Les derniers jours du système financier international ? (Première partie)

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 26 aout 2011

La crise financière actuelle oblige l’observateur averti à concentrer son attention sur les problèmes de fond. À moins de vouloir prendre des chemins qui ne mènent nulle part, il doit s’armer d’instruments d’analyse rigoureux et aborder la crise de manière méthodique et sans complaisance. En outre, on ne saurait masquer la réalité ni la sous-estimer, car elle est têtue. L’économie américaine, qui représente 35% du PIB mondial, perd plus de 1 000 milliards de dollars annuellement depuis 2008. Dans ce PIB dominé par le secteur du « feu » [en anglais FIRE (finance, insurance, real estate)], les opérations financières sont plus importantes que les activités industrielles, qui, mondialisation aidant, sont sous-traitées (outsourced) principalement à la Chine. Signe des temps : le nouveau pont de la baie de San Francisco est construit à Shanghai [1]. Comme l’indique le Tableau 1, la proportion des dettes par rapport au PIB est passée, de 1980 à 2010, de 162% à 356%

La financiarisation fait maintenant la loi, privilégiant les gains en capital réalisés sur les valeurs mobilières (capital gains of securities) par rapport aux bénéfices traditionnels et aux intérêts. Pour contourner le fisc américain, qui taxe davantage les dividendes que les plus-values résultant des gains en capital, les actionnaires de la Corporate America ont mis en œuvre dans les conseils d’administration tout un arsenal de manipulations et de pratiques de corruption utilisant la comptabilité créatrice, l’évaluation au cours du marché (mark to market), la mauvaise gestion des capitaux détenus dans des régimes de retraite par capitalisation, etc. La compagnie Enron, de triste mémoire, demeure l’exemple achevé de ces pratiques corporatives corrompues qui, selon les avocats du PDG de cette dernière, sont des pratiques d’entreprise normales qui ne devaient en aucun cas être criminalisées [2].

Nous avons déjà analysé la stratégie de globalisation financière de la décennie 1980 des Leverage Buy Out (LBO), rachat d’entreprises grâce à l’effet de levier, à partir de laquelle « les entreprises étaient achetées dix ou quinze fois la valeur de leur excédent brut d’exploitation (EBITDA en anglais c.-à-d. résultat avant intérêts, impôts dépréciation et amortissements) [3]. » Nous disions alors : « La stratégie de globalisation financière et de financiarisation conduirait à la corruption du capitalisme de par l’encouragement que ce système donne au surendettement des entreprises. C’est le point de vue de John C. Bogle [4], fondateur et ex-PDG du fonds d’investissement Vanguard Group en Philadelphie. Dans son entendement, la financiarisation affecte la structure du capital de l’entreprise privée en faisant évoluer le ratio dettes/fonds propres dans le sens de l’endettement afin de donner aux actionnaires les leviers de commande par rapport aux managers [5]. »

Dans une corruption sans précédents dans les annales de l’humanité, le château de cartes de la finance spéculative s’est effondré. Comme l’a montré Danny Schechter, une coalition de banquiers, courtiers et autres marchands a pensé et réalisé une arnaque de haut vol, créant plus de 1 000 milliards de produits hypothécaires toxiques entre 2005 et 2007 [6]. Après que le prix Nobel d’économie Paul Krugman ait qualifié l’économie américaine de « Madoff économie » [7], en référence à Bernie Madoff dont la pyramide a été découverte suite justement à la débacle des subprime, d’autres analystes ont parlé de ponzification de l’économie américaine et de l’escroquerie qui la caractérise [8]. Quels que soient les silences des média sur ces faits, la misère grandissante qui s’en est suivie ne peut pas être masquée. Les cités de tentes n’ont pas fait leur apparition seulement en Haïti après le séisme du 12 janvier 2010. Elles se sont développées aussi aux États Unis d’Amérique depuis le séisme financier des crédits hypothécaires à haut risque (subprimes) où ces campements de fortune se multiplient de l’est à l’ouest, du nord au sud [9]. Selon la chaîne de télévision conservatrice Fox News, des terrains vagues sont appropriés par des familles sans logement (squatters) à Providence, au Rhode Island ; à Colorado Springs, au Colorado ; à Virginia Beach, en Virginie ; à Olympia, dans l’État de Washington et à Sacramento, en Californie [10]. Et tout comme en Haïti, où le système financier international sous la houlette des États-Unis ne peut afficher aucun résultat 18 mois après le séisme, si ce n’est l’importation du choléra, cette situation désespérée perdure pour les millions de personnes qui vivent sous des tentes aux États- Unis d’Amérique. Auront-elles le même sort que les habitants de la Nouvelle Orléans, qui, six ans après le passage de l’ouragan Katrina, attendent toujours le mieux-être promis ?

La quadrature du cercle

La période de chômage la plus longue connue depuis la grande dépression de 1929 fait penser au drame collectif décrit dans Les raisins de la colère par John Steinbeck. Le Bureau of Labor Statistics (BLS) a vite fait d’étendre de deux à cinq ans le critère du chômage de longue durée [11]. Parallèlement, le nombre des saisies immobilières va surpasser en 2011 le niveau record de 3,8 millions atteint en 2010, ce qui représente une croissance de 2% par rapport à 2009 et de 23% par rapport à 2008 [12]. Les signes avant-coureurs de la crise étaient pourtant visibles dans le secteur du logement où les prix avaient plus que doublé dans les cinq années précédant 2008, à un tel point qu’en cette année-là, la valeur totale des hypothèques s’élevait à plus de 90% du PIB [13]. Des millions de gens sont au chômage, dont le niveau est officiellement de 9,1%, mais plutôt de 16,1% selon les statistiques du BLS [14]. La crise financière actuelle, commencée avec celle des subprimes qui a causé l’effondrement de la maison de crédit à l’habitat New Century en 2007, continue depuis avec de nombreux rebondissements.

Le pays se retrouve dans ce que Keynes appelait la « trappe de la dette ». Une vraie quadrature du cercle. À l’école qui propose de réduire le déficit budgétaire en augmentant l’impôt surtout sur les plus riches afin de créer des programmes de travaux publics pour diminuer le chômage s’oppose celle qui voit dans toute augmentation d’impôt une baisse de l’épargne (et des investissements), qui diminue à son tour la compétitivité. En réalité, le premier groupe a raison, car les inégalités des revenus se situent au premier rang des facteurs qui ont provoqué la crise. Telles sont les conclusions d’une analyse du très orthodoxe Fonds Monétaire International (FMI) comparant la conjoncture d’avant la grande dépression de 1929 à celle qu’on refuse de nommer aujourd’hui. Selon le FMI, entre 1920 et 1928, la part de revenus de 5% des ménages américains les plus riches dans le revenu national a augmenté de 24 à 34%. On sort carrément de la littérature grise à laquelle cette institution nous avait habitués. En interrogeant le fondement de la distribution des revenus, l’étude du FMI précise que, entre 1983 et 2007, la part de revenus de 5% des ménages les plus riches aux États Unis est également passée de 22 à 34% du revenu national. En outre, elle révèle que dans le même temps l’endettement des ménages américains les plus pauvres a cru de 50 % [15]. Enfin l’étude montre que le salaire horaire réel des 10 premiers centiles de la population a augmenté de 70%, tandis que celui des catégories médianes diminuait de 5% et que celui des salaires des 10% au bas de l’échelle chutait d’environ 25% [16]. Le FMI a-t-il fini par comprendre, comme le dit Joseph Stiglitz, que « le bien-être économique dépend de l’égalité sociale et la justice [17] » ?

Le quotidien « Wall Street Journal » donne raison à Karl Marx

Le capitalisme de copinage et de casino fonctionne à merveille comme dans le film Casablanca de Humphrey Bogart et d’Ingrid Bergman. L’économie américaine est rentrée dans une spirale fatidique avec l’accord sur la réduction de la dette publique de 2,2 mille milliards de dollars agréée par le Congrès américain sur une décennie. La diminution des dépenses publiques ne peut qu’augmenter le chômage déjà élevé, tout en annulant les effets du plan de relance (stimulus package) des 786 milliards de dollars adopté par le président Obama en 2009. Les conservateurs américains ont contraint ce dernier à faire un pas en avant puis deux pas en arrière, pour l’amener exactement là où ils voulaient et diminuer ses chances d’avoir un deuxième mandat. Dans le même temps, les filets de sécurité et les programmes sociaux (assurance-maladie et sécurité sociale) sont menacés. Le prix Nobel d’économie Paul Krugman a parlé de la peur et de la colère des Américains devant la capitulation d’Obama, considérée comme ce qu’il nomme un « kidnapping » [18].

On se retrouve en plein dans ce que Karl Marx avait écrit il y a plus d’un siècle concernant les contradictions internes du capitalisme aboutissant à l’autodestruction du système du fait même de la diminution des revenus des travailleurs par rapport à ceux revenus des capitalistes. Ce sont les conclusions auxquelles est parvenu l’économiste Nouriel Roubini dans le Wall Street Journal [19]. Tout se passe comme dans l’ouvrage de Gabriel Garcia Marquez Chronique d’une mort annoncée. Tout le village de Sucre savait que Santiago Nasar allait être assassiné par les deux frères d’une jeune femme répudiée par son mari la nuit même de ses noces, parce qu’elle aurait perdu sa virginité avec Santiago. Mais personne ne fit rien pour avertir ce dernier et empêcher qu’il échappe à ce sort.

Sur la scène financière internationale, on savait que la Grèce (pays qui a inventé la tragédie) était un canard boîteux au sein de l’Union Européenne (UE). Pourtant ce pays a pu maquiller ses comptes jusqu’en 2004, grâce à la corruption des conseillers de la haute finance américaine [20]. Elle se passait la corde au cou, car les dispositions institutionnelles de ladite zone euro lui refusaient tout concours de la banque centrale européenne (BCE) dans la négociation des titres de sa dette publique et l’obligeaient à recourir aux marchés financiers qui l’ont dépecée [21]. En avril 2010, l’agence de notation Standard & Poor’s a diminué la cote de la Grèce de BBB à BB+, faisant des titres émis par ce pays des obligations de pacotille (junk bonds). La crise en Grèce a contaminé le Portugal qui a vu sa cote passer de A+ à A-, puis le 5 juillet 2011, l’agence de notation Moody’s l’a encore dégradée de 4 crans, soit de Baa1 à Ba2, avec une perspective négative.

Tableau 1 PIB et Dettes ( 1980-2010) [22]

 

 

 

 

 

 

Années

PIB ($Milliards)

Total dettes ($ Milliards)

Total dettes/PIB %

Dettes du secteur financier

Dettes du secteur financier, en % des dettes totales

Dettes du secteur non financier, en % des dettes totales

 

 

 

 

 

 

 

1980

2,788.1

4,525.1

162.3%

578.1

12.8%

87.2%

1985

4,217.5

8,622.9

204.5%

1,257.3

14.6%

85.4%

1990

5,800.5

13,766.8

237.3%

2,613.6

19.0%

81.0%

1995

7,414.7

18,468.6

249.1%

4,233.5

22.9%

78.1%

2000

9,951.5

27,137.5

272.7%

8,157.8

30.1%

69.9%

2006

13,398.9

41,279.4

308.1%

14,291.4

34.6%

65.4%

2007

14,061.8

45,353.9

322.5%

16,217.5

35.8%

64.2%

2008

14,369.1

50,043.2

348.3%

17,123.1

34.2%

65.8%

2009

14,119.0

52,433.4

371.4%

15,168.4

28.9%

71.1%

2010

14,660.4

52,399.5

357.4%

14,171.3

27.0%

73.0%

La politique d’émission monétaire ou du tigre de papier

La droite américaine n’est guère de l’avis du professeur Roubini, qui estime que l’entreprise privée, motivée uniquement par le profit dans le cadre du capitalisme, ne marche pas et produit des crises enrichissant quelques-uns et plongeant la majorité dans la misère. Pour cette droite rassemblée autour du Tea-Party, c’est le gouvernement qu’il faut blâmer pour la crise. Il fallait laisser couler les entreprises défaillantes de la Corporate America telles que AIG, Goldman Sachs, UBS, Fannie Mae, Freddie Mac, Merrill Lynch, J. P. Morgan, General Motors, Chrysler, etc. Le marché aurait apporté sa propre correction sans l’intervention gouvernementale opérée avec la FED (la banque centrale) et le Trésor dont les dirigeants ont manipulé le système en tirant des avantages pour eux-mêmes avec l’argent des contribuables. Michael Bloomberg, maire de New York et propriétaire de la société financière qui porte son nom, a dû intenter un procès à la FED en novembre 2008 pour connaître neuf mois plus tard les noms des firmes qui ont bénéficié des 2 mille milliards de dollars du plan de sauvetage financier (bail out) [23]. Pour les fondamentalistes du marché, il aurait été préférable que la FED s’abstienne de toute intervention. Tout serait reparti spontanément pour le mieux, dans le meilleur des mondes, comme sous l’empire d’une certaine loi de l’harmonie universelle. Il faut laisser le renard libre dans le poulailler aux portes grandes ouvertes, même si quelques volailles risquent de faire les frais de ce choix insensé. La vie est ainsi faite ! Un point, c’est tout. (à suivre)