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Haïti-Université : Pour une compréhension des concepts communication et travail chez Habermas

Par Emmanuel Marino Bruno

P-au-P, 15 avril 2012 [AlterPresse] --- Asosyasyon kominikatè ak kominikatèz popilè (Akp) (en français : l’Association des communicateurs et communicatrices populaires) a organisé, le 5 avril 2012, une conférence-débat autour du thème : « travail et communication dans l’œuvre de Jürgen Habermas » à la Faculté des sciences humaines (Fasch) de l’Université d’État d’Haïti, a observé l’agence en ligne AlterPresse.

Habermas définit l’interaction sociale (communication) comme un résultat, produit en fonction d’une attente réciproque entre deux individus ou deux groupes de personnes, avance le professeur d’université Franck Séguy, détenteur d’une maîtrise en service social, qui intervenant à la conférence-débat.

L’activité communicationnelle, aux yeux d’Habermas, est comme une interaction médiatisée par des symboles, explique Séguy.

Habermas croit que l’existence des individus dans la société capitaliste est partagée entre deux mondes : le monde du système et le monde de la vie.

Le travail a une finalité instrumentale. Alors que le travail occupe la centralité du monde du système [Le capital], la communication occupe une place fondamentale dans le monde de la vie, selon Habermas, héritier du concept de raison instrumentale de l’école de Francfort.

Dans la logique habermassienne, « ce qui détermine les actions humaines, ce n’est pas le travail, c’est la communication », fait savoir Séguy qui critique cette conception (qu’il qualifie d’idéaliste), laquelle ne tient pas compte des conditions matérielles de production de l’existence.

Séguy fustige la pensée d’Habermas qui indique que, dans les sociétés capitalistes avancées, la science et la technique sont devenues les principales forces productives existantes.

En plus, « d’après Habermas, la seule option conduisant à l’émancipation des individus est la communication ».

Cette approche consensuelle de Habermas aurait pour objectif de supprimer l’existence des classes sociales et la force de travail que représente le prolétariat.

Séguy fait remarquer que le capital requiert une relation sociale, basée sur la production de valeur d’échange (la marchandise).

Habermas et Haïti : aucun rapport ?

La théorie d’Habermas, qui s’enferme dans l’étude des sociétés capitalistes avancées, ne permet pas de comprendre les réalités des autres sociétés tiers-mondistes, selon Séguy.

« Je n’existe pas pour Habermas. Les concepts d’espace public, d’agir communicationnel, le monde de la vie - développés par ce penseur - ne concernent pas les Haïtiens », commente-t-il.

S’étant retrouvé, un jour, confronté à cette question, lors d’une entrevue à Perry Anderson et à Peter Dews, Habermas - grand philosophe allemand, défenseur de l’idée de modernité - a avoué avoir « une vision eurocentrique, limitée », rapporte Séguy.

Or, le problème n’est ni dans l’eurocentrisme, ni dans les limites des théories de Habermas, car toute pensée est historiquement et géographiquement située, donc limitée, considère Séguy.

La prétention de Habermas n’est rien de moins que d’universaliser, sur toute la planète, une connaissance produite uniquement pour l’Europe (10% de la population de la Terre) sans prêter la moindre attention aux réalités de 90% de la population mondiale.

Dans les milieux colonisés (comme Haïti), plus l’on est capable de répéter acritiquement ces grands penseurs occidentaux, plus l’on est considéré compétent, ajoute Séguy.

Les idées de Habermas peuvent aider à comprendre la logique d’actions des pensées occidentales colonisatrices, s’est réjoui le professeur d’université, Ary Régis, estimant « avoir beaucoup appris sur Habermas, grâce à cette initiative de Akp ».

Ne voulant pas rejeter les idées d’Habermas, contrairement à l’intervenant Franck Séguy, Régis évoque notamment une raison méthodologique et épistémologique.

« Quelle que soit l’approche théorique, elle permet de saisir un aspect de la réalité même limitée ».

La compréhension de divers aspects de la réalité enrichit la connaissance, souligne Régis.

« Pour Habermas, la communication ne se résume pas à la technique, aux médias de masse », précise Ary Régis.

« L’idée d’une communication sans domination, évoquée par Habermas, peut se référer à une idée première de la communication, désignant une mise en commun », signale Régis.

Dans la vie de tous les jours et en dehors des médias de masse, la communication tend vers ce sens originel, ajoute Régis en tentant d’apporter quelques éclaircissements.

L’espace public ne se retrouve pas uniquement dans les médias de masse, mais aussi dans la vie, notamment la culture populaire, insiste Ary Régis, professeur au département de communication sociale à la faculté des sciences humaines.

Le débat s’est déroulé, le jeudi 5 avril 2012, en présence de plus d’une trentaine de personnalités, notamment des étudiants et professeurs.

L’événement a coïncidé avec le lancement de la revue trimestrielle ‘’Lanbi Akp’’ traitant de « culture populaire et reconstruction, quel rapport en Haïti ? ».

Akp est une association d’étudiantes et d’étudiants, de professeurs, de professionnelles et professionnels de la communication et du travail social, qui vise à vulgariser et produire des travaux scientifiques suivant le modèle de communication populaire. [emb kft rc apr 15/04/2012 10:27]