Español English French Kwéyol

Haïti-Séisme 2 ans : « Le camp Canaan », terre promise ou misère dans un désert ? (Multimédia)

Reportage

Par Edner Fils Décime

P-au-P, 12 janv. 2012 [AlterPresse] --- Depuis la publication de l’arrêté présidentiel du 22 mars 2010, déclarant d’utilité publique près de 5 mille hectares de terres dans la zone nord de Port-au-Prince, un énorme bidonville de plus de 60 mille habitants y est en train de se constituer petit à petit, constate l’agence en ligne AlterPresse.

Il suffit d’emprunter l’artère dénommée "wout nèf", dans la périphérie de Cite Soleil, du sud au nord, pour se rendre compte de l’étendue de cette nouvelle agglomération, investie progressivement a partir de l’été 2010 et offrant un panorama de désordre, d’absence de planification et d’implantation de cahutes, occupées par de nombreuses familles en quête de logements décents et sécuritaires.

Sur cette étendue, à perte de vue, se dresse paradoxalement, mais mieux organisé, le camp officiel dénommé "Corail Cesselesse", aménagé avec l’apport d’organismes internationaux et où existe un minimum de services publics, dont des logements plus durables.

Face aux nouveaux besoins, créés par la nouvelle agglomération, un nouveau circuit de transports publics a vu le jour, de la localité de Bon Repos à Canaan et Corail Cesselesse.

Le marche public dénommé “mache Seradòt” n’a pas cessé de grandir, tandis que le commerce informel s’étend, presque inexorablement.

Une partie des terrains, concernés par l’arrêté de déclaration d’utilité publique, devrait être utilisée pour « la relocalisation des victimes du séisme du 12 janvier 2010 », selon la décision officielle de l’administration du président René Garcia Préval et du premier ministre Joseph jean Max Bellerive.

Le 12 janvier 2012 ramène le deuxième anniversaire du terrible séisme, qui a frappé Haïti en plein cœur de sa capitale.

AlterPresse vous offre une visite guidée sur une partie de ce vaste bidonville, cette bande de terre squattérisée communément appelée « camp Canaan »

Bonjour Canaan 2

En face de l’entrée de la route dite « neuve », vers la direction sud, au milieu d’un garage improvisé, un préfabriqué de 12 m2 dont la peinture toute délavée porte l’inscription « police nationale ».

Une vingtaine d’agents, sous le commandement d’un inspecteur, y cantonnent depuis octobre 2010.

Mission : "protéger et servir", assurer la sécurité des habitants de Canaan 1, 2 et 3.

En effet, le squat de Canaan est divisé en cinq « quartiers » numérotés de 1 à 5, et contrôlés chacun par un comité.

Dans un décor de carcasses de voitures, un policier tirant une dernière gorgée d’une gazeuse indique à l’équipe d’AlterPresse l’entrée de Canaan 2.

Un froncement de sourcils répond au cameraman d’Accès-Médias, unité audiovisuelle du Groupe Médialternatif, voulant l’immortaliser dans un cliché.

Le soleil, à son zénith, frappe les bâches et les tôles de plein fouet.

La fraicheur bienfaisante d’un arbre, dans ces conditions, serait un paradis. Un oasis dans le désert !

Mardi 10 janvier 2012, 12:00 pm.

Trois garçons se disputent un emballage en plastique sur le terrain de foot.

A côté, six hommes, certains torses nus, visage marqué d’une tristesse évidente, se livrent à une partie de dominos sous une tente scolaire de 72m2 offerte par la branche nationale du fonds des Nations Unies pour l’enfance (Unicef-Haiti).

Près d’eux, une jeune femme, pensive, le regard lointain, debout près de son petit commerce d’asowosi [1], fredonne une chanson religieuse, comme pour conjurer le triste anniversaire.

Entre un « A toi de jouer ! » menaçant, contre un rival qui tarde, et l’arrivée en trombes d’une jeep bleue, une voix aigüe lance « des journalistes arrivent ! »

Vidéo

Victimes à deux reprises

Descendu de la jeep bleue, cheveux ras, 1m65 de haut, Abner Alexandre, se présente comme le coordonnateur de Canaan 2.

« Nous sommes doublement victimes. D’abord, du 12 janvier 2010. Ensuite, du fait que le président (Michel Joseph) Martelly n’a pas tenu sa promesse de faire de la relocalisation des victimes sa priorité. Il se pavane partout, mais ne pense pas à Canaan » s’indigne-t-il.

Le projet dénommé 16/6, sous la houlette de l’ingénieur-musicien Clément (Kéké) Bélizaire, est mis en branle par la présidence, en vue de relocaliser les personnes déplacées de 6 camps dans 16 quartiers.

Les personnes sinistrées des places Saint-Pierre et Boyer à Pétionville (municipalite à l’est de la capitale), place Jérémie [[Place Jérémie, au sud-est de la capitale, où les familles ont été brutalement chassées en décembre 2011 à 1:00 am locale / 5:00 gmt par des hommes armes, dont des policiers nationaux, sur injonction de la présidence haïtienne), Place Carl Brouard, Gymnasium Vincent à Port-au-Prince, la place de l’aéroport, ont déjà bénéficié de ce projet, en fin d’année 2011.

Le mercredi 11 janvier 2012, Martelly a fait l’annonce du processus de relocalisation de 4,600 familles de personnes déplacées du Champ de Mars (principale place publique de la capitale, à proximité des ruines du palais présidentiel) grâce à la coopération canadienne.

« On a choisi de venir ici, parce que c’est un terrain public. Pourtant, le gouvernement de Martelly n’a même pas pensé à nous donner de l’eau potable, ni de l’électricité, des soins de santé », déplore Abner Alexandre.

Canaan 2 : le décor

Tentes, maisonnettes, cabanes, se partagent les lopins de terre squattérisés à Canaan.

Plastique, contreplaqué, tôles, bâches, carcasses de voitures, matériaux divers de récupération, sont appropriés par les habitants pour se construire un espace quelque part.

Quelques arbustes, autour des abris, prouvent le désir des habitants de cultiver.

Mais, les collines rocheuses et arides de Canaan semblent n’être pas du même avis.

Le végétal est donc presque absent du décor.

Comme pour relever l’image du bidonville, deux petites maisons en parpaings de deux pièces, recouvertes de tôles, soigneusement peintes en beige et marron, sont construites à 30 mètres de l’entrée.

« L’organisation partners in devlopment (PID), a construit ces deux échantillons. Mais, les responsables n’ont pas continué. Avec ces maisons, notre vie serait meilleure », informe, tout rêveur, Launaise Vil, délégué de l’organisation des victimes du séisme de Canaan (Ovisec).

Où est l’État haïtien ?

« Le comité du site a distribué deux centièmes de terre à chaque habitant pour pouvoir construire sa maison, faire de l’élevage et un petit jardin », se félicite Joseph Michel Volny, pasteur d’une église pentecôtiste logée dans un contener.

Pourtant, un professeur d’école souhaitant garder l’anonymat confie que « sa propriété » lui a couté trois milles gourdes (US $ 1.00 = 41.50 gourdes ; 1 euro = 61.00 gourdes aujourd’hui).

D’autres victimes ont payé leurs « deux centièmes » de terres entre cinq à quinze milles gourdes.

« Je ne peux pas affirmer qu’il y a des gens qui ont payé des terres à Canaan 2. Cependant, l’association a reçu des plaintes contre des « racketteurs » qui ont essayé d’extirper de fortes sommes d’argent à des victimes », précise Sadia Michel, membre de l’Ovisec.

L’Ovisec, c’est l’État à Canaan 2. C’est elle qui fixe les conditions pour obtenir un lopin dans la zone.

« Personne ne peut décider de venir construire ici, si elle n’était pas là au moment de la répartition. Cependant, l’Ovisec autorise la passation. Si quelqu’un ne veut plus rester à Canaan, il peut passer sa propriété à un autre », explique le pasteur Volny, responsable des relations publiques de l’Ovisec.

« Nous avons droit à la terre et nous disposons d’un titre de propriété », renchérit-il, sourire aux lèvres, en exhibant une copie de l’arrêté présidentiel, jalousement gardé dans une pochette en plastique insérée au milieu des pages de sa vieille bible.

« Mais, l’État doit régulariser définitivement notre situation et construire Canaan. Les promesses doivent se concrétiser », croit fermement Volny, en faisant référence à la commission présidentielle pour bâtir Canaan (Cpbc).

Depuis la visite du président Martelly à Canaan, le 19 mars 2011, les personnes sinistrées, qui ont squatté cette zone, ont monté une structure réunissant les représentants de tous « les quartiers canaans », la Cpbc, selon les informations recueillies sur place.

« La Cpbc a pour mission de réfléchir sur la construction de maisons pour les habitants et de faire des rapports au président. Malheureusement, rien n’est fait jusqu’à présent », déplore le pasteur Volny.

Comment va la vie ?

Un abri sur deux a son petit commerce pour nourrir la famille.

Ici, des bonbons, des friandises, des produits alimentaires.

Là-bas, des boissons gazeuses, de la glace.

Plus loin, une table de fritures, mais pas d’affluence de la clientèle.

« Beaucoup d’entre nous ne travaillent pas. Pour nourrir toutes ces bouches, nous faisons tous les sales boulots. Le plus important est de gagner sa vie dignement », confie une jeune femme d’une vingtaine d’années.

Devant une cabane, une montagne des sacs noirs d’emballages plastiques se dressent.

Une femme, visage ridé, pipe à la bouche, faisant plus que ses quarante-huit années, occupe les lieux avec ses deux enfants.

« Avec mes enfants, je ramasse des emballages pour les vendre à l’usine de recyclage Piño à Sibert. On me paie 3 gourdes la douzaine. C’est ainsi que je gagne ma vie », explique Marie Thérèse, qui dit habiter Canaan 2 depuis février 2010.

Éducation

Une salle de 10 m par 5 m, avec des contreplaqués pour murs, un toit en tôles abritent les 6 classes de l’école nationale de Canaan 2, fondée depuis octobre 2011.

Trois feuilles d’isorel (celotex) de 2 m2 sans peinture sont les seuls tableaux, en face desquels s’entassent les élèves, par terre ou sur les 7 bancs (pour toute l’école).

« Nous avons près de 150 élèves. Ils veulent vraiment apprendre. Mais, nous n’avons pas de moyens. Imaginez que nous avons une seule boite de craie depuis l’ouverture de l’école en octobre 2011. Personne ne nous aide », informe Gracia Dieudonné, directeur de l’école.

« Je ne peux pas payer les salaires des professeurs. Nous ne pouvons pas demander aux parents de cotiser, car le président a dit que l’école est gratuite. C’est par patriotisme qu’on travaille », continue le directeur.

Quatre professeurs assurent les cours à cette école autoproclamée « nationale » de Canaan 2.

L’établissement, qui n’est pas reconnu comme tel par les autorités éducatives, ne reçoit aucune subvention.

Santé, eau potable, hygiène

« La santé c’est zéro. Les jeudis, nous recevons la visite du personnel médical d’une organisation non gouvernementale. Si quelqu’un tombe malade un autre jour, je dois me débrouiller comme un fou pour l’emmener à l’hôpital dans ma petite voiture. Sinon, c’est la mort assurée », précise Abner Alexandre, coordonnateur du site.

A quelques pas de Canaan 2, se situe un centre de traitement du choléra (Ctc).

D’après les responsables de l’organisation des victimes du séisme à Canaan (Ovisec), environ 7,600 personnes vivent sur le site.

Pour avoir de l’eau, les personnes sinistrées sont obligées de cotiser afin de remplir la citerne d’eau, installée par Action Contre la Faim (ACF).

« Nous achetons un camion d’eau à mille cinq cents gourdes pour remplir le réservoir. Nous revendons le récipient de 5 gallons à 5.00 gourdes aux habitants », dit Abner Alexandre.

Canaan 2 dispose de 26 latrines, offertes par l’Ong Haven, dont plusieurs n’ont plus de portes.

« Même satisfaire ses besoins physiologiques est un luxe à Canaan », lâche un jeune homme en passant près des latrines.

Quelles dispositions institutionnels face au développement anarchique à Canaan ?

Que faire de ces personnes déplacées, vivant sur le squat au nord de la capitale et constituant cet inquiétant bidonville ?

Quel est le véritable statut de ces citoyennes et citoyens haïtiens ?

Depuis la publication de l’arrêté, paraphé par le président Préval en mars 2010 et qui fait de toute cette zone une aire « d’utilité publique », aucune décision n’a été prise.

Le flou persistant inquiète dans ce dossier.

Et les familles sinistrées, qui qui s’y sont installées, se font menaçant.

« Si rien n’est fait pour améliorer notre sort, les organisations de la zone enverront un signal clair au gouvernement. Nous bloquerons la route tout de suite après la commémoration du 12 janvier 2012 », martèle Abner Alexandre, coordonnateur du comité de gestion de Canaan 2. [efd kft rc apr 12/01/2012 03:38]


[1plante médicinale, dont l’infusion est très utilisée dans les familles en Haïti