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Requiem pour la Scierie


vendredi 30 avril 2004

Par Nancy Roc

Soumis à AlterPresse le 30 avril 2004

La ville de Saint Marc, fondée vers 1695 et élevée au rang de commune le 13 septembre 1915, est située entre le bassin de l’Artibonite et le Golfe de la Gonâve. Autrefois, cette agglomération portait le nom poétique d’Amani-y. Aujourd’hui, elle comporte six sections communales et un quartier, celui de Montrouis. Ce qui caractérise cette ville depuis quelques années est son état délabré certes, comme la plupart des villes de provinces en Haïti, mais surtout son aspect excessivement poussiéreux qui lui donnerait presque une allure fantomatique si la circulation n’y était aussi dense et les rues aussi bruyantesÂ…Il y pèse une atmosphère étouffante, lourde, en ce Jeudi Saint où nous nous rendons dans la section communale de la Scierie où, selon la Coalition Nationale pour les Droits des Haïtiens (NCHR), le plus grand massacre perpétré contre une population civile en Haïti sous le régime Lavalas a été perpétré du 9 au 29 février 2004 . Ce massacre aurait fait plus d’une cinquantaine de morts et aurait culminé le 11 février 2004, soit un peu plus de deux semaines avant la chute du dictateur Jean-Bertrand Aristide. Les scènes d’horreur qui s’y sont déroulées relèvent de l’innommable, de films relatant des scènes d’effroi, de scènes de guerre. En février 2004, la Scierie est entrée dans l’Histoire par la spirale de l’horreur et sera, désormais, marquée du sceau de l’effroi, de l’ignominie.

En rentrant dans la ville de Saint Marc ensevelie sous la poussière, il faut connaître ou prêter attention aux maisons ’’déchouquées ’’ par la population suite au massacre de La Scierie. La ville aux aspects d’après guerre vous laisse difficilement faire la différence entre les cases vétustes de béton et celles détruites par la vengeance d’une population meurtrie et avilie. A l’entrée de la ville, nous découvrons le local éventré et brûlé de Radio Pyramide FM. Cette radio qui a appartenu à Fritzon Noréus, ex-journaliste de Radio Haïti Inter et proche du Parti Lavalas, a été entièrement détruite par la population. Il en est de même pour les maisons de Freno Cajuste, ex-commissaire du gouvernement auprès du tribunal de première instance de Saint Marc, et Amanus Mayette, ex-député constesté de Saint marc, qui ont terrorisé les opposants au régime. Il faut dire qu’ici, tous les membres ou les proches du Parti, appartenaient, selon les habitants, à la même ’’organisation populaire’’ redoutée pour la violence de ses propos et de ses actions : Balé Wouzé, ayant à sa tête, un député contesté bien plus proche d’un chef de gang terroriste que d’un élu, Amanus Mayette, de triste réputation et sous les verrous aujourd’hui. Ses complices, les dénommés Black Ronald, Vikès Janvier, Figaro Désir, Byron Odigé, Somoza, pour ne citer que ceux-là , seraient tous impliqués dans le Massacre de la Scierie perpétré, selon la NCHR et tous les témoins que nous avons rencontrés, avec l’aval officiel et ’’la complicité évidente’’ des plus hautes autorités de l’Etat parmi lesquelles Yvon Neptune, ex-premier Ministre et membre du Conseil Supérieur de la Police (CSPN), Jocelerme Privert, ex-ministre de l’Intérieur aujourd’hui écroué au pénitencier National et Rudy Berthomieux, ex-Commissaire divisionnaire de Port-au-Prince. Tous ont été vus sur les lieux deux jours avant ou pendant le massacre de la Scierie. Ce dernier aurait constitué le point culminant de la répression gouvernementale menée contre la ville de Saint Marc, connue pour être un bastion de la résistance contre le Parti Lavalas, sous la houlette d’un mouvement de militants désormais célèbre et très connu à travers le pays : RAMICOSM, le Rassemblement des Militants Conséquents de la Commune de Saint Marc. Ce mouvement, fondé le 5 août 2001, n’a cessé, depuis sous la présidence de René Préval, de s’opposer au Parti Lavalas et, plus tard, à ce qu’il appelle aujourd’hui encore, le régime sanguinaire de Jean-Bertrand Aristide. Comment le massacre de la Scierie, qualifié désormais de génocide par la NCHR a-t-il pu avoir lieu ? Nous nous sommes rendus sur place pour mener notre enquête et discerner les acteurs, bourreaux, victimes et événements qui ont abouti à une escalade effrayante de violence. Bilan : une cinquantaine de morts, dont de nombreux jeunes hommes torturés, décapités et brûlés vifs, une quarantaine de maisons saccagées, pillées et incendiées, des femmes battues et violées à l’intérieur même du commissariat de la ville, arrestations arbitraires et enlèvements suivies de disparitions non encore élucidées.

Radiographie d’un Massacre

A Saint Marc, nous parcourons la Rue Louverture, ensuite la Rue Bonnet qui nous amène à La Scierie. A l’entrée de ce quartier dit populaire, des constructions assez grandes et en béton armé précèdent le terrain vague constituant la base du Mouvement RAMICOSM. Deux arbres impressionnants en surplombent un autre entièrement coupé et brûlé par les chimères le 11 février dernier. Les vestiges de cet arbre gisent devant l’ancien quartier général du RAMICOSM qui a été entièrement détruit par les bulldozers des chimères avant d’être incendié. C’est aussi à cet endroit que sont ensevelis les ossements des jeunes garçons jetés dans le brasier par les membres du Part Lavalas et qui ont été brûlés vifs. Sur les lieux, nous rencontrons plusieurs victimes. Tout d’abord, Madame Amazile Jean-Baptiste, 43 ans, vieillie et effondrée par la douleur de la perte de son fils aîné, Kénol, 23 ans, jeté vivant dans les flammes le même jour . La douleur de cette mère est incommensurable. Son fils a été kidnappé devant elle par les chimères et jeté vivant dans des flammes. Une autre victime, Yvena Clairvoyant, 25 ans, son bébé de trois mois dans les bras, nous raconte comment elle a été menacée à bout portant par l’ex député Amanus Mayette et ses sbires cagoulés. Son mari, Leroy Joseph, a été décapité devant elle et son corps jeté dans les flammes. Aujourd’hui, il ne lui reste plus rien et elle a du se réfugier chez des parents proches. Devant les vestiges du quartier général du RAMICOSM, on nous amène des ossements humains retrouvés par Louidor Féthière, Trésorier du RAMICOSM, sur le Morne Calvaire qui s’élève un peu plus loin. Cette colline avait-elle un nom prémonitoire ? C’est là , en effet, qu’une trentaine de jeunes garçons, pour la plupart des membres de RAMICOSM, ont été pris dans une véritable chasse à l’homme effectuée par un des hélicoptères de la présidence le 11 février dernier. Cet hélicoptère, selon les témoins, aurait été réquisitionné par Amanus Mayette lui-même et des hommes armés à bord, ont abattu les jeunes hommes qui s’enfuyaient sur la colline, les uns après les autres. Du gibier, cerné de tous les côtés et exécuté froidement, systématiquement, par les hommes du pouvoir Lavalas. Cette chasse va s’étendre au-delà du 11 février et perdurer jusqu’au départ du dictateur, le 29 février 2004. Une chasse à l’homme qui n’épargnera pas les femmes : certaines, à la recherche de leurs conjoints ou maris emmenés après avoir été battus dans les rues par les chimères, se rendront au commissariat de la ville où elles seront violées à même le sol par des hommes cagoulés et habillés en policiers alors que ces derniers, les vrais, avaient déserté la ville depuis plusieurs jours. Anne, 34 ans, a été non seulement témoin du massacre de La Scierie le 11 février, mais elle a été violée dans l’enceinte du commissariat en allant s’enquérir du devenir de son conjoint enlevé le 27 février. Anne ne s’était pas rendue seule au commissariat : Kétia, 22 ans, qui avait donné naissance un mois auparavant à une petite fille, l’accompagnait. Suite à son accouchement, Kétia avait été recousue et souffrait encore des séquelles d’une infection vaginale. En accompagnant son amie Anne, elle a été victime à son tour de la sauvagerie des chimères : elle a été violée par cinq hommes dans le commissariat et lorsque nous l’avons rencontrée, son corps maigre et frêle avait beaucoup de mal à être soutenu sur ses jambes. Comme toutes femmes violées, Anne et Kétia sont doublement victimes : elles vivent dans l’angoisse de recevoir les résultats de leurs tests HIV ; quant à Kétia, son conjoint lui a pris son enfant et ne veut plus la voir. D’autre part, en plus du traumatisme psychologique grave subi par les victimes, celles qui ont survécu se retrouvent, pour la plupart, aujourd’hui sans domicile fixe. En effet, selon le juge de paix que nous avons rencontré, le Juge Lafalaise, plus de 44 maisons ont été brûlées ou saccagées et 8 véhicules incendiés. Ce dernier nous a avoué que le décompte des victimes était très difficile à établir : en effet, mis à part les 6 personnes tuées par balle entre le 5 et le 9 février, à partir du 11 février, comme la plupart des habitants de la zone, il a du se protéger des chimères et n’a pas pu sortir pendant plusieurs jours pour faire un constat. Quand il a pu enfin sortir, la plupart des cadavres laissés dans la rue avaient déjà été dévorés par les chiensÂ…

La spirale de la violence

A Saint Marc, bastion de la résistance contre Lavalas, le Rassemblement des Militants conséquents de Saint Marc était basé dans le quartier de la Scierie. En 1990, la plupart de ces hommes n’avaient pas atteint l’âge de voter pour Aristide mais ils avaient cru que ce dernier apporterait le changement attendu par les masses. Très vite, ils vont se rendre compte que ce n’est pas le cas et déjà sous la présidence de René Préval , ils décident d’entrer dans l’opposition. Si certains d’entre eux sont membres de l’OPL, du KID ou du KONAKOM, l’ensemble des membres du RAMICOSM ne revendique aucune appartenance à un parti politique officiel. Le Rassemblement est fondé officiellement à La Scierie le 5 août 2001 et quelques mois plus tard, le 29 novembre 2001, ses membres organisent la première manifestation contre le pouvoir. Dans le contexte du scrutin frauduleux de mai 2000, le Parti Lavalas riposte violemment à travers une de ses milices les plus redoutées, Balé Wouzé. Cette première confrontation se solde par deux morts dans les rangs du RAMICOSM qui, dès lors, voue sans doute une ’’haine implacable’’ envers les chimères de Balé Wouzé. Thompson Charles Liénor, numéro deux du RAMICOSM, récuse cette éventualité ; pour lui, les membres du Rassemblement n’avaient pas de haine pour Lavalas mais menaient une bataille contre la corruption sanguinaire de Jean-Bertrand Aristide. Dans le cadre de cette bataille, le RAMICOSM organise de plus en plus de manifestations contre le pouvoir et, en face, la répression anti gouvernementale s’intensifie. Suite à l’assassinat d’Amiot Métayer, le Rassemblement décide, malgré ses réticences, de sceller une alliance ’’stratégique’’ avec l’armée cannibale aux Gonaïves. Selon Thompson Charles Liénor du RAMICOSM, ce pacte est scellé avec ’’beaucoup de méfiance de la part du RAMICOSM mais constitue une autre stratégie pour obtenir le départ du dictateur’’. Le 15 octobre 2003, à l’appel du RAMICOSM, la ville entière de Saint Marc répond à l’appel à la grève lancée par le Rassemblement. Devant le succès de ce mouvement, le pouvoir s’inquiète et, selon les membres du RAMICOSM, offre à ce dernier à travers un membre de l’APN ( Autorité Portuaire Nationale) la somme de 150.000 dollars américains pour que le RAMICOSM arrête ses manifestations. Ce dernier refuse l’offre et le 18 décembre, l’ex-député contesté de Saint marc, Amanus Mayette fait une déclaration fracassante à la radio : il promet d’éliminer tous les opposants d’Aristide et jure que ces derniers devront passer sur son cadavre s’ils veulent organiser d’autres manifestations contre le dictateur. Désormais, le pouvoir accuse ouvertement le RAMICOSM de constituer un bras armé de l’opposition et la milice Balé Wouzé commence à semer la terreur à travers la ville . Un mois après, en janvier 2004, la population exacerbée mettra le feu à plusieurs institutions de l’Etat parmi lesquelles le commissariat de la ville, une partie de l’APN ; la maison du Commissaire du Gouvernement, Fresno Cajuste, est incendiée et le Tribunal de Paix saccagé. Les policiers prennent la fuite et la ville est alors livrée à une bataille rangée entre les membres du RAMICOSM et de Balé Wouzé. La situation dégénère et le mois suivant, le 7 février 2004, le premier Ministre, Yvon Neptune, débarque à Saint Marc pour donner l’ordre ’’d’en finir avec le RAMICOSM’’ selon Thompson Charles Aliénor. Cet ’’ordre’’ entraînera le massacre d’une cinquantaine de personnesÂ…

Le procès de la Scierie doit être un modèle

Aujourd’hui, la ville de Saint Marc essaye de panser ses plaies. Les membres du RAMICOSM ont créé une association pour les victimes de La Scierie dénommée AVIGES, Association des Victimes du Génocide de Saint Marc et exigent que ce ne soient pas uniquement les exécutants du massacre qui soient écroués et jugés mais également les auteurs intellectuels dudit massacre tels que Yvon Neptune, Jocelyne Pierre ex-chef de la Police, Jocelerme Privert et Rudy Berthomieux. De son côté, la Coalition Nationale pour les Droits des Haïtiens (NCHR) souhaite que le procès de La Scierie soit un procès modèle dans l’histoire de la justice haïtienne et pour ce faire a accordé pour la première fois une assistance légale aux victimes en sollicitant les services du cabinet d’avocats de Maître Samuel Madistin.

Lors de notre passage à Saint Marc, soit deux mois après le massacre, le nouveau gouvernement en place n’avait toujours pas dépêché d’émissaire dans la ville pour enquêter sur cette tragédie. Aucune visite de l’Office de Protection du Citoyen n’avait été enregistrée. D’autre part, la nomination et promotion de l’ex substitut du Commissaire du Gouvernement à la tête du Parquet a donné lieu, il y a deux semaines, à une manifestation du RAMICOSM contre ladite nomination. Pour certains habitants de la ville, Wisvik Mathieu Baugé, nouveau Commissaire du Gouvernement, s’est rendu non seulement complice des crimes de Balé Wouzé par son manque d’action pendant trois ans, mais aurait même servi de conseiller à la milice lavalassienne. Nous l’avons rencontré chez lui à Saint Marc pour recueillir son point de vue sur l’attitude du RAMICOSM. En arrivant devant sa résidence, nous avons constaté que de nombreux graffitis l’accusant de faire partie de Balé Wouzé avaient été peints sur sa barrière. Quant à l’homme, il avait le regard ironique typique des lavalassiens, une philosophie pour le moins complaisante envers l’immoralité et nous a semblé être un excellent élève de Mario Dupuy dans sa manière de ne pas répondre ou de détourner nos questionsÂ… Le juge Wisvik Mathieu Baugé s’est dit étonné de la réaction des membres du RAMICOSM alors que, selon lui, ces derniers n’ont ’’jamais rien eu à redire contre lui pendant trois ans’’. Tout en reconnaissant que les membres de Balé Wouzé avaient commis des exactions, ’’connues de tous par la radio et la télévision’’ a-t-il précisé, il a toutefois refusé à nombreuses reprises de dire s’il avait été témoin desdites exactions. Monsieur Baugé a préféré nous rappeler qu’il était sous les ordres du Commissaire du Gouvernement à l’époqueÂ…Quant à l’option qu’il avait de démissionner, il nous a simplement répondu : ’’je n’avais rien à me reprocher’’.

A la suite du massacre de La Scierie, certaines personnes impliquées dans cette tragédie ont été tuées ou écrouées. Black Ronald et Somoza ont chèrement payé d’avoir servi de guides aux chimères : le premier, est en prison ; le second, après s’être réfugié à l’Arcahaie suite au massacre, a été retrouvé par la population, assassiné et son corps traîné jusqu’à Saint Marc. Somoza qui avait la réputation d’être un ’’papa cannibale’’ comme on le surnomme ici, et celle de boire le sang de ses victimes, aurait connu une fin égale à sa réputation : on dit que ses restes auraient été mangés par la population. Quant à Amanus Mayette, il croupit au Pénitencier National en attendant son procès ainsi que Jocelerme Privert, ex ministre de l’Intérieur. Mais de nombreuses arrestations restent encore à être effectuées et les victimes de la Scierie attendent que justice leur soit rendue.

En arrivant au pouvoir, le Premier Ministre Gérard Latortue a clairement déclaré que la justice serait une priorité pour son Gouvernement. Comment expliquer alors qu’aucun représentant du Ministère de la Justice, pourtant très actif, n’ait encore été dépêché à Saint Marc où le plus grand massacre contre la population civile a été perpétré par le régime Lavalas ? Comment expliquer la nomination et promotion du Juge Baugé qui nous a semblé sinon questionnable dans ses prises de position du moins très peu enthousiaste à faire la lumière sur ce drame ? Si, comme disait Descartes, il suffit de bien juger pour bien faire et de juger le mieux qu’on puisse pour faire aussi tout son mieux, il nous semble que la Justice haïtienne est sur la mauvaise piste dans le cadre du Massacre de La Scierie et devrait immédiatement s’atteler à mener une enquête sérieuse sur le terrain. Dans cette transition, il ne suffit plus d’avoir de bonnes intentions ; le principal est de bien les appliquer et le plus vite possible. Dans le cas contraire, le nouveau Gouvernement, avec sa lenteur de tortue, risque de perdre toute crédibilité et de se retrouver empêtré dans un imbroglio civico judiciaire qui lui retirera très vite le peu de confiance que lui accorde encore la population. Enfin, on sait bien que souvent les victimes d’aujourd’hui deviennent les bourreaux de demain. Si justice n’est pas rendue dans le cas du Massacre de la Scierie, on peut craindre le pire dans le futur et voir réapparaître d’autres chimères ou le phénomène d’une justice populaire et expéditive qui risque d’enliser la ville de Saint Marc, et par ricochet d’autres villes, dans des dérives non contrôlées et surtout, non contrôlables Â…

Nancy Roc, le 16 avril 2004