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Haiti-Politique : Une période d’ébullition indissociable d’une réflexion profonde


mardi 2 octobre 2012

Débat

Par Leslie Péan *

Soumis à AlterPresse le 1 er octobre 2012

Haïti est en pleine ébullition et peut-être à la veille d’une révolte populaire. La grande manifestation du Nord du 27 septembre écoulé a illustré l’existence d’une conjoncture de crise similaire à celle que le philosophe anglais John Locke définissait en 1690 comme « une rébellion visible, ouverte et éclatante [1]. » À la capitale Port-au-Prince, le 30 septembre 2012, brandissant le carton rouge signifiant la disqualification du président Martelly et la nécessité de l’expulser du terrain politique, plusieurs milliers de manifestants criaient Vle pa vle, fòl ale (Qu’il le veuille ou non, il doit partir) [2]. La présence des Paul Denis, Turneb Delpé et de nombreux autres ténors de l’opposition démocratique à cette manifestation est très significative. Il faut maintenant taire les contradictions secondaires avec le mouvement lavalasse et privilégier la contradiction principale avec le pouvoir absolutiste tèt kalé. C’est ce que demande la moindre réflexion mais aussi ce qu’exige le réalisme !

Les contestations pleuvent contre le gouvernement : Miragoâne, Petit-Goâve, Jérémie, Cayes, La Chapelle, et surtout le Cap-Haitien où trois manifestations ont eu lieu depuis le 13 septembre avec des foules scandant des cris de colère et de désespoir. Ailleurs, la résistance s’organise. Contre l’arbitraire et l’injustice d’un chef d’État qui nage dans l’improvisation et accumule gaffe sur gaffe, provocation sur provocation. Qui bâillonne les libertés publiques, viole la propriété privée, comme c’est le cas avec son voisin limitrophe, le docteur André Morno [3]. Réaction prévisible, les citoyens investissent les rues pour dire Non. Tous les citoyens et toutes les couches sociales sont concernés : parlementaires, juges, commerçants, paysans, ouvriers, chômeurs, etc. Tous prennent la parole pour dénoncer en chœur les forfaitures du Conseil Électoral Permanent, du Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ), de la corruption et du gaspillage des deniers publics qui s’étalent à vue d’œil.

La diaspora a répondu à cette levée de boucliers avec la manifestation tenue le mercredi 26 septembre devant le Brooklyn College à New-York. Les manifestations sont la preuve par quatre que le peuple a retiré sa confiance au gouvernement. Le peuple ouvre grand les deux bras et commence à exiger son départ pour trouver sa délivrance. Ce que d’autres traduisent par le slogan « Délivrer ou se désister ».

Le gouvernement en place n’est pas à la hauteur des défis de l’heure. Ses membres se comportent comme de vulgaires petits jouisseurs sans conscience et dont les seules préoccupations consistent à s’amuser, à boire, à forniquer et à courir les carnavals. Dans la crise économique et financière internationale actuelle, où les gouvernements des pays donateurs mènent une politique d’austérité, le gouvernement haïtien augmente sans vergogne le nombre des sinécures et portefeuilles ministériels confiés à des copains.

Sur le plan de la gouvernance, c’est l’imbroglio de la témérité avec 18 Ministres et 20 Secrétaires d’État au gouvernement Martelly/Lamothe (soit un total de 38 membres) alors qu’il n’y en avait que 27 sous celui de Préval/Bellerive en 2009, 24 sous Préval/Pierre-Louis en 2008, 23 sous celui de Préval/Alexis en 2006. L’inconscience triomphe avec ce cabinet ministériel de 38 membres pour une population de 9,9 millions d’habitants, tandis que le gouvernement français a 34 membres dirigeant un pays de 65 millions d’habitants.

Supériorité krizokal et politique du crachat

Aux Etats-Unis, le président Obama propose de réduire d’un tiers le déficit public de 14 mille milliards de dollars, soit de 4 mille milliards de dollars sur 12 ans et coupe le budget fédéral pour 2012 de 38 milliards de dollars. En France, face au président Sarkozy qui annonçait le gel des salaires du président de la République et des ministres jusqu’en 2016, son concurrent François Hollande est allé plus loin et a proposé, s’il est élu président, de réduire de 30% les salaires du président et des ministres. La mesure a été adoptée au premier conseil des ministres de son quinquennat le 17 mai 2012.

En Haïti, c’est la politique du gaspillage qui prédomine. Le président Danilo Medina, de la République dominicaine, vient en visite aux Nations Unies à New York avec une délégation de 7 membres [4], tandis que la délégation haïtienne conduite par le président Martelly compte 45 membres [5]. Contrairement à la délégation dominicaine, cette délégation est composée de comparses et d’éléments tellement insignifiants que le pouvoir n’a pas jugé nécessaire de les identifier. Surprenant ! Peccadille ou cas pendable ? C’est bizarre quand même. On ne comprend pas cet acharnement à se surpasser dans la bêtise. Cela ne ressemble-t-il pas à une arnaque pour encaisser des per diem, une escroquerie qui ne veut pas dire son nom ? Une manière inconsciente d’afficher la propension au gaspillage ?

La boucle est bouclée par Edwin Zenny, un sénateur du parti présidentiel, qui crache au visage du juge Bob Simonis en lui intimant l’ordre de se la boucler [6]. Sans tourner autour du pot, en voulant redorer son image mulâtriste et revendiquer une « supériorité krizokal », l’agresseur a déclaré : « Tu dois respecter un mulâtre, Edo Zenny te connait, mais pas le sénateur Zenny. Je suis blanc, et toi tu es nègre [7]. » C’est osé, scandaleux et explosif. La coupe est pleine avec un gouvernement qui après 16 mois au pouvoir est déjà émaillé de mésaventures les unes plus répréhensibles que les autres. La barbarie et la sauvagerie sont aux commandes avec une flagrante absence de lucidité.

Le petit clan au pouvoir

Le scandale est partout et quand il ne l’est pas, c’est le malaise. L’échec du petit clan au pouvoir vient en tout premier lieu de son inexpérience politique et du comportement aberrant du président consistant à agir comme si tout dépendait de lui et qu’il n’existait pas d’institutions dans le pays. Ayant été catapulté au pouvoir par une communauté internationale aux abois qui fuyait comme la peste le regroupement mascarade Inité-Préval, le petit clan au pouvoir n’a pas compris que les temps ont changé et que le président de la République ne peut plus faire à sa guise. Sans qu’aucune loi ne soit votée au Parlement, et avant même qu’un premier ministre soit approuvé, le gouvernement Martelly a imposé une taxe (présentée comme une redevance) d’un montant de $1.50 sur le montant de chaque transfert d’argent reçu en Haïti et de 5 cents sur chaque appel téléphonique vers Haïti. Ces mesures sont illégales, car n’ayant jamais été ratifiées avant ou après leur mise en vigueur par une loi de finances. C’est donc un vol perpétré contre les plus pauvres, un vol pratiqué par une clique dont les membres se comportent comme des gangsters qui ont fait main basse sur l’État.

La clique au pouvoir n’a pas analysé la situation de l’assemblée législative composée en majorité de députés frauduleusement élus. Comme le dit l’Organisation du Peuple en Lutte (OPL) dans sa dernière Adresse à la nation, cette assemblée législative regroupe « une flopée d’élus issus d’élections préprogrammées, les plus rocambolesques de l’histoire de ces trente dernières années, sous l’arbitrage scandaleux de juges électoraux vénaux. » Le petit clan au pouvoir a plongé tête baissée dans la voie tracée par ses prédécesseurs. En ayant recours à l’achat des votes des parlementaires afin que ces derniers votent pour son Premier ministre, il s’est enfoncé dans le piège infernal de la corruption. De nos jours, les députés ne se vendent pas mais se louent plutôt, l’espace d’un vote et même pas celui d’une législature.

Ne disposant pas de ressources financières pour acheter indéfiniment les votes nécessaires pour passer les moindres lois, le pouvoir exécutif creuse chaque jour sa tombe et commence à en creuser pour ses collaborateurs des pouvoirs législatif et judiciaire. Sa dernière découverte a été le recours aux arrestations arbitraires de 36 personnalités politiques dont les avocats Newton St. Juste et André Michel. La tentative a avorté grâce à la rectitude du commissaire du gouvernement Jean Renel Sénatus qui a payé cher cet acte de courage. Les élections pour le renouvellement du Sénat n’ont pas eu lieu aux échéances fixées de sorte que le président Martelly n’a pas passé le test fondamental de la démocratie qui fait du chef de l’État le garant du fonctionnement normal des institutions.

Le gouvernement Martelly, son propre ennemi

Ayant piteusement échoué, le petit clan au pouvoir est au bout du rouleau. L’opposition démocratique l’a placé devant une alternative : délivrer ou partir. Dans le premier cas de figure, le gouvernement abandonnerait sa logique de jeu à somme négative, dans laquelle tout le monde perd au moins une partie de sa mise, pour un grand jeu à somme positive où tout le monde gagne : la présidence, les partis d’opposition, le pays tout entier. Dans le second cas de figure, le gouvernement lui-même peut encore se racheter en démissionnant. C’est le choix qu’ont fait, ces derniers temps, Silvio Berlusconi en Italie et George Papandréou en Grèce. Quand l’exécutif ne peut plus corrompre avec des enveloppes bourrées d’argent, il doit se rendre à l’évidence : la partie est terminée.

Signe des temps, la population des Cayes a déjà manifesté son indifférence face à l’argent envoyé pour la corrompre. Hier, c’était celle du Cap-Haitien qui, le 27 septembre 2012, donnait la preuve que rien ne va plus. Comme l’écrit Daly Valet dans l’éditorial du 28 septembre 2012, « L’échec au Cap-Haïtien de la "tactique des enveloppes " n’est autre qu’un camouflet à tous ceux qui croient, en tout et partout, aux vertus anesthésiantes et aphrodisiaques de l’argent [8]. »

Le président de la République est aujourd’hui la principale victime de la guerre qu’il a déclarée à la société haïtienne. Guerre du divertissement carnavalesque qui a sur le coup apparemment réussi mais qui, en fait, a piteusement échoué. Avec les éléments en majorité sans scrupule qui le composent, le gouvernement Martelly est son propre ennemi. Pour essayer de sortir du pétrin, il doit commencer par résister à ses propres pulsions destructrices. Pourquoi l’ex-ministre de la Justice Josué Pierre-Louis (connu pour le crime d’arrestation d’un parlementaire en fonction) incite-t-il le commissaire Jean Renel Sénatus à envoyer au cabinet du juge d’instruction de Port-au-Prince le dossier de manipulation des fonds publics par Madame la présidente Sophia Saint-Rémy Martelly ?

Quel est le mobile caché de cette action terrifiante ? Un acte vengeur exercé froidement ? Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il il existe bien au sein du pouvoir une équipe d’artisans du chaos. Paradoxalement, c’est ce même Josué Pierre-Louis que le président Martelly a nommé président de son Conseil Electoral Permanent. Une autre forfaiture. L’avenir est sombre. Ce que les perspectives actuelles promettent en fait de larmes et de souffrances ne saurait plaire à personne. Dans le bras de fer qui se joue entre le gouvernement Martelly et l’opposition démocratique, la réponse du pouvoir ne peut être ni la démagogie ni la rhétorique. Le président Martelly doit s’incliner. Les revendications du peuple haïtien sont légitimes et doivent être satisfaites.

[1John Locke, Traité du gouvernement civil (1690), Université du Québec à Chicoutimi, Canada, 2002, p. 139.

[2Amélie Baron, « Haïti : la colère contre le pouvoir gagne Port-au-Prince », RFI, 1er octobre 2012.

[3André Morno, « Lettre ouverte au Président Michel Joseph Martelly », Le Nouvelliste, 21 septembre 2012

[4La délégation dominicaine accompagnant le président Danilo Medina et son épouse aux Nations Unies était composée de Carlos Morales Troncoso (Ministre des Affaires Étrangères) ; Gustavo Montalvo (Ministre de la Présidence) ; Jose Ramon Peralta (Ministre des Affaires administratives présidentielles) ; Roberto Rodriguez Marchena (Directeur de la Communication) ; Miguel Mercedes (Directeur adjoint du Département d’Investigation Nationale) ; Carlos Pared Perez (assistant du Directeur adjoint du Département d’Investigation Nationale) et le General Adams Caceres Silvestre, chef de la garde militaire présidentielle).

[5Haïti/Nations-Unies : Une délégation de 45 membres accompagnera Martelly et Lamothe à la 67e session de l’assemblée générale, AlterPresse, 25 septembre 2012.

[6Thomas Péralte, « Un sénateur crache au visage d’un juge », Haïti Liberté, 18 Septembre 2012. Voir aussi Walter Cameau, « Le juge Bob Simonis humilié par le Sénateur Edo Zenny », Le Matin, 10 septembre 2002

[7Thomas Péralte, op. cit.

[8Daly Valet, « Le pouvoir comme hibou », Le Matin, 28 septembre 2012

 

 

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