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Évitons les amalgames dans la crise haïtienne

Opinion

Par Weibert Arthus

Jean-Bertrand Aristide est illégitime. Les soulèvements armés aux Gonaïves et à Hinche consacrent la fin de l’indifférence de la communauté internationale face à la crise haïtienne mais pas le début de l’opposition à Jean-Bertrand Aristide. En effet, depuis les dernières élections de mai 2000, des voix s’élèvent contre l’inacceptable politique du parti lavalas, de Jean-Bertrand Aristide, qui a une conception très anti-démocratique de l’expression populaire à travers les urnes. Et si on voulait remonter plus haut dans le temps, on verrait les contestations aux pratiques lavalassiennes prendre chair depuis 1997, année où, le 6 avril, il y a eu des élections législatives au cours desquelles Aristide a voulu imposer à la population certaines personnes au Sénat, comme Yvon Neptune. En mai 2000, le parti d’Aristide affiche ce même mépris de l’expression populaire à travers les urnes avec un René Préval fidèle au chef de Tabarre, et une police vouée à sa cause.

"Théorie de dominos" oblige, comme l’a souligné, en 2001, Ernst Mirville, qui a pris sous ses responsabilités l’organisation des élections de novembre 2000, après la démission de Léon Manus, qui dénonça en grande pompe les pressions de l’"homme de Tabarre". Le scrutin qui consacre "l’élection" de Jean-Bertrand Aristide est contesté d’avance.

Jean-Bertrand Aristide n’est pas une victime. Pour asseoir son pouvoir, Jean-Bertrand Aristide se montre extrêmement violent, autoritaire et corrompu. Pendant ses trois années au Palais national, Aristide a tout fait pour bâillonner la presse, réduire ses opposants au silence, détruire les institutionsÂ…et renforcer la capacité et le champ d’actions de ses milices, les chimères, qui rappellent tristement les "macoutes" de Duvalier, les "attachés" de Prosper Avril et les "Frapistes" de Raoul Cédras. Les différents rapports des organisations de défense des Droits de l’Homme rapportent ces faits avec beaucoup de clarté. Quelques dates sont seulement nécessaires d’être rappelées. Juin 2001 : Aristide lance sa formule "zéro tolérance" -instaurant une justice expéditive contre ceux qui sont jugés coupables par ses partisans- qui est notamment appliquée contre ses opposants politiques dans plusieurs villes du pays. 18 janvier 2001 : faux coup-d’état à l’académie de police qui donne à Aristide carte blanche pour nettoyer le haut commandement de la police. 3 décembre 2001 : Brignol Lindor, journaliste à radio Echo 2000, est assassiné par les partisans d’Aristide. 17 décembre 2001 : faux coup-d’état qui sert de prétexte aux chimères pour attaquer les médias indépendants, incendier les locaux des partis politiques de l’opposition et les résidences des opposants dans plusieurs villes du pays (notamment aux Gonaïves, où la répression est conduite par l’Armée Cannibale). 3 décembre 2002 : une marche anti-gouvernementale est noyée dans le sang à Port-au-Prince. Parallèlement différentes entités de l’Université d’Etat d’Haïti, dont la faculté de médecine et de pharmacie, sont attaquées par un groupe de chimères et de policiers en uniforme (les deux remplissant parfois la même fonction : réprimer toute manifestation contre Jean-Bertrand Aristide). Durant toute l’année 2003, des manifestations anti-gouvernementales sont sévèrement réprimées, dont celles des femmes, le 8 mars. Oser s’opposer aux pratiques arbitraires du pouvoir d’Aristide fait de n’importe quel citoyen ou groupe de citoyens de n’importe quelle catégorie sociale de la population une victime potentielle des chimères d’Aristide.

Le départ d’Aristide est la seule solution. Le vendredi "noir" du 5 décembre 2003, l’inacceptable politique répressive de Jean-Bertrand Aristide a atteint un point de non-retour. L’attaque par les chimères des locaux de l’Université, qui s’est soldée par plusieurs blessés dans le camp des universitaires, dont le vice-recteur et le recteur qui a eu les jambes brisées à coup de barre de fer, a occasionné les plus vives réactions de toutes les couches de la population haïtienne. A partir de ce jour-là , le départ de Jean-Bertrand Aristide est devenue la solution la plus évidente. Des dizaines de milliers de personnes manifestent quasi-quotidiennement dans plusieurs villes du pays, notamment à Port-au-prince, pour réclamer la démission d’Aristide. Ces manifestations sont pour la plupart réprimées très sévèrement par la police et les chimères. Les morts et les blessés se comptent par dizaines. Mais les protestataires, qui viennent de toutes les couches de la population, ne baissent pas les bras parce qu’ils ont compris une chose : le départ d’Aristide est la solution. Ceci ne veut pas dire que le départ d’Aristide résoudra tous les problèmes d’Haïti, mais sans lui, il n’est même pas possible de poser les vrais problèmes de la nation. N’est-ce pas lui qui a engendré cette insécurité politique que connaît le pays ? N’est-ce pas lui qui a appauvri davantage la population durant ces quatorze dernières années ? Qui réinventé cette forme de corruption duvaliérienne grâce à la Fondation Aristide aisément confondue avec l’administration publique ? Qui a armé et instrumentalisé les secteurs les plus marginaux de la population afin de former des bandes comme Armée Cannibale, "Dòmi nan bwa" (dormir dans les bois) , "Baz san manman" (base sans maman), "Baz sezaryèn" (base césarienne), "Rache kou poul", "Operasyon met lòd nan dezòd" (opération mettre de l’ordre dans le désordre), "Jan l pase l pase" (ça passe ou ça casse) ? La solution la plus logique est RAA : Rien avec Aristide.

Haïti ne veut pas la mort d’Aristide mais sa démission. Dans un élan "patriotique", ou plutôt démagogique - qui rappelle la belle période de la Théologie de Libération où, au cours des années 80, alors curé de Saint Jean-Bosco, il diabolisait le capitalisme et lançait des slogans patriotiques charlemagnepéraltement (du nom d’un des pionniers de l’opposition à l’occupation américaine en Haïti en 1915)- Jean-Bertrand Aristide déclare être prêt à mourir pour le pays. Mais nous sommes en février 2004 et, en quelques semaines seulement, nous avons compté plus d’une cinquantaine de cadavres de pauvres gens de la population tandis l’on pleure encore la mort de Jean Dominique, Père Tijan, Eric Pierre et des centaines d’autres compatriotes assassinés entre 2000 et 2004. Trop de sang a coulé ! Haïti et les Haïtiens ne demandent pas la mort d’Aristide, mais son départ du pouvoir. De sa vie, il peut et pourra en disposer après sa parution devant les instances judiciaires pour répondre de ses actes. Si Aristide veut être "patriotique", le seul acte qu’il doit poser, c’est : démissionner tout de suite. Sa démission étant réclamée par une forte majorité de la population, il ne peut et ne doit pas rester au pouvoir jusqu’en 2006 comme le souhaiterait la communauté internationale.

Soutenir Aristide, c’est être coupable de non assistance à peuple en danger. Il est important que la communauté internationale et les amis d’Haïti se positionnent dans le sens des exigences de la population haïtienne. Plus question de demander aux Haïtiens de négocier quoi que ce soit avec M. Aristide. On a tout essayé et tout passé au crible pendant 25 missions de l’OEA dans le pays entre 2000 et 2003. Aujourd’hui, on arrive ainsi à la plus logique des conclusions et surtout, c’est important, la seule possibilité d’avoir une solution haïtienne qui vienne d’Haïti et susceptible d’être appliquée par les Haïtiens avec le soutien de la communauté internationale. Mais RAA : Rien Avec Aristide. Ceux qui, même diplomatiquement, soutiennent ce pouvoir en déclarant qu’ils ne vont pas reconnaître un départ forcé d’Aristide vont dans le sens contraire de la volonté de la population. Ils ne font qu’appuyer maladroitement un dictateur au détriment d’une nation toute entière qui souffre de la malveillance d’un système autocratique. Plus encore, ne pas faire pression officiellement, lors des interventions sur la situation d’Haïti, pour qu’Aristide démissionne, c’est être coupable de non assistance à peuple en danger. Il ne suffit plus de dire "Stop violence". Il faut apprendre à lancer, dans l’intérêt de la population haïtienne, "Stop Aristide" sans attendre d’autres cadavres ni l’aggravation de la crise humanitaire dans laquelle est plongé le pays.

Le soulèvement ou l’insurrection -thème utilisé dans la presse internationale- des bandits aux Gonaïves et à Hinche contre le pouvoir de Jean-Bertrand Aristide fut dans un premier temps une bataille entre deux groupes de bandits qui mettait la population au milieu. Mais de plus en plus, les rebelles reçoivent un large soutien de la population qui veut à tout pris se débarrasser des délinquants du palais. Il faut donc comprendre que, dans cette affaire, Aristide ne doit pas être considéré comme une victime. Il ne faut surtout pas que ce soulèvement tourne à son avantage au point que, comme solution, la communauté internationale lui envoie de l’aide pour mater ses anciens amis et du même coup rester au pouvoir jusqu’en 2006. Il est nécessaire, pour ne pas faire un dangereux amalgame, de prendre le temps de voir et comprendre qu’avant ce soulèvement, il y a eu tout un ensemble de contestations pacifiques venant directement de la population contre le pouvoir de Jean-Bertrand Aristide. Des organisations de la société civile, au regard de l’implication directe du chef suprême de Famille Lavalas dans les graves violations des Droits de l’Homme en Haïti, ont même déclaré Aristide hors-la-loi. Remarquons qu’il est toujours considéré comme tel, et que les pacifistes ne peuvent toujours pas manifester librement leur opposition au régime. Le vendredi 20 février, 20 personnes blessées, à Port-au-Prince, au cours d’une manifestation de l’opposition réprimée par les chimères. Encore eux. Et ils agissent en toute complicité avec la police. La juste cause du départ d’Aristide, pour laquelle la population se bat depuis longtemps, est réclamée depuis septembre par l’ex- Armée Cannibale après le meurtre de leur chef Amiot Métayer, alias Cubain, nom sous lequel il est connu comme persécuteur de l’opposition et de la presse indépendante, mais cela ne doit pas être vu sous le même angle. Qu’Aristide vienne ou non au bout de ses anciens acolytes, la mobilisation en Haïti et dans la diaspora pour son exiger départ du pouvoir doit rester intacte.