Haïti et la sécurité énergétique

Par Dr. Marc Antoine ARCHER
 [1]

Soumis à AlterPresse le 9 juillet 2012

« Ceux qui ont le privilège de savoir ont le devoir de réagir ». A. Einstein

Le 14 Août 1909, selon ce que rapportent les chroniques, un « Arrêté présidentiel » autorisait la formation de la « Compagnie d’Éclairage Électrique » avec, pour objectif principal, la mise en place d’un système d’éclairage pour les villes de Port-au-Prince et du Cap-Haïtien.

À partir du mois de juillet de l’année 1910, ladite compagnie procéda à l’installation d’environ 250 lampadaires et, le samedi 27 août suivant, durant une cérémonie officielle et aux cris de « Vive le progrès », la ville fut, pour la première fois, éclairée à l’aide de lampes alimentées par le courant électrique.

L’introduction de l’électricité dans les maisons privées dut attendre une année, toujours selon ces chroniques

Un bond en avant de 102 ans, nous situe, un 4 juillet de l’année 2012, dans l’un des salons de la Primature, qui se transforme en témoin de l’installation de l’un des derniers ministres du gouvernement, le ministre délégué en charge de la sécurité énergétique.

Peut-être aurait-il fallu, là aussi, que quelques assistants applaudissent aux cris de « Vive le progrès ».

Je vous demanderais de ne pas me tenir rigueur pour ce commentaire, surtout s’il n’a pas su vous arracher un léger petit sourire.

Avec cette nomination, on assiste, d’un côté, à l’apparition, sur la scène politique haïtienne, de façon inattendue, d’un concept nouveau, incitateur de progrès, mais de conception radicale pour une Haïti non éduquée aux concepts énergétiques, la sécurité énergétique.

De l’autre côté, on nous offre, de façon visible, la présence d’une « autorité énergétique », pleinement identifiable, autonome et responsable.

Vu que j’apprécie énormément ce geste, je vais me permettre d’apporter certains éléments de réflexion sur la notion de « sécurité énergétique », non pas simplement pour féliciter le gouvernement, mais plutôt pour inciter la société haïtienne à saisir cette occasion pour créer, enfin dans ce pays, une industrie de l’énergie, capable de nous lancer sur la voie du progrès.

Commençons d’abord par préciser les piliers de l’action ministérielle de ce nouveau ministre.

Le mandat, qui est confié à ce ministre délégué pour la sécurité énergétique, repose sur deux piliers :

1. Assurer la disponibilité des services énergétiques de façon ininterrompue ;

2. Offrir à l’Haïtiennne et à l’Haïtien des services énergétiques de qualité, en quantité suffisante.

Ces deux piliers se transforment, en réalité, en plusieurs axes, qui sont :

1- une gestion optimalisée de l’offre et de la demande de services énergétiques ;

2- une garantie dans la disponibilité de services énergétiques ;

3- la nécessité d’assurer une ininterruption dans l’offre des services énergétiques ;

4- une adaptation des coûts des services énergétiques, offerts à la compétitivité du pays ;

5- l’obligation de contrôler la qualité des services énergétiques ;

6- la nécessité d’offrir les services énergétiques en quantité suffisante.

En général, que veut-on dire quand on parle de « sécurité énergétique » ?

Il s’agit d’une notion incontournable et à la fois difficile à définir de façon univoque. En plus, toute tentative de définition doit tenir compte du contexte-pays en tant que référence fondamentale.

Et, puisque le concept n’admet pas une définition générale, universelle, tout dirigeant, en y faisant appel, doit pouvoir penser aussi bien à la conjoncture locale qu’au contexte international, dans lequel il évolue, car la « diplomatie énergétique » commence à prendre de plus en plus d’importance dans les relations internationales et dans les interrelations régionales.

Selon le conseil mondial de l’énergie, la sécurité énergétique se définit comme « la disponibilité de l’énergie, sous différentes formes et à tout moment, pour les consommatrices et consommateurs, en quantité suffisante et à des prix raisonnables  ».

Cette définition, suffisamment précise pour nous rendre confortables dans nos appréciations, ne permet cependant pas d’apprécier toutes les nuances et toutes les particularités, ni de la politique énergétique d’un pays déterminé, ni des actions stratégiques d’un gouvernement donné en matière d’énergie (lutte contre la dépendance énergétique ou de réduction de la vulnérabilité énergétique).

Puisque le contexte-pays joue un rôle fondamental dans la définition de « sécurité énergétique », essayons de les catégoriser pour mieux faire comprendre certains des aspects mentionnés :

Catégorie1 : Groupe formé par les pays industrialisés importateurs d’énergie

La notion de sécurité énergétique, dans le cas de ces pays, est basée sur un ensemble de priorités qui sont généralement les suivantes :

-  Éviter des dysfonctionnements dans leur approvisionnement en énergie ;

-  Diversifier les sources d’approvisionnement en énergie ;

-  Veiller à la sécurité des infrastructures énergétiques ;

- Adopter les solutions psycho-technologiques adéquates, afin de réduire la dépendance vis-à-vis des importations d’énergie (agir sur la consommation- augmenter leur empreinte technologique, réduire leur empreinte écologique, etc.).

Catégorie2 : Groupe formé par les pays exportateurs d’hydrocarbures

Dans le cas de ces pays, parler de sécurité énergétique, revient à établir des priorités sur :

-  Le contrôle les marchés à long terme ;

-  La diversification des marchés d’exportation des ressources énergétiques ;

- L’obtention de capital et financement des investissements dans le développement des ressources et des infrastructures.

Catégorie 3 : Groupe formé par l’ensemble des pays émergents ou des nouveaux géants (BRICS : Brésil-Russie-Inde-Afrique du Sud) donc à forte demande énergétique

La notion de sécurité énergétique, dans le cas de ces pays, est basée sur un ensemble de priorités, telles que :

- la capacité à satisfaire la demande croissante en énergie par des sources importées ;

- la diversification des sources d’approvisionnement en énergie ;

- l’obtention du capital et financement des investissements dans le développement des ressources et des infrastructures ;

- les solutions technologiques pour réduire la dépendance vis-à-vis des sources d’approvisionnements importées ;

- le développement de technologies locales facilitant la réduction de leur dépendance ;

- la satisfaction des besoins énergétiques élémentaires .

Catégorie 4 : Groupe formé par les pays à revenu faible (ou intermédiaire)

La notion de sécurité énergétique, dans le cas de ces pays, est basée sur un ensemble de priorités, qui sont généralement les suivantes :

- la capacité à satisfaire la demande croissante en énergie par des sources importées ;

- l’obtention de capital et le financement des investissements dans le développement des ressources et les infrastructures ;

- la satisfaction des besoins énergétiques élémentaires des personnes et la création d’une demande effective de services énergétiques.

La position d’Haïti

Haïti, de façon évidente, fait partie du groupe des importateurs d’énergie à revenu faible.

Mais, outre ce qui vient d’être dit comme généralité, que peut-on ajouter ? Que peut vouloir représenter le concept ? Quelle est la réalité que nous vivons et pourquoi la sécurité énergétique devrait nous intéresser ?

Nous vivons dans un pays, occupé par plus de 10 millions d’êtres humains, incapables de satisfaire leurs besoins énergétiques de base et se trouvant dans l’impossibilité d’utiliser les ressources énergétiques disponibles pour produire des richesses.

Nous vivons, en réalité, dans l’indigence énergétique la plus perverse et la plus dégradante.

L’énergie étant l’épine dorsale de toute société, nous avons l’obligation, en Haïti, d’avoir une « vision énergétique », sur le moyen et sur le long terme, afin d’établir les priorités capables de nous faciliter l’accès à la transformation du pays.

J’ose dire, et j’espère ne blesser aucune susceptibilité, que ne pas prendre en considération les aléas, liés à une vision énergétique inappropriée, ne fera que renforcer les relations asymétriques qui se produisent : non seulement au sein de notre société, mais entre notre pays et le reste du monde.

En Haïti, il nous faut absolument pouvoir compter sur l’existence d’une « structure gouvernementale sérieuse », capable de choisir les options et les mesures nécessaires pour garantir la sécurité des approvisionnements énergétiques (gérer les situations d’urgence avec calme et guidés par le sens de la prévision), généraliser l’accès des populations rurales et urbaines aux services énergétiques commerciaux et assurer la sûreté des personnes et des installations énergétiques.

Cette structure devrait pouvoir :

- assurer, en permanence, une vision stratégique et prospective, permettant, en particulier, le développement institutionnel harmonieux, l’adaptation continue et le développement des filières des secteurs énergétique, minier et géologique ;

- veiller à l’organisation et au fonctionnement du marché de l’énergie, dans le cadre de la consolidation d’un marché énergétique libéralisé et intégré dans son environnement régional, afin de permettre au pays de jouer un rôle actif dans le cadre de la dynamique régionale et internationale de développement du secteur ;

- contrôler les différents coûts stratégiques associés à l’énergie ;

- garantir la recherche d’autonomie au niveau de la production énergétique ;

- veiller à la minimisation des impacts produits sur l’environnement par l’utilisation des ressources énergétiques non polluantes ;

- rechercher la satisfaction des besoins énergétiques de la totalité de la population ;

- contrôler la compétitivité énergétique de l’économie du pays [la compétitivité d’Haïti, du point de vue énergétique, devra être celle de l’élaboration de biens et de services à un coût énergétique minimum, ayant internalisé tous les coûts environnementaux, de réduction du coût des services (réduction de la facture énergétique, réduction du coût énergétique lié à la production] ;

- inciter à une consommation responsable (éduquer la consommation) ;

- créer une véritable culture de l’énergie dans le pays.

Cette autorité énergétique devrait aussi s’occuper d’animer les actions visant le renforcement des échanges et la concertation avec l’ensemble des administrations, des organismes et des partenaires concernés par le développement des secteurs de l’énergie.

Elle aura aussi à faire établir les bases de données et les informations nécessaires à l’élaboration des analyses à caractère économique et stratégique et des études d’impacts, à travers la mise en place d’un système d’observation et de planification énergétiques.

Elle devrait pouvoir aussi veiller à la promotion de l’ingénierie dans le domaine énergétique, ainsi qu’à la formation des capacités humaines requises et à la préparation des structures d’encadrement nécessaires.

Voilà donc, globalement, les réflexions que je voulais partager avec vous sur la création de cette structure nouvellement créée.

Cependant, et cela est l’essentiel, il faut comprendre que la sécurité énergétique en Haïti n’aura de sens que si nous arrivons, nous tous ensemble, en tant qu’actrices et acteurs, à mettre l’énergie à la portée de toute Haïtienne et de tout Haïtien, à en faire l’instrument qui facilite la concrétisation des rêves de chaque Haïtienne et de chaque Haïtien.

Le progrès ne nous attendra pas.

Face à cette occasion en or qui nous est offerte, je suggère à toutes les actrices et à tous les acteurs (académiques, financiers, politiques, sociaux en général) de s’y accrocher, pour leur intérêt personnel, qui ne pourra que mieux se défendre s’il est fait de façon collective.

On ne peut prétendre mettre en place tout cela sans inviter la société haïtienne à se lancer dans la lutte pour une « révolution énergétique », car ce n’est qu’à partir de cette volonté de rupture radicale avec le « dysfonctionnement énergétique », dans lequel nous vivons, que nous pourrons nous proposer de garantir l’accès de toute Haïtienne et de tout Haïtien à des services énergétiques de qualité.

« Vive le progrès d’Haïti ».

Port-au-Prince, le 6 juillet 2012