Haiti : Notre drapeau devient-il une coquille vide ?

Débat

Par Rachelle Charlier Doucet *

Soumis à AlterPresse le 17 mai 2012

Prenez les signes évidents de négligence -et par inférence de mépris- affichés par certaines administrations publiques pour notre bicolore, en laissant flotter un drapeau décoloré et effiloché aux mâts de leurs édifices, -fait récemment dénoncé par Le Nouvelliste- [1] ajoutez-y les débats âpres, violents, interminables et stériles autour du « véritable premier drapeau national » auxquels se sont livrés et continuent de se livrer certains de nos historiens, et couronnez le tout avec les signes alarmants de marchandisation et de trivialisation [2] du bicolore que tout observateur attentif notera dans les rues de Port-au-Prince et ailleurs dans le pays, alors vous ne pouvez que vous poser comme moi la question : notre bicolore est-il devenu une coquille vide ?

Oui, pour beaucoup de nos compatriotes, notre drapeau n’est plus que deux morceaux de tissus, sans signification aucune. C’est, hélas, la conclusion à laquelle est parvenue une frange importante de la jeunesse haïtienne.

J’ai été bouleversée par le témoignage de ces jeunes, venus écouter Mme Odette Roy Fombrun et M. Kenrick Demesvar, le lundi 14 mai 2012, lors d’une conférence-débats organisée par la direction générale du musée du panthéon national (Mupanah) sur le drapeau haïtien.

Hélas ! l’heure n’est pas seulement grave, comme le criait hier encore Mme Michaelle Jean [3]. Elle est gravissime. Quand une nation en arrive à ce point, quand un État perd jusqu’au respect de ses symboles fondateurs, méprise son drapeau, symbole de sa souveraineté, alors, ce pays peut mourir !

Mme Fombrun a retracé, pour ces jeunes, l’histoire de la création du drapeau, avec rigueur et honnêteté, faits et références à l’appui. Le jeune ethnologue Kenrick Demesvar, lui, a traité des aspects symboliques de la question, en attirant l’attention sur la négligence coupable de l’administration publique et les accrocs au protocole concernant le drapeau.

Entre autres preuves de ce laxisme, il a évoqué le fait que, parfois, le drapeau reste hissé la nuit, ce qui ne se fait nulle part ailleurs sur la planète ou qu’il est hissé à mi-mât, sans raison aucune .

Notre drapeau abandonné, seul, dans les ténèbres, c’est une image forte et lugubre ! Et, coup de massue final, Demesvar a indexé, photo à l’appui, la « négligence » suprême des pouvoirs publics qui laissent flotter à la porte d’entrée du pays, à l’aéroport Toussaint Louverture, un bicolore sans les armes de la République.

Alors, citoyennes et citoyens, nous sommes en droit de nous demander : ce bicolore sans les armes de la République dans un espace officiel, qu’est-ce à dire ? Serait-ce un retour symbolique à 1803, au coup d’envoi des luttes pour l’indépendance ? Ou au contraire, serait-ce un message d’acceptation de la perte de cette soi-disant souveraineté, puisque le pays est sous occupation, non seulement politique et économique, mais aussi, et de plus en plus, sous occupation culturelle ?

Nos dirigeants sont-ils assez subtils pour manipuler ce symbole de cette manière-la ? Ou bien s’agit-il purement et simplement d’une négligence de plus à inscrire dans l’ambiance générale de l’informel, de la banalisation du pays, de soi et des autres, en un mot, du « tout vounm se do, anyen pa anyen » ?

Les intellectuels et politiciens pourront en disserter ad eternam. Les jeunes eux, ont conclu. Il s’agit de laxisme pur et simple.

De nombreux témoignages ont fusé de l ‘assistance pour déplorer cet irrespect envers nos symboles nationaux, notre hymne national, chanté parfois avec des paroles irrévérencieuses que nous connaissons tous [4] , nos héros, dérisoirement qualifiés de « zéros » [5], et notre drapeau, qui, pour certains jeunes, ne veut plus rien dire.

Surtout pour les tenants d’un certain groupe religieux, qui, dans les écoles de la République, ne veulent plus participer à la montée du drapeau.

« En fait, se demandent-ils, c’est quoi ce drapeau, à quoi sert-il ? Il n’a pas de signification particulière, alors pourquoi devrions-nous nous tenir droit devant lui, et lui marquer respect et attachement ? ».

Ces jeunes de classe terminale, venus de cinq écoles de la capitale [6], ont posé des interrogations poignantes qui nous interpellent tous.

Ils ont accusé, sans détours, le ministère de l’éducation nationale, qui, pensent-ils, a fait énormément de tort à la jeunesse et au pays tout entier, en supprimant les cours « d’instruction civique et morale », dont leur parlent leurs parents avec nostalgie.

Ils ont condamné les législateurs haïtiens qui, apparemment, ne s’intéressent pas aux symboles nationaux et n’ont pas prévu de sanctions pour les crimes de lèse-drapeau.

Les jeunes ont exprimé : qui leur désarroi, qui leur indignation, qui leur tristesse.

En réponse, Mme Fombrun, fidèle à elle-même, a apporté un éclairage apaisant pour cette jeunesse déboussolée, cette nation en lambeaux.

Ce qu’il faut retenir de notre histoire, a-t-elle souligné, c’est que les deux drapeaux ont été arborés par les troupes révolutionnaires.

Et qu’il s’agisse de drapeau noir et rouge, ou bleu et rouge, à bandes verticales ou à bandes horizontales, le message qu’il incarne reste et demeure le même : c’est un message d’union, un appel au ralliement de toutes les énergies et de tous les talents pour renverser les obstacles à l’édification d’une nation haïtienne, porte-étendard des valeurs de liberté, d’égalité et de dignité humaine.

C’est la leçon que nous ont donnée les ancêtres, les grands et les petits, les illustres et les anonymes, les grenadiers et les chasseurs, les bottés-galonnés-chamarrés et les va-nu-pieds, les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, qui, ensemble, ont versé leur sang pour nous léguer ce pays.

Et pour répondre à ces jeunes, en perte de fierté nationale, je voudrais ajouter que c’est aussi un rappel, qu’il nous faut, aujourd’hui, le maintenir libre et souverain et le mener sur les chemins de la fraternité et de la prospérité pour tous. Un défi à relever, aujourd’hui, et maintenant.

Pendant combien de temps allons-nous continuer à ignorer leur message ?

C’est dommage que le Mupanah ne dispose pas encore d’un auditorium, capable d’accueillir un très large public.

Cette conférence-débat, inscrite dans le cadre des manifestations éducatives et civiques organisées par le seul musée national et historique du pays, mériterait une très large diffusion dans nos médias.

A l’approche du 18 mai (2012), ces réflexions profondes sur notre passé et notre devenir de peuple sont d’une importance capitale.

Car, comme ne cessent de le répéter, artistes, autorités morales, politologues et autres spécialistes en sciences sociales, éducateurs, journalistes, citoyens ordinaires, tous concernés par la déliquescence et la lente agonie de notre pays, l’heure est gravissime. Un pays peut mourir.

Nous sommes sur la pente de l’autodestruction, du suicide collectif, et nous refusons de l’admettre. Jusqu’à quand, ce déni et cet aveuglement ?

Je termine sur ces mots forts de Mme Odette Roy Fombrun :
« Pour remplacer ce que l’on ne veut pas … il faut construire ce que l’on veut. »
L’heure est à la sensibilisation et au ralliement autour de valeurs communes.

…………………

* Anthropologue, Muséologue

Crédits photos : Kenrick Demsvar, ethnologue