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Haïti-Rép. Dominicaine : 3 jours d’adieux à la mémoire de la militante dominicaine Sonia Pierre

De notre envoyé spécial Ronald Colbert [1]

Villa Altagracia (Rép.Dom.), 08 déc. 2011 [AlterPresse] --- Dans une atmosphère empreinte d’émotion et de tristesse, la dépouille de la militante dominicaine Sonia Pierre a été mise en terre, dans l’après-midi du mercredi 7 décembre 2011, au cimetière de Villa Altagracia (sa ville natale au nord de Santo Domingo), au terme de 3 jours d’hommage pour son courage et sa vaillance, dans la lutte en faveur du droit à la nationalité dominicaine de filles et fils nés sur le territoire voisin d’Haïti, a observé l’agence en ligne AlterPresse.

Durant un moment, un jeune homme a tenté d’empêcher l’insertion du cercueil dans le tombeau déjà préparé. Ne parvenant pas encore à digérer cette disparition inattendue, il voulait être enterré également avec Sonia, ne cessait-il pas de répéter.

C’était le même sentiment d’incompréhension de la fatalité de la vie qui traversait l’assistance : pourquoi cette mort subite de Sonia, d’un infarctus le dimanche 4 décembre à Villa Altagracia, et comment l’accepter à la veille d’un nouveau mouvement de revendications pour le respect du droit à la nationalité dominicaine de filles et fils de migrants haïtiens.

Une prestation musicale rappelant les notes du rara ou du vodou haïtien, des femmes exécutant une danse de circonstance et faisant des invocations pour Sonia, le son de ralliement à partir d’une coque de lanbi soufflé par une personne initiée à ce type de rites : ce sont les dernières images de la cérémonie finale pour Sonia, au milieu de cris et de pleurs, de paroles d’un pasteur, autour des 4 enfants de Sonia, de membres de la famille et du mouvement des femmes dominico-haïtiennes (Mudha) ainsi que de plusieurs représentantes et représentants de diverses organisations.

Le jeune homme agité étant maîtrisé, la mystique de circonstance achevée, les derniers mots et remerciements d’une membre de Mudha à l’endroit de l’assistance venue en foule : le cercueil contenant la dépouille de Sonia peut être introduit dans le caveau. Ciment, sable et eau, mortier, les derniers coups de truelle en guise de finition, la tombe où git désormais Sonia Pierre est fermée. Toutes et tous doivent commencer à faire leur deuil et retourner vivre dans ses sphères d’action propres afin de continuer la lutte.

3 jours d’hommage symbolisant le parcours de combattante de Sonia

Pour entrer dans sa dernière demeure, après avaoir laissé dans le chagrin ses enfants, sa famille, ses collègues de combat et ses alliés, Sonia a gravi, dans son cercueil, une rampe au cimetière de Villa Altagracia avant de descendre une pente, de retrouver sa tombe en se frayant un chemin parmi les autres tombes au bas de la petite colline du cimetière de Villa Altagracia.

Beaucoup de personnes sont alors à nouveau tombées en crise devant l’inéluctable : la perte définitive du souffle de vie de Sonia, parmi les combattantes et combattants de la cause du droit à la nationalité dominicaine d’enfants d’ascendance haïtienne nés sur le territoire voisin d’Haïti.

Il a fallu plus d’une heure d’horloge pour la procession du cortège funèbre du Country Club de Villa Altagracia – où le corps de la défunte a été exposé pour la dernière fois le mercredi 7 décembre pendant environ 2 heures – au cimetière de la ville. Les femmes et hommes, composant l’assistance dans le cortège, n’ont nullement semblé gagnés par la fatigue de plus d’une heure de marche à pied jusqu’au cimetière établi autour d’une petite colline.

Auparavant, un long cortège d’environ 40 véhicules et autobus, suivant un corbillard, a mis plus de 2 heures pour parcourir la distance comprise entre la avenida Simon Bolivar de Santo Domingo et Villa Altagracia.

Le cortège a d’abord emprunté la avenida Maximo Gomez, puis la avenida 27 de febrero avant de bifurquer vers la avenida Kennedy et se diriger sur la autopista Duarte, en direction du nord de la capitale dominicaine. Sur tout le parcours, des agents de police de l’autorité métropolitaine de transport (Amet) assuraient la circulation de véhicules, bloquant de temps à autre des artères, pour céder place au passage du cortège sous les yeux interrogateurs de passantes et passants.

Arrivé à Villa Altagracia, avec en tête des véhicules de journalistes, le cortège a traversé, du nord-ouest au nord-est, la avenida Duarte (avenue principale de Villa Altagracia) pour aboutir en face de la place publique de Villa Altagracia au Country Club, devant lequel existe une voie exclusivement piétonnière.

En cette matinée du mercredi 7 décembre 2011, la avenida Bolivar de Santo Domingo a été comme une ruche bourdonnante d’activités, notamment devant et à l’intérieur du parloir funèbre “La Altagracia”. C’était le troisième jour d’exposition (après les journées du lundi 5 et du mardi 6 décembre 2011, entre 9:00 am et 12:00 am) du corps de la défunte Sonia, dont le cercueil était entouré de dizaines de bouquets de fleurs.

Deuil et reconnaissance de Villa Altagracia

Avant la sépulture de la défunte, le conseil municipal de Villa Altagracia a rendu un hommage posthume à Sonia Pierre, décédée le dimanche 4 décembre 2011 et née en 1963 dans la communauté de l’ancien batey “Lecheria”.

En reconnaissance du caractère de “grande activiste communautaire et défenseure des droits dominico-haïtiens”, de la part de la défunte Sonia Pierre, qui “a accompli une grande mission sociale au bénéfice des citoyennes et citoyens municipaux les plus vulnérables, spécialement des résidentes et résidents des bateyes”, face à “la consternation et la tristesse de toute la communauté de Villa Altagracia”, une journée de deuil municipal été décrétée pour toute la journée du mercredi 7 décembre 2011.

Parallèlement, considérant combien Villa Altagracia tire son origine des plantations sucrières et combien sa population découle des bateyes de l’ancienne ussine sucrière dénommée “Catarey”, considérant l’œuvre de défense et de protection des droits humains, réalisée par Sonia à travers le mouvement des femmes dominico-haïtiennes (Mudha), le conseil municipal de Villa Altagracia déclare, à titre posthume, Sonia Pierre fille la plus méritante (hija meritissima) de la municipalité de Villa Altagracia.

Vers la fin de la matinée du 7 décembre, les habitantes et habitants de la ville assistaient, avec beaucoup d’émotion, devant leurs maisons, sur leurs balcons, au passage du cortège sur la avenida Duarte de Villa Altagracia. Certains en ont profité pour prendre des photos-souvenirs avec leurs cellulaires.

La ville était alors presque bloquée à l’occasion des funérailles de Sonia Pierre, issue de Villa Altagracia où elle a grandi et s’est formée.

Au Country Club, plusieurs, y compris écolières et écoliers de Villa Altagracia, se sont inclinés devant la dépouille de Sonia.

La quantité de maillots, imprimés en la circonstance et portant l’effigie de Sonia Pierre, n’était pas suffisante pour distribution aux habitantes et habitants par le réseau de rencontre dominico-haïtienne Jacques Viau et le mouvement socio-culturel pour les travailleuses et travailleurs haïtiens (Mosctha).

“Somos Dominicanas Y Dominicanos. Sonia Pierre, somos todas y todos. Siempre te recordaremos. La lucha continuara” (Nous sommes Dominicaines et Dominicains. Nous sommes, toutes et tous, Sonia Pierre. Nous nous souviendrons toujours de toi et de la lutte, Sonia. Nous poursuivrons la lutte) : tel est le message écrit sur les maillots, distribués dans le cadre du décès et des funérailles de Sonia.

Nombreux témoignages de reconnaissance envers Sonia Pierre

militantes et militants du mouvement social et d’organisme de de défense de droits humains ont fait le voyage d’Haïti en République Dominicaine pour apporter leur réconfort aux enfants et à la famille de Sonia, à l’équipe de vaillantes femmes au sein de Mudha.

Parmi ces organisations, il convient de citer : le Groupe d’appui aux rapatriés et réfugiés (Garr), la plateforme des organisations de droits humains (Pohdh), le réseau national de défense de droits humains (Rnddh), la Solidarité des femmes haïtiennes (Sofa), Enfofanm, la confédération des travailleuses et travailleurs haïtiens (Cth), l’association pour la promotion de la santé intégrale de la famille (Aprosifa), Zanmi lasante, ActionAid, etc.

De nombreux ressortissants haïtiens ainsi que beaucoup de Dominicaines et de Dominicains d’ascendance haïtienne, y compris des artistes, ont également participé à la dernière cérémonie d’adieu à Sonia Pierre à Villa Altagracia. La présence de l’ancien ministre des haïtiens vivants à l’étranger (Mhave), Edwin Paraison, et de l’ancien ambassadeur haïtien en République Dominicaine Guy Alexandre a été également remarquée, aux côtés de divers autres personnalités et de représentants d’organismes dominicains de défense de droits humains, comme Antonio Paul Emile du centre cultural dominico-haïtien (Ccdh).

Des témoignages ont été aussi apportés par des délégations venues des Etats-Unis d’Amérique (comme la fondation Robert Kennedy pour les droits humains) et de Porto Rico (dont Hilda Guerrero de la fundacion pro ninez), qui ont sonné le cri de rassemblement contre l’injustice de la dénationalisation.

“Wanngolo, w ale ! Ki lè w a vini wè n ankò ! W ale. Wanngolo, w ale ! Ki lè w a vini wè n ankò ! W ale” ; tel est le chant entonnné avec le son d’une coque de lanbi par un membre de la délégation étasunienne.

Parmi les officiels d’Haïti, aucun ministre du gouvernement de Garry Conille n’était présent, la ministre à la condition féminine – qui devait se rendre à Santo Domingo pour la circonstance – aurait raté son vool. Cependant, le parlement haïtien était représenté par les sénateurs Wencelass Lambert (Sud-Est) et Jean-Baptiste Bien-Aîmé (Nord-Est), respectivement président et vice-président de la commission des affaires étrangères au grand corps.
L’ambassadeur d’Haïti en République Dominicaine, Fritz Cinéas, a participé aux derniers hommages en exaltant le courage de Sonia. Deux membres du Mhave, venus d’Haïti, ont assisté aux obsèques de la militante dominicaine.

Ne pas baisser les bras

Malgré la consternation et la douleur de la disparition de Sonia, après les remerciements d’usage, l’hymne national dominicain pour la militante dominicaine décédée, une de ses enfants a appelé les mlitantes et militants à resserrer les liens pour maintenir le flambeau de la lutte en faveur du droit à la nationalité dominicaine des enfants d’ascendance haïtienne, nés sur le territoire voisin d’Haïti.

“Ma mère, Sonia, continue de vivre à travers vous qui avez lutté à ses côtés”, a-t-elle lancé.

Contexte de la disparition de Sonia Pierre

Le décès de Sonia Pierre est survenu le dimanche 4 décembre 2011, à la veille d’une manifestation prévue contre un arrêt de la cour suprême de la République Dominicaine confirmant un jugement de dénationalisation rendu le 12 novembre 2011.

Plusieurs participantes et participants aux obsèques ont dénoncé, à l’agence en ligne AlterPresse, la réalité d’un processus de dénationalisation à l’encontre d’un nombre indéterminé d’enfants nés sur le territoire dominicain de parents haïtiens ou d’ascendance haïtienne, sous prétexte que ces derniers “se trouvent en transit” en République Dominicaine.

La mort de Sonia Pierre est enregistrée également dans la même période (autour du 10 décembre, journée internationale de droits humains, qu’elle choisissait généralement pour mettre en évidence un thème de la campagne en faveur du droit à la nationalité dominicaine de filles et fils d’ascendance haïtienne.

Après avoir ressenti un malaise, au cours duquel elle est tombée, Sonia a été transportée d’urgence, dimanche matin 4 décembre 2011, à l’hôpital “ Seguro social nuestra senora de la Altagracia ”. Elle a succombé d’un infarctus quelques heures plus tard, soit 10:00 locales (15:00 gmt)..

Ces dernières semaines, Sonia, fondatrice du mouvement de femmes dominico-haïtiennes (en espagnol movimiento de mujeres dominico-haitianas / Mudha) était durement éprouvée par une campagne drastique, voire un antihaïtianisme exacerbé, d’ultranationalistes dominicains qui menaçaient de mort la militante de droits humains et sa famille jusqu’à aboutir à une décision récente de la cour suprême dominicaine refusant la nationalité dominicaine aux descendants d’Haïtiens, considérés comme “étant en transit” sur le territoire voisin d’Haïti.

Sonia, qui était de santé fragile, avait subi deux interventions chirurgicales au cœur qui l’ont entraînée à porter un stimulateur cardiaque ou “pacemaker” (dispositif implanté dans son organisme pour délivrer des impulsions électriques à son cœur).

Née en 1963, dans un batey [nom donné au campement où vivent les coupeurs de canne] d’une ancienne usine sucrière appelée Catarey (Nord de la République Dominicaine), d’une mère haïtienne – qui est en arrivée en 1951 sur le territoire voisin -, la militante a consacré toute sa vie à défendre la cause des descendantes et descendants d’Haïtiens, à qui l’administration politique nie encore le droit à la nationalité dominicaine.

Sonia a commencé très tôt, à l’âge de 13 ans (en 1976), à s’intéresser à la cause des migrantes et migrants en organisant une manifestation de cinq jours avec les travailleurs de la canne à sucre dans un des bateyes.

En présence de Sonia, l’organisation Mudha – qui a établi une branche de travail à Léogane après le séisme de janvier 2010 en Haïti - avait remis des diplômes de formation, le 19 août 2011 à Léogane (à une trentaine de kilomètres au sud de la capitale haïtienne Port-au-Prince), à plus d’une centaine de femmes haïtiennes (déplacées après le tremblement de terre du 12 janvier 2010), qui venaient d’être rompues (pendant plusieurs mois sous les auspices de Mudha) à des cours techniques d’élaboration de produits cosmétiques et de nettoyage domestique, de décoration intérieure et de préparation de bougies aromatiques. [rc apr 08/12/2011 10:00]


[1Ce reportage a bénéficié de facilités logistiques de la plateforme haïtienne dénommée Groupe d’appui aux rapatriés et réfugiés / Garr, une des organisations partenaires de Mudha.