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Jean-Bertrand Aristide : la chute

NDLR : Nous présentons ici un texte de Roger Edmond de Konbit Flanbwayan CIBL (émission haïtienne au Canada), qui analyse la chute, le 29 février, du Président Jean Bertrand Aristide. Les premières lignes du document ont été enlevées parce que relatant les premiers éléments d’informations disponibles le matin du départ pour l’exil du Président déchu, qui ont évolué depuis. On sait que Aristide a démissionné et a laissé le pays pour le Centre-Afrique pour un séjour temporaire. Les pressions internationales étaient très fortes sur l’ancien Chef de l’État qui a affirmé avoir été " kidnappé " par les Américains. Ces derniers ont opposé un démenti ferme aux déclarations d’Aristide.

Analyse

Par Roger Edmond

Soumis à AlterPresse le 8 mars 2004

Tout d’abord, nous devons nous incliner devant deux faits aussi contradictoires qu’éloquents :

- Aucun homme politique haïtien n’aura été aussi populaire et adulé au sein des masses populaires tant urbaines que paysannes.

- Aucun politicien n’aura connu de déchéance aussi lamentable et flagrante.

Comment en est-il Arrivé là ?

Un certain nombre de faits ou actes commis peuvent expliquer partiellement la chute spectaculaire de Jean -Bertrand Aristide.

- De retour d’exil en 1994, après un coup d’Etat sanglant qui le garda hors du pouvoir pendant trois ans et sept mois, le Président profita de la présence de l’armée américaine pour abolir les Forces Armées d’Haïti. Même s’il faut, en toute conscience politique collective reconnaître que l’Armée avait occupé une trop grand place sur la scène politique en Haïti depuis sa formation en 1934 à la fin de l’occupation américaine, force est d’admettre que J.B.A. a commis l’erreur de dissoudre une institution constitutionnellement reconnue au lieu de la réformer. Accroc fondamental à la loi -mère sur laquelle il s’était appuyé pour revenir au pouvoir.

- Au lieu de rétablir l’autorité de l’Etat, comme devait l’indiquer sans pour autant le réaliser le Président Préval( 1996-2001), J.B.A. s’affaira à consolider son pouvoir en banalisant le rôle de chef de gouvernement qu’est le Premier ministre, retrouvant ainsi les vieilles formules archaïques de gestion de la chose publique. Ici a commencé la phase de « désinstitutionalisation » du pays, mettant en pièces les efforts qui avaient été consentis par la communauté internationale pour assurer la bonne gouvernance.

- Sous la dictée de J.B.A., le président Préval organisa des élections législatives de mai 2000 qui furent frauduleuses, de l’avis de toute la communauté internationale et des opposants au régime lavalasse. Un conseil électoral de consensus avait été formé. Et malgré la fuit e de son président, Me Léon Magnus, le régime lavalasse non seulement maintint la légalité de ces élections, se saisit de la même loi électorale pour procéder à l’élection présidentielle sans la participation, cette fois, des partis politiques de l’opposition. Ces deux élections de l’année 2000 ont accordé l’unanimité et la totalité du pouvoir au régime lavalasse, pouvoir sans partage, sans concessions. Les législatives étaient frauduleuses mais constitutionnelles, celle du président ( 26 novembre) a été réalisée en dehors des normes de la constitution. Donc elle a été inconstitutionnelle, illégale et illégitime. ( 10% de participation) Erreur fondamentale.

- Tout en se détachant du peuple d’où il est sorti, J.B.A a contribué à raviver la division, en ramenant sur le terrain encore fragile de la terre d’Haïti, la question combien épineuse de couleur, en épargnant, bien sûr, ses amis mulâtres et stigmatisant ses ennemis de la même couche sociale. Manœuvre déloyale pour sauver sa peau mais pas celle des pauvres gens qu’il a ignominieusement armés pour défendre son pouvoir. La manœuvre a affecté certaines gens, même des intellectuels démunis de bons sens. Mais elle a été de faible résonance pour les personnes équilibrées.

« Le bon sens, selon Descartes est la chose du monde la mieux partagée. » Par là , le philosophe affirmait l’urgence d’élaborer une méthode permettant à toute personne humaine d’user au mieux de sa raison, de son aptitude à raisonner, et dans le sens politique, si l’on peut extrapoler, à gouverner. J.B.A. a su vaincre pendant longtemps, mais n’a su, a aucun moment, profiter de ses victoires.

Le mouvement social qui a germé au sein des forces productives du pays pendant longtemps a été et demeure porteur de revendications sociales fondamentales pour le changement :

-  Quête de justice sociale,
-  Abolition des inégalités
-  Redistribution ou partage des ressources nationales
-  Education pour tous dans des conditions idéales
-  Santé pour tous
-  Respect des droits fondamentaux pour lesquels nos ancêtres ont combattu et forgé ce pays au prix d’énormes sacrifices.

L’usurpation de ce mouvement par J.B.A. a dénaturé les aspects tout- à -fait extérieurs de ce qu’on pourrait appeler à juste titre une révolution, celle de 1986. Cependant, le passage de cet homme au pouvoir, même s’il doit marquer l’Histoire, ne doit en aucune façon écarter la volonté de changement manifesté par le peuple haïtien depuis 18 ans.

« Dans toutes les républiques, écrit Machiavel, il y a deux parties : celle des grands et celle du peuple ; et toutes les lois favorables à la liberté ne naissent que de leur opposition Rarement les désirs d’un peuple libre sont-ils pernicieux à la liberté Ils lui sont inspirés communément par l’oppression qu’il éprouve ou par celle qu’il redoute. » L’erreur de J.B.A fût-ce volontaire ou simulée, a été de confondre sa personne, ses désirs, ses frustrations avec la quête combien fondamentale pour le changement manifesté par un peuple de plus en plus conscient de ses droits, dans un monde ouvert à la technologie de la communication et à modernité. L’erreur fondamentale de J.B.A., fût-ce volontaire ou simulée, a été de se servir de faibles gens pour leur faire miroiter un bien-être fondé sur l’anarchie, le vol, le non-respect des lois, des personnes et des biens.

Comment faire pour corriger ces erreurs et orienter le pays sur la voie de la stabilisation et du développement ? Que faire pour reconstruire nos forces et rebâtir ?

L’Histoire nous apprend que les fausses appartenances ont toujours conduit notre pays dans l’impasse de solutions durables et scientifiques. Aujourd’hui, plus que jamais, Haïti a besoin de toutes ses filles et de tous ses fils, de ceux-là surtout qui convergent leurs idées pour « redynamiser » nos forces. Le mouvement des 184 ainsi appelé devrait servir de plate-forme pour un nouveau décollage. La question de couleur, à notre avis, est dépassée et ne devrait plus continuer à arrêter le développement national. Les acteurs en présence se doivent de faire mentir ceux qui affirment avec arrogance que les Haïtiens sont tarés, ne peuvent pas s’entendre sur un minimum. Les acteurs en présence sont condamnés à réussir dans l’ultime chance qui leur est donnée de sortir du chaos.
L’histoire de notre pays nous révèle aussi que la venue d’un homme providentiel, d’un messie ne contribuera nullement à galvaniser nos forces pour une sortie honorable de crise. Nul besoin, non plus, de recourir à un homme fort qui détruirait les espoirs et referait renaître la peur. Haïti doit renaître de ses cendres par une prise de conscience collective de notre potentiel, de nos compétences cumulées à travers des équipes d’hommes dévoués, non opportunistes, dont le seul et l’unique but doit être le sauvetage national.

Par- delà toutes les prise de position, les controverses, les comportements modérés pour la plupart, démesurés pour d’autres, il demeure que le pays essuie encore une fois une gifle qu’il lui prendra du temps, beaucoup de temps à effacer. Nous sommes le 29 février 2004, l’an deux-centième de notre indépendance, le sol de notre pays sera encore foulé par des troupes étrangères. Ironie de l’Histoire, J.B.A. le président a réclamé l’intervention en 1994 pour le ramener au pouvoir ; il y a deux jours, il réclamait encore quelques douzaines de soldats pour l’aider à combattre la rébellion. Il n’est pas parti à temps pour nous éviter une nouvelle fois cette humiliation.

Il me vient à l’esprit, en terminant, ce fait dans l’histoire des Amériques conquises : lorsque émerveillés, les Indiens d’Amérique virent arriver les Espagnols montés sur de grands chevaux, ils crurent naïvement que la monture et l’homme étaient d’un seul tenant. Ils virent un instant en eux des dieux. Ils allaient plus tard être massacrés.
Lorsque, assoiffé de liberté, de démocratie, les Haïtiens accueillirent J.B.A. Ils voulurent croire que le politicien et le prêtre étaient d’une seule et même nature. Ils se sont trompés. Nous sommes aujourd’hui occupés.

Roger Edmond

29 février 2004