Haiti : Une certaine forme de gouvernance

Débat

Par Marc-Léo Laroche

Soumis à AlterPresse le 30 octobre 2011

Maintenant que Préval et sa clique ont échoué lamentablement dans leurs manœuvres machiavéliques de se succéder à eux-mêmes ; que les tractations après les élections ont permis d’accoucher d’un gouvernement, dont on ne sait pas encore, s’il tient de l’Hydre de Lerne ou du Cerbère, il faudrait un miracle pour que toutes les têtes du monstre puissent se tourner dans la même direction et permettre de dessiner les contours des projets à réaliser près de deux ans après le séisme. Il n’y a pas de doute, le quinquennat du président Martelly s’annonce, pour plusieurs raisons, sous le signe euphémique de l’imprévisibilité.

Qui aurait cru, après un temps interminable d’obscurité où se déployaient inlassablement les phalanges macoutiques duvaliéristes, les légions macabres du banditisme lavalassien et même les rapaces insatiables de l’Inité, ersatz de fraîche mémoire du courant lavalassien, on ferait encore face aujourd’hui à cette créature dont on ne connaît ni la nature ni le projet ?

Serait-on condamné à supporter encore cette forme exécrable de gouvernance, génératrice d’iniquités de toute nature, par une engeance juchée comme des vautours au faîte de l’administration publique et bien déterminée comme toujours, à mettre le pays en coupe réglée tout en se donnant des airs de respectabilité ? Devrait-on continuer à subir comme une chape de plomb sur le pays tout entier, l’arrogance des obscurantistes et des gredins de tout acabit qui émaillent les allées du pouvoir et qui se donnent le droit de recourir à toutes les manœuvres pour bloquer l’avancement du peuple ? Assisterait-on plutôt à la magie de l’aurore boréale sous les tropiques, prélude d’une renaissance que plusieurs générations de rêveurs appellent de leurs vœux et que des initiatives rassembleuses ou qu’on prend pour telles du président de la république ont semblé conforter ? Il y a très peu de gens lucides pour croire que de telles initiatives peuvent amener, en cette conjoncture politique, à autre chose qu’à du vent.

S’il y a une petite minorité propre à se ranger à l’option de la renaissance, la grande majorité semble d’un avis contraire. Et comment en serait-il autrement ? Depuis l’indépendance, les Haïtiens ne sont-ils pas inlassablement malmenés par des despotes sans envergure qui s’arrangent pour rançonner le plus grand nombre et leur fermer l’horizon de l’espoir ? Le sentiment de détresse qui prévaut aujourd’hui n’est pas différent de ce qu’il était à la veille du centenaire de l’indépendance nationale. Selon Berloquin-Chassany, les gens de l’époque voulaient « au prix de tous les sacrifices, en finir avec les gouvernements fondés sur la corruption et le despotisme, enrichissant quelques uns et tyrannisant les autres au détriment des intérêts de toute la communauté » [1]. Les choses n’ont donc guère changé depuis et ont même empiré.

En effet, à certains égards, et compte tenu des acquis de civilisation, on pourrait même soutenir que les hommes politiques d’aujourd’hui sont pires que ceux d’hier. La population actuelle raffole de se gausser d’Antoine Simon comme s’il était le pire des incapables à gouverner ce pays ; pourtant, en dépit des réserves, ce que ce dernier a réalisé en terme de développement du pays, aucun des chefs d’État, de Duvalier à Préval, ne l’a réalisé. Voilà ce qu’écrit à son sujet l’historien Lemarec Destin : « loin de recourir à une rhétorique creuse, truffée de déclarations pompeuses, démagogiques et fallacieuses, à laquelle nous ont habitués nos hommes politiques, le nouveau président s’est attelé à la mise en œuvre de son plan…Durant son cours passage au pouvoir, moins de trois ans, il a su prendre - et ce fut là son grand mérite - d’importantes mesures gouvernementales porteuses d’avenir, au bénéfice de très larges couches de la population. Porté par cette vision résolument « développementiste », l’ex-délégué du Sud agissait simultanément sur deux secteurs-clés, susceptibles de donner une impulsion nouvelle à l’économie du pays : le transport ferroviaire et l’agriculture » [2]. De fait c’est lui qui mit en œuvre par des accords avec des firmes américaines les chemins de fer du Nord et l’industrie de la figue-banane, deux initiatives conjointes dans le temps qui ont permis, entre autres, d’utiliser une grande partie de la main-d’œuvre disponible et dynamiser l’économie de la région.

Quand on sait que l’un des principaux maux de l’économie paysanne concerne l’absence des voies de pénétration, on ne peut que se féliciter que ce chemin de fer ait pu permettre, dès le début du siècle dernier, de désenclaver cette portion si fertile du territoire national.

Non contents de ne rien faire de positif qui vaille la peine de passer à l’histoire, on dirait, paradoxalement, que les hommes politiques d’aujourd’hui se signalent plutôt par leur discours insignifiant. Un discours qui est totalement le miroir de leur gouvernance. Au point de provoquer de l’urticaire chez beaucoup d’Haïtiens dès qu’ils ouvrent la bouche. Par le niveau de son langage dans ses démêlés avec le député Bélizaire, l’actuel président pourrait effrontément en porter le flambeau. Car, si son échange de propos avec le député a été bien rapporté, la chronique politique au pays n’a jamais rien enregistré de plus ordurier. Il y a un discours qui est incompatible avec la fonction de président de la république et plusieurs d’entre les gouvernants, par une inaptitude fondamentale ou même une inadéquation plus foncièrement ontologique, ne semblent pas en saisir les exigences.

Au chapitre des propos scabreux, on ne saurait non plus exagérer le rôle d’Aristide. Tout le monde sait par quel artifice langagier il a apporté son soutien au supplice du collier communément appelé le « Père Lebrun ». C’est ce type de discours pour lequel plusieurs individus ont été poursuivis criminellement au Rwanda.

Dans un autre registre de la vanité des discours, comment ne pas reconnaître la place unique d’Aristide. Lors de la conférence de Montréal sur les changements climatiques en 2005, ce dernier a eu à accorder une entrevue à Louis-Gilles Francoeur, journaliste au Devoir. « À la question de savoir, dit Francoeur, pourquoi l’aide internationale fournie à ce pays (Haïti) ne s’était pas encore soldé par la mise en place d’un important programme de reboisement, le président haïtien d’alors m’avait répondu cette ineptie monumentale : on le fera, m’avait-il dit, en substance, mais après avoir enseigné aux gens comment épeler le mot « arbre » parce qu’il est fondamental, disait-il, de pouvoir saisir ce mot et le concept pour agir efficacement sur le terrain » [3].

Préval n’est sans doute pas très bavard, mais quand il lui arrive de répondre à des questions, il est rare qu’on ne regrette pas son silence. C’est l’expérience que plusieurs ont faite en l’entendant en 2008, lors d’une conférence internationale à Québec, répondre à un trio de journalistes. À l’entendre, les haïtiens ne portent aucune responsabilité dans la dégradation de l’environnement en Haïti. La responsabilité à cet égard est imputable seulement aux colonisateurs européens. Comme si le couvert végétal disponible aujourd’hui n’a pas connu une dégradation vertigineuse par rapport à ce qu’il était au début du siècle dernier.

Mais si le peuple gagne généralement à ne pas l’entendre, il y a des moments où son mutisme parle de la profondeur de son insignifiance. Ce fut le cas lors du silence assourdissant qui a suivi le séisme de 2010. Un mois après cette catastrophe qui a causé plus de 200.000 morts et le triple de blessés, il n’avait pas encore ouvert la bouche, ne serait-ce que pour compatir à la souffrance de la population, à défaut d’indiquer les projets en cours pour faire face à la situation [4].

Nous ne disposons pas de l’analyse comparative des états sur le plan de la gouvernance ; mais il doit être rare de trouver sur la planète une situation plus médiocre que la nôtre. Toujours prêts à se réclamer des hauts faits d’armes qui ont été à l’origine de l’abolition de l’esclavage et de l’indépendance du pays, les Haïtiens ne comprennent pas que la meilleure façon de rendre justice à nos valeureux ancêtres, c’est par l’édification d’un pays où tous les hommes auraient la capacité et la liberté de développer équitablement leurs potentialités. Cela suppose une gouvernance qui est, évidemment, très loin de celle dont on se prévaut depuis 1804.

Marc-Léo Laroche
edcramoel.blogspot.com