Haïti/Citoyenneté : Moise contre Martelly - De l’enjeu majeur au hors jeu des Haïtiens

Débat

Par Odéël DORCÉUS

Soumis à AlterPresse le 15 mars 2012

Dans un monde parfait où les haïtiens et haïtiennes auraient été maîtres de leur sol, nous aurions admis à contre cœur et voire sans contester l’adage des apprentis dictateurs ou des dictateurs confirmés « Baïonnette, c’est du fer, la constitution c’est du papier ». Mais, aujourd’hui, la communauté internationale est l’actrice principale du processus démocratique, du choix économique et politique de la république d’Haïti puisqu’elle est impliquée sur le terrain. Par ailleurs, le séisme du 12 janvier 2010 a renforcé cette hégémonie militaire et politique de l’ONU (Organisation de Nations Unies) en Haïti.

Le jeudi 8 mars 2012 [1], au palais national de la république d’Haïti, la présence massive des ambassadeurs, des consuls étrangers et des représentants religieux dans le processus de communication du président M. Martelly montre une chose :

La communauté internationale a choisi un camp et elle a décidé de rentrer de plein pied dans l’arène de la politique politicienne haïtienne. Il lui reste maintenant à expliquer son choix.

Est-ce que c’est pour mieux manipuler l’ensemble ou pour avoir bonne grâce aux yeux du peuple où M. Martelly reste pour le moment populaire ?

Un signal dangereux pour le droit des haïtiens et des haïtiennes

Nos problèmes sont tellement nombreux que nous oublions très vite l’histoire. Nous oublions même notre Histoire. Le positionnement, non sans arrière pensée, de la communauté internationale est très symbolique et troublant si nous nous rapportons à la genèse de cette crise de double-nationalité ou plutôt la crise de double-identité. Chacun d’entre nous sait les raisons et les origines du bras de fer entre l’exécutif (M. Michel Joseph MARTELLY) et le législatif (ici citons M. Jean Charles MOISE) : jeudi 27 novembre 2011, le député M. Arnel Bélizaire [2] est arrêté dès sa descente d’avion, sans la levée de son immunité parlementaire. Selon les parlementaires, l’ordre avait été donné par la présidence. Le député dort en prison.

Si sur l’instant la communauté internationale a condamné le procédé selon le principe diplomatique, nous constatons que sa présence le 8 mars 2012 au palais national est en contradiction avec cette condamnation. En prenant ainsi position, la communauté internationale approuve dans le fait l’acte. Ce signal subliminal envoyé à la société haïtienne qui consiste à dire que n’importe quel individu peut se retrouver en prison sans aucun procès n’est pas la bonne approche pour aborder la reconstruction d’Haïti après le séisme du 12 janvier 2010. Ce pays a déjà sacrifié plus de deux générations pour combattre l’arbitraire. Si nous décortiquons d’avantage, ce signal subliminal :

Est-ce que les agissements de la MINUSTHA impliquée dans les scandales de viols (des garçons et des filles) participent à cet avilissement de la personne humaine de surcroît des haïtiens ?

A quoi cela sert que l’ONU finance des experts indépendants pour ne pas appliquer avec le gouvernement haïtien les recommandations sur la mise en place d’un État de droit en Haïti ?

Nous pouvons faire référence à l’expert indépendant sur la situation des droits de l’homme en Haïti, M. Forst [3] qui rappelle comme des nombreux intellectuels haïtiens que la construction institutionnelle de la république d’Haïti passe par le respect du droit et de la justice.

Des sénateurs sur un nuage et des responsables haïtiens qui ne contrôlent plus rien

Si nous analysons les phrases du sénateur François Anik Joseph (Alternativ / Artibonite) [4] :

« ... maintenant que le Président a décidé de collaborer, nous disons merci Monsieur le Président d’avoir décidé de collaborer, mais au lieu que l’affaire soit classé c’est maintenant qu’elle commence. Parce qu’à mon sens, le Président a présenté 8 passeports, les passeports étaient toujours là, pourquoi il ne les a jamais présentés depuis tout ce temps ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi le Président Clinton est rentré en Haïti mercredi et c’est jeudi que le Président a décidé de présenter ses passeports ? Donc ça c’est une question.

Deuxièmement le Président a présenté 8 passeports, je pense qu’il est important que la Commission prenne son temps pour examiner ces passeports, surtout pour déterminer l’âge de ces passeports. Il faut trouver un laboratoire pour analyser chaque page des passeports au carbone 14 ou bien avec d’autres techniques plus sophistiquées, [...] il n’y a pas de jeu dans cette question, ce sont des choses assez sérieuses [...] Il faut déterminer l’âge de chaque passeport pour voir leur conformité avec les dates qui sont inscrites. Il faut déterminer l’âge de l’encre des sceaux qui sont sur les passeports également, pour voir si l’encre de ces sceaux correspond aux dates indiquées, ça c’est une autre question. »

Nous pouvons comprendre sa bonne foi. Dans ses sous-entendus, lui et ses collègues doivent admettre que les haïtiens ne contrôlent plus rien sur cette terre que des hommes et des femmes vaillants leurs ont légués suite à leurs combats contre l’esclavage et l’injustice.

Où sont fabriqués, en général, les passeports des haïtiens ?

Où se trouvera le laboratoire indépendant pour faire l’analyse au carbone 14 ? Qui paiera ?

Est-ce que le laboratoire, « indépendant » soit-il, mettra en péril l’intérêt de son pays pour les « beaux yeux » des sénateurs haïtiens ?

La problématique soulevée par le sénateur Moïse et ses collègues n’est pas inutile en soi, l’exemple récent de M. Barack Obama [5], président des Etat-Unis qui a dû prouver son appartenance à la nation états-unienne, le démontre. Cependant, compte tenu de la popularité actuelle du chef de l’état, compte tenu de problèmes de sécurité, compte tenu des difficultés économiques, compte de tenu du nombre de nos compatriotes qui croupissent sous des bâches suite au séisme, compte tenu du nombre de nos compatriotes qui périssent ou subissent l’impact du choléra, la question de la double nationalité devient très secondaire d’autant plus que toute décision qui engage la nation haïtienne doit être validée et approuvée par le corps législatif. Si l’administration précédente de MM. Préval/Bellerive avec la co-présidence de MM. Clinton/Mulet qui ont dépensé plus de 29 millions de $ (US) [6] n’ont pas pu vérifier un cas aussi simple, nous devons nous questionner sur l’efficacité de cette présence internationale en Haïti et de la forme de démocratie quelle cherche à nous imposer.

De nombreux citoyens, pragmatiques, se sont aussi interrogés sur les moyens que pourraient disposer les parlementaires pour contraindre ou soumettre M. Martelly dans l’hypothèse ou ils arriveraient à démontrer que l’individu n’est pas en conformité avec la Constitution en vigueur tout en sachant le soutien de cette communauté internationale à M. Martelly et sa popularité.

L’enjeu oublié : la citoyenneté haïtienne

M. Préval doit être fier de voir que l’élève Martelly a dépassé le maitre Préval. Ceci dit, le niveau n’était pas très haut : « Najé pou soti » [7]. Est-ce que nous pouvons reprocher à Michaël Joseph M. d’avoir cherché à s’en sortir ? Non. Nous devons le féliciter et blâmer ceux et celles qui n’ont pas su diriger ou prendre leurs responsabilités ?

Si nous nous référerons aux diverses informations qui circulent sur Michaël Joseph M. révélées par la commission d’enquête, et si l’administration Préval/Bellerive en co-présidence avec Clinton/Mulet avec le CEP n’ont pas eu vent et confirmation de ces informations, nous devons nous demander : qu’est-ce que ces personnes ont dirigé ?

S’il devrait y a voir un procès sur cette crise de double nationalité, il faudrait d’abord commencer par juger M. Préval, M. Bellerive et les responsables du CEP pour haute trahison car, obsédés ou possédés par la tricherie, ils n’ont pas exercé leurs mandats.

Le parcours de M. Michel Joseph Martelly ou en extrapolant de Michaël (pour les anglais) ressemble sans doute à tant d’haïtiens qui n’ont pas attendu M. Préval pour « najé pou soti ». Cependant, de nombreux autres compatriotes sont, aujourd’hui, « coulés » ou boivent la tasse par les administrations étrangères qui ne font plus confiance aux papiers délivrés par l’administration haïtienne. Est-ce que nous devons blâmer ceux et celles qui cherchent à améliorer leurs sorts ? Non.

Si les autorités haïtiennes trouvent légales de provoquer intentionnellement des fautes dans les extraits de naissances pour repasser à la caisse, pourquoi l’individu ne chercherait pas à contourner les moyens de l’État pour s’en sortir ?

La double nationalité est un faux débat comme l’a rappelé M. François Latour [8]. D’ailleurs, l’ascension au pouvoir de M. Michel Joseph Martelly montre qu’il n’y a pas de « loi mère » écrite qui s’applique en république d’Haïti. C’est un choix délibéré des dirigeants haïtiens en complicités avec la communauté internationale de ne pas s’appliquer de règle écrite : la constitution haïtienne ne prévoit pas une occupation étrangère même si elle vient de l’ONU. Lorsque l’envoyé spéciale de l’ONU devient le représentant d’Haïti auprès des instances internationales, quand le chef de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) va plaider à l’ONU le maintien de ses forces en Haïti, comment expliquer ce fonctionnement avec la constitution. La constitution peut s’accommoder des forces étrangères, de force d’occupation, d’ingérence politique mais elle peut en toute légalité exclure de la vie politique des fils et des filles qui sont nés et qui ont grandi sur le sol haïtien du fait que la nation haïtienne ne leur a pas permis d’accéder à des perspectives économiques et des emplois. Par ailleurs, les députés et les sénateurs avaient voté en toute illégalité, le 16 avril 2010, la loi de l’état d’urgence pour la création du CIRH [9] (Commission Intérimaire de Reconstruction d’Haïti) afin de légaliser la gestion de l’avenir d’Haïti par des étrangers qui n’ont pas grandi et nés en Haïti.

A travers M. Martelly, la diaspora haïtienne a déjà remporté une bataille, il reste maintenant à définir une fois pour toutes les règles écrites qui doivent régir la nation haïtienne et chaque citoyen (nes).

Conclusion

Dans ce moment tourmenté de notre pays, nous devons surtout écarter ceux et celles que Frantz Fanon à nommé « Peau noir masques blancs » et ne pas perdre de vue le pragmatisme du chinois Deng Xiaoping « Peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, s’il attrape la souris, c’est un bon chat ». L’enjeu est de renforcer l’Etat pour se débarrasser de tous les apprentis dictateurs. M. Moise est un homme courageux et plein de conviction, il lui faut cependant prendre du recul : en restant à la tête de la commission, toute les conclusions de celle-ci sera interprétée comme partisane. Il est à la base l’accusateur. Les anciens ont montré qu’il fallait garder la tête froide pour mener à bien nos projets de société : l’indépendance d’Haïti s’est construite sur plusieurs années dans des environnements hostiles. Nous pouvons consacrer quelque mois à poser la première pierre écrite dans la construction de la nouvelle Haïti. La présidence a fait preuve d’arrogance et de manque d’habilité pour ne pas avoir impulsé une procédure digne qui aurait amené le citoyen Arnel Bélizaire à se justifier devant la nation mais les parlementaires ont eu tort de vendre pour un « plat » de lentille le peu de souveraineté que Haïti jouissait encore avant le séisme. Oui, l’enquête sur le président de la république est légitime mais au final, les premiers éléments de conclusion montreront qu’il y a des failles dans notre système d’état civil, des failles dans notre conception de la responsabilité politique, des failles dans notre gestion du passé,…. Enfin, « chat konnen, rat konnen, barik mayi-a rete la ». « yon konnen lot », « nou pa ka rete tankou chen manje chen » !

Notre objectif est de mettre fin à cette colonisation sous le parapluie de l’ONU et de bâtir une république d’Haïti pour les noirs, les mulâtres, les blancs, les jaunes…qui se sentent haïtiens.