Haiti-Reconstruction : Déficit de leadership

Enquête

Troisième et dernière partie

Dans le cadre du partenariat médiatique « Ayiti Je Kale »*, dont fait partie AlterPresse

Léogane, 6 sept. 2011 [AlterPresse] --- L’un des plus grands défis dans l’effort de reconstruction, et surtout dans la reconstruction d’habitations, c’est le manque de leadership.

En fait, Haïti a sa propre agence de logement social : l’Entreprise Publique de Promotion de Logements Sociaux ou l’EPPLS. Avant le séisme, elle était responsable de construire et superviser les projets domiciliaires, mais la plupart ont échappé à son contrôle. Les résidants paient rarement le loyer à l’État et dans plusieurs cas, l’EPPLS ne sait même pas qui occupe les logements.

Depuis le 12 janvier, l’EPPLS a été « souvent sollicitée », explique son directeur, Elonge Othélot, à A yiti Kale Je, mais son budget n’a pas augmenté significativement. Or, il a fait remarquer qu’au cours des 17 derniers mois, il a participé à de nombreuses rencontres avec les organisations et agences nationales et internationales.

« On parle de faire de l’EPPLS une institution sérieuse », dit-il.

Qu’on en parle ou non, 17 mois après le séisme, une chose est claire : le stationnement de l’EPPLS est remplie de véhicules rouillés et on attend toujours qu’elle reconstruise, voire qu’elle répare une première maison.

Tous les intervenants constatent un vide au niveau du leadership. L’équipe de logements de la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) montrait il y a huit mois une présentation PowerPoint qui ne tournait pas autour du pot.

La présentation, dont AKJ a obtenu copie, énumérait les principaux défis :

« • la multiplicité des intervenants non gouvernementaux dans la reconstruction ;

• la multiplicité des organismes publics disposant d’une part du pouvoir ; l’absence d’agence qui chapeaute le tout ; l’absence de politique globale ».

Dans une entrevue en octobre 2010, le coordonnateur du Shelter Cluster à l’époque dénonçait déjà publiquement le problème du manque de leadership, demandant que « tous les paliers gouvernementaux se réunissent pour parler d’une seule voix ». [Voir Dossier #1 Ayiti Kale Je - http://www.ayitikaleje.org] Il y a presque un an.

Ce mois-ci, presque la même observation.

Priscilla Phelps, conseillère sénior en Logements et quartiers pour la CIRH, disait à AKJ qu’une plus grande présence du gouvernement aurait pu assurer une meilleure utilisation des fonds des T-Shelters.

« En l’absence d’une politique de dialogue sur les façons d’utiliser les fonds humanitaires pour les abris, ou de toute norme en la matière, les organisations internationales choisissent les solutions les plus concrètes à mettre sur pied », admet-elle. « On peut difficilement les blâmer de prendre ces décisions ».

Plus récemment, une mission des Nations Unies a “déploré” ce manque de coordination de l’assistance en générale.

Selon Le Nouvelliste, suite à une visite plus tôt cet été, le Groupe consultatif ad hoc sur Haïti du Conseil économique et social (ECOSOC) a noté que « la coordination de l’aide internationale reste insuffisante. Cela entraîne des chevauchements et réduit l’efficacité des interventions, » et que « l’éparpillement des activités est souvent déploré ».

Au-delà de la transition

On donnerait une image déformée de la reconstruction si on ne parlait que des 116 000 T-Shelters. En fait, il existe de nombreux projets de construction et de reconstruction domiciliaires qui ont été approuvés par la CIRH et qui sont déjà en cours d’exécution.

Par exemple, 17 000 maisons seront réparées ou entièrement reconstruites dans le cadre d’un projet qui transformera le quartier Delmas 32, dans la capitale.

Au total, les grands projets de la CIRH, financés par la Banque Mondiale, la Banque Interaméricaine de Développement (BID), divers donateurs bilatéraux et le gouvernement haïtien, s’élèvent à 176,5 milliards $ et serviraient à réparer ou reconstruire entièrement 41 759 maisons. [Voir tableau Partie 2]

Mais en y regardant de plus près, les chiffres révèlent ceci :

• Les sommes dépensées en T-Shelters, probablement entre 200 M$ US et 300 M$ US, représentent environ la même de ce qui est présentement disponible pour les grands projets de construction ou de reconstruction domiciliaires. Et, qui est chargé de suivre ces budgets pour voir où va l’argent ? AKJ a demandé à cinq agences travaillant encore sur le terrain, des chiffres relatifs à leur budget. Une seule d’entre elles a répondu.

• En tout, les agences humanitaires et les grands projets approuvés par la CIRH construiront ou répareront 68 025 maisons. Ce nombre est impressionnant. Mais il représente moins de la moitié des 171 584 maisons endommagées ou détruites le 12 janvier 2010 (d’après la CIRH). Même si l’on estime (avec générosité) qu’un tiers des T-Shelters (38 280) peuvent être transformés en maisons permanentes. Ce signifierait que seulement 106 305 foyers sont à réparer ou à construire. Et les 65 279 autres logements ?

• Qu’ils soient on non bien conçus, les deux grands projets domiciliaires de René Préval dans la capitale – Fort National et La Piste, qui sont censés desservir 8000 familles – ont été mis en veilleuse, du moins pour l’instant. (Il semblerait qu’un plus petit projet pour La Piste aille de l’avant).

• Au moins 5400 des maisons, et peut-être plus, seront construites près du nouveau Parc Industriel du Nord, un énorme parc d’usines d’assemblage qui était déjà en phase de planification avant le séisme. S’il n’est pas impossible que les victimes du séisme habitent ces maisons, c’est plutôt improbable.

• Il n’y a aucun grand projet prévu pour la région des Palmes.

• Enfin, la plupart des constructions et des réparations viseront les maisons des propriétaires et non des locataires.

En effet, le « Cadre de travail du retour des déplacés dans leurs quartiers et de la reconstruction des logements » approuvé par le gouvernement annonce clairement que l’objectif global est de « rétablir la situation des ménages à ce qu’elle était avant le tremblement de terre, c’est-à-dire d’aider les propriétaires à reconstruire et les locataires à recouvrer leurs droits de locataires ».

Les subventions font partie des solutions envisagées pour les locataires, bien qu’aucun consensus final sur le nombre et la stratégie n’ait encore vu le jour.

Entre temps, le parc locatif a considérablement diminué au même rythme que les loyers ont augmenté. Selon l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI), les prix combinés dans la catégorie « Loyer du logement, Energie et Eau » ont augmenté de 16 pourcent depuis le séisme.

Aujourd’hui, 17 mois après que la terre ait tremblé, plus d’un demi-million de personnes vivant dans des camps crasseux ne peuvent même compter sur leur minuscule abri. Les propriétaires et les élus municipaux poursuivent les expulsions, qui sont illégales au regard du droit international.

Selon l’Organisation International de Migration (OIM), qui coordonne les camps, jusqu’à 31 mai 2011, les propriétaires ou les autorités ont expulsés ou « partiellement expulsé » de 93 sites 58 993 personnes déplacées. Environ 133 484 réfugiés vivant dans des camps sont actuellement menacées d’expulsion.

Selon Phelps, le nouveau gouvernement, qui se dit opposé aux évictions mais qui n’est jamais encore intervenu pour y mettre un terme, semble adopter une approche plus déterminée sur la question de logement et de la relocalisation.

« Le gouvernement Martelly travaille à définir une stratégie de reconstruction de logement et de quartier claire, et fait déjà des progrès dans sa mise sur pied », a-t-elle affirmé à AKJ.

En effet, Martelly a récemment organisé une « semaine de la reconstruction ». Entre autres, il a dévoilé ses plans pour reconstituer ses ministères, annoncé un nouveau programme d’hypothèque à taux fixe appelé « Kay Pa M » (ma maison) et inauguré une exposition de maisons modèles. Il a également inauguré le « 400 dans 100 », un projet de l’agence gouvernementale, le fonds d’assistance économique et sociale (FAES).

Avec une subvention de 30 M$ de la BID, le FAES a promis de construire 400 nouvelles maisons pour les victimes du séisme à Zoranje, au nord de la capitale. Les maisons font partie d’un projet de construction de 2000 maisons, dont au moins 400 iront aux travailleurs du parc industriel du nord.

L’exposition de maisons « Mieux construire les communautés » – qui présente 64 modèles de maisons antisismiques triées parmi celles présentées par 300 compétiteurs au cours d’une année de concours et de conférences – a coûté 2 M $. Le modèle de maison qui en résulte se vend en général entre 10 000 $ et 20 000 $. Comme la plupart des haïtiens gagnent moins de 2 $US par jour et que le taux de chômage et d’emplois précaires s’élève à environ 65 %, il est peu probable que la vaste majorité puisse acquérir une maison, sans parler du terrain où la construire.

Kay Pa M, le nouveau programme hypothécaire est également restreint. Il vise ceux qui ont eu des emplois à temps plein, dans le secteur privé ou semi-public pendant au moins trois ans, qui ont « un revenu professionnel régulier et suffisant, un titre de propriété valide » et « un permis de construire ». Comme l’exposition de maisons, le programme vise clairement un public précis. Il sera assurément utile aux petites classes moyennes du pays, mais il laisse les sans abris exposés au soleil, à la pluie et au choléra.

S’il persistait des doutes sur le style de reconstruction de Martelly, ils se sont évanouis durant la Semaine de la reconstruction, lorsque le président a annoncé : « Il est entendu qu’il n’y aura pas de don de logement ».

Phelps et l’équipe d’habitation de la CIRH ne sont pas nécessairement contre cette approche.

Dans une présentation intitulée « Building the Bridge While We Walk on It » (construire le pont pendant qu’on marche dessus) et préparée en avril dernier, on suggérait de multiples stratégies pour sortir les gens des camps et les relocaliser dans des campements transitionnels, la réparation et la construction rapide d’unités locatives et une stratégie unifiée d’aide financière aux maisons », mais on oubliait les maisons gratuites et permanentes pour les anciens locataires.

Phelps disait, dans une entrevue accordée à AKJ, espérer qu’il y aura du financement et des mécanismes pour permettre la plus grande participation des communautés touchées, puisque les gens sont presque toujours meilleurs à régler leurs propres problèmes que les étrangers.

Et elle ajoutait : « il y a toujours un besoin critique de ressources pour renforcer les institutions du gouvernement d’Haïti ».

L’avocat Patrice Florvilus, responsable du Bureau d’avocat défenseur des opprimés, qui aide les victimes d’évictions, est d’accord avec le rôle crucial que doit jouer l’État.

« Si la situation est telle qu’elle est aujourd’hui, si les ONG gaspillent les fonds, le premier responsable c’est l’État haïtien. Puisque c’est lui qui est responsable de contrôler toutes les institutions du pays », dit-il à AKJ.

« Depuis le 12 janvier, ajoute Florvilus, les ONG et l’État ont tous deux échoué. En fait, leur échec remet en question les structures de notre État. »

Mais Florvilus ne croit pas que le gouvernement ou l’État actuel ait l’intention de remettre en question les structures responsables de l’énorme bilan humain, la question foncière et les énormes inégalités en Haïti.

Selon Bernard Ethéard, expert foncier [voir partie 1], lui et d’autres, la plupart des propriétés « privées » sont en fait des terres de l’État qui ont été cédées aux amis des divers régimes.

D’après Florvilus :

« Seuls 5 % de la population détiennent des titres de propriété. Et lorsque les soi-disant propriétaires veulent procéder à une éviction et que vous les poursuivez en cour, ils ne s’y rendent pas. Parce qu’ils n’ont pas de titres réels !

Selon les déclarations de quelqu’un… ‘Les gens dans les camps n’avaient pas de maison avant le séisme de toute façon’. Oui, c’est vrai. Ils n’avaient pas de maison ! Et maintenant, le moment est venu de remettre en question les structures de notre société.

Pourquoi une catégorie de gens a-t-elle des maisons et les autres non ? » [akj apr 06/09/2011 08:00]

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* « Ayiti Kale Je » (http://www.ayitikaleje.org/) est une initiative de partenariat médiatique en vue d’assurer des investigations journalistiques sur la reconstruction d’Haïti suite au séisme dévastateur qui a frappé le pays et fait 300.000 morts et autant de blessés.

Le Groupe Médialternatif est un des partenaires de cette initiative, à travers son agence multimédia AlterPresse (http://www.alterpresse.org/), avec la Société d’animation et de communication sociale (Saks - http://www.saks-haiti.org/).

Deux réseaux participent également : le réseau des femmes animatrices des radios communautaires haïtiennes (Refraka) et l’association des médias communautaires haïtiens (Ameka), qui est composé de stations de radios communautaires à travers le pays.