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Haiti : Lire la démission de Garry Conille

Débat

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 29 février 2012

La démission de Gary Conille comme premier ministre n’efface en rien la crise de gouvernance de notre pays aux nom et prénom Haïti Toma. Elle marque sans doute une étape importante dans le drame d’un peuple dont les filles et les fils croient pouvoir, à chaque génération, réinventer l’espérance sombre de leur avenir avec la même pâte de ses échecs d’hier. Des générations qui pensent recoudre le tissu social déchiré avec les fils de fer de l’absolutisme. Débilité ! Suicide !

Quatre mois d’une longue nuit ont abouti à la réalité malsaine du jour de la démission. Nous avons attendu la musique de la pluie sur nos toits. Mais elle n’est pas arrivée et à sa place le seul bruit entendu a été celui de nos larmes intérieures. Garry Conille a été victime de la rumeur. Celle qui entretient la confusion dans les interstices du silence du président Martelly graissant les marches autour du puits pour que son premier ministre y tombe. Celle de la boue des propos malsains de la déclinaison infinie de la politique des ombres. Celle de la nostalgique période du bleu denim ou du kaki de chauffe sur le macadam. Celle du refus d’un regard critique sur l’Haïti désenchantée dont les dirigeants veulent seulement trouver des résultats en croyant cacher le mal et la décomposition qui rongent la société. Enfin, celle musicale, des monstres, des perversions qui traversent notre univers. Loin des regards du monde sur nos maisons enfouies sous les décombres, l’artillerie lourde contre les diploms, les vinploms, a délivré des coups de poignards assassins aux étudiants en leur disant « je ne vous aime pas ». En bref, la déclinaison infinie de l’arbitraire, de la haine du savoir et de la compétence, a fleuri. Les professeurs d’ignorance ont décidé de ne pas saisir la perche tendue par la lucarne lumineuse de l’intelligence. Ils ont préféré l’étourdissement et l’éblouissement de la précieuse ignorance.

Avec la démission de Conille, le président Martelly a gagné une manche dans le carnaval de cette politique où, la veille encore, la jubilation de son verbe faisait exploser en des arabesques le rythme endiablé qui a toujours été primordial dans sa vie. Dès la tendre enfance. Mais il a perdu quelque chose dans cette construction minutieuse qui progressait à petits pas, lentement, dans cette complicité véritable et fraternelle de l’échange appelée à produire une mélodie polyphonique. Inaudible pour les profanes de la misérable asphyxie, mais parfaitement acceptable pour les partisans du mouvement social.

Martelly et Conille se sont séparés sans se nuire, cherchant chacun la clé égarée du labyrinthe. Les sonorités du premier continuent de frapper des oreilles tandis que celles du second se sont éteintes. Haïti serait donc condamnée à entendre une musique atonale. La jeunesse n’écoutera plus qu’une voix, celle de « la fronde au sommet de l’État », avec toutes les dissonances des couleurs du temps. Le goût du pouvoir absolu qui semble habiter l’Exécutif pousse le président Martelly, peut-être à son insu, vers un désert à chaque fois plus aride. Avec Arnel Bélizaire, avec les étudiants, avec Garry Conille, chaque fois c’est la part maudite du pouvoir qui semble guider les actions de l’Exécutif. Un comportement affolé. Face à l’innocence rebelle des démocrates, le pouvoir se referme dans une féroce obstination qui ne peut aboutir qu’à l’échec. Fermentation mauvaise, anarchique et frelatée.

Les figures récurrentes de la raison et de l’émotion traversent notre histoire. Charéron face à Dessalines, Courtois face à Soulouque, Firmin face à Tonton Nord, Bazin face à Duvalier, Conille face à Martelly. Depuis qu’ils existent, les Haïtiens se livrent une interminable guerre civile dont on ne cesse de connaître les heures les plus noires. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Sous le masque du désenchantement et de l’effroi, Conille dissimule une joie, celle d’avoir refusé de s’accrocher à n’importe quel prix au pouvoir.