5 décembre 2012

Des pans de plus de deux cents ans de notre histoire politico-diplomatique viennent de s’écrouler comme des châteaux de cartes après le vote du jeudi 29 novembre 2012 à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies, quand la République d’Haïti a pris la décision de s’abstenir avec les quarante (40) autres pays qui l’ont fait. Les neuf (9) qui se sont prononcés contre la résolution conférant à la Palestine un statut d’« État observateur non membre » ne surprennent guère – c’est le contraire qui aurait étonné. Ils sont : Israël, les États-Unis, le Canada, la République Tchèque, le Panama et 4 petites îles du Pacifique. Cent trente-huit (138) pays ont permis à la Palestine de se rapprocher du statut d’État. Cinq États-membres de la CARICOM (Guyane, Belize, Grenade, Saint Vincent & les Grenadines et Suriname) ont coparrainé la résolution. Trinidad et Jamaïque ont voté affirmativement pour accorder à la Palestine le même statut que l’État de la Cité du Vatican au sein de l’ONU.

Ce qui surprend le plus dans le cas haïtien, c’est la légèreté avec laquelle le problème a été traité par la diplomatie haïtienne. On ne peut pas savoir qui a pris cette décision ou si elle avait été concertée avec le Président de la République, le Premier Ministre et les président et vice-président de l’Assemblée nationale. Cela devrait être une prise de décision concertée et collective des plus hautes instances de l’État. Et pour cause ! En votant abstention, les autorités haïtiennes ont eu peur de quoi au juste ? De la colère des États-Unis et d’Israël ? Quels sont les enjeux ? Quels en sont les bénéfices ? Qu’est-ce que le pays a à perdre ou à gagner ?

L’histoire des votes d’Haïti aux Nations Unies

Il existe une constante dans les orientations des votes de la République d’Haïti au sein de l’Organisation des Nations Unies, qui montrent qu’il y a des valeurs universelles sur lesquelles les leaders haïtiens – quelque soient leurs tendances et options politico-idéologiques – ne sont jamais près de transiger. Comme première République noire du monde, comme un État qui a gagné son indépendance au fil des baïonnettes, comme un État qui a mis à mal l’ordre mondial esclavagiste, Haïti a une « façon » de voter qui n’étonne personne et à laquelle nos puissants partenaires se sont plus ou moins accoutumés à travers le temps. Le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est sacro-saint dans notre pratique de vote aux Nations unies.

Force est de reconnaître qu’il existe des instances où les enjeux politiques et économiques ont motivé telle ou telle prise de position d’Haïti dans les fora internationaux. A Punta del Este, le vote d’Haïti a chassé le Cuba socialiste de l’Organisation des États Américains (OEA) en janvier 1962. Mais le dictateur François « Papa Doc » Duvalier, en fin matou, avait instruit son chancelier René Charlmers de négocier avec le Secrétaire d’État américain d’alors, Dean Rusk, des conditions spéciales pour le vote d’Haïti. Que l’on soit d’accord ou pas avec cette violation des droits d’un État souverain comme Cuba qui a opté pour la voie marxiste-léniniste, il reste que le leader haïtien a soutiré quelques plats de lentilles en échange de son vote. Certains vous diront que, dans le contexte des années 60, il y avait peu de place à la moralité, peu de place à la rectitude idéologique. Il fallait survivre dans ce monde que la querelle des Grands mettait dans un moule avec une telle maladresse, avec une telle tyrannie digne de Procruste.

Pour revenir à l’ONU, la position d’Haïti par rapport à la Palestine doit avoir étonné plus d’un qui ne s’attendaient pas à ce revirement significatif de la part d’un pays qui a une histoire dans cette enceinte internationale. Nos alliés et partenaires le savent. L’on se rappelle Émile St Lot dans son vote historique sur la Libye et que ce pays arabe d’Afrique du Nord avait porté Haïti sur son cœur jusqu’à une date récente. C’est dans cette même logique qu’Haïti a supporté par son vote la création de l’État d’ Israël.

Duvalier et la Palestine

Dans une interview accordée à la BBC, Or Dore, un ancien Représentant Permanent d’Israël près l’ONU, a reconnu que, dès qu’il s’agit de la Palestine, qu’il savait déjà que le bloc des pays arabes, le bloc des pays non-alignés, le bloc des pays du Tiers-monde (il devrait peut-être avoir Haïti à l’esprit !), tous allaient voter contre Israël et ses alliés.

Si nous remontons un peu en arrière, l’on se souviendra qu’en 1976 le Représentant Permanent d’Haïti à l’ONU, l’Ambassadeur Serge Élie Charles, sur instructions peut-être du président Jean-Claude Duvalier, avait pris la responsabilité de rencontrer le représentant à l’ONU de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Grands dieux ! Tout le monde bien-pensant avait lors froncé les sourcils d’étonnement inquisiteur et d’inquisition étonnante. Le contexte était délicat. C’était l’époque où le sionisme israélien et ses affidés qualifiaient l’OLP d’organisation terroriste. Ce n’était pas encore l’Autorité palestinienne. Ce n’était pas encore Oslo.

Donc l’acte politique de l’Ambassadeur Serge Élie Charles était d’autant plus courageux et digne de respect. Une démarche audacieuse de ce genre de la part du diplomate haïtien avait la vertu de décontenancer plusieurs secteurs qui connaissaient le degré de soumission de la dictature duvaliériste à la puissance américaine.

L’ignorance de l’histoire ?

Personne ne devra nous faire oublier d’où nous venons. Bernard-Henri Lévy, dans American Vertigo, parle de ce culte par l’Amérique de ses héros de l’indépendance. Un culte qui ne jure pourtant pas avec la modernité dont se prévaut la première puissance sur terre. Doit-on oublier nos héros, ces âmes héroïques et fières formées dans la fournaise d’une lutte intelligente et ardue ? Sortis de l’enfer esclavagiste en 1804, nos héros avaient une revendication politique précise : exporter la révolution.

D’où l’activisme de ces leaders haïtiens du début du 19ème siècle qui fut (est encore ?) le fondement de cette tension permanente, d’une méfiance des grandes puissances occidentales vis-à-vis de la première République Noire de l’Hémisphère occidental !

Cet exemple, nous l’avons qualifié quelque part d’« exceptionnalisme haïtien » qui s’articulait à un nouveau paradigme : les droits de l’Homme. En ce sens que le support fourni par Haïti aux luttes pour l’indépendance des autres pays de la région (Venezuela, Cuba, Mexique…) était essentiellement fondé sur cette vision du monde articulée autour de la sauvegarde et de la consolidation des droits de l’Homme.

Ce que les Nations unies reprendront dans les années 50-60 comme la base d’une politique moderne en faveur des pays colonisés était déjà une constante dans les pratiques de politique internationale des leaders haïtiens du début du siècle : la décolonisation. Lorsque ces leaders décident d’aider des pays à accéder à l’indépendance, ils avaient posé un acte politique qui préfigurait le principe de l’auto-détermination des peuples…

Quelle effronterie ! L’exemple haïtien avait une valeur et des conséquences historiques. Il s’imposait de par lui-même. Le monde esclavagiste n’avait d’autre alternative que de se courber devant cette détermination à vivre libre ou mourir.

Si aujourd’hui nous avons foulé aux pieds le principe sacré de l’auto-détermination par l’abstention lors d’un vote aussi crucial, c’est tout simplement regrettable. Nous dirons même plus, une honte. Un « setback ».

Contact : cajuste2000@yahoo.com


[1Ex diplomate