Le sens et le rôle des acteurs externes dans la reconstruction d’Haïti

Par Leslie Péan *

Pour AlterPresse et America Latina en Movimiento

Depuis 1994, la dégradation de la situation politique a amené en Haïti un certain nombre de nouveaux acteurs qui investissent le terrain avec un capital symbolique et dans une logique dont on peut difficilement déchiffrer la signification profonde. Le remarquable cri de conscience de Ricardo Seitenfus [1] est un geste posé dans la bonne direction. En dénonçant la monstruosité de l’agencement opéré par la communauté internationale pour tenter d’instituer la paix sociale, Seintenfus lance un appel dramatique à la réflexion. En réalité, l’effet de mondialisation a conduit à un affaiblissement de l’État haïtien et à son contournement par les ONG.

L’État n’a plus les moyens d’assumer son rôle régalien. La prise en compte d’un tel imbroglio nécessite des investissements considérables dans l’innovation institutionnelle pour permettre le vivre-ensemble et éviter une somalisation déstabilisatrice. Les acteurs externes devraient se donner pour tâche de contrecarrer la gouvernance anarchique en aidant l’État haïtien à reconquérir sa souveraineté. Haïti est fondamentalement victime de la première internationalisation [2] esclavagiste et colonialiste qui l’a marginalisé dès sa naissance et développé une mentalité d’assiégé chez ses élites. Les acteurs externes devraient s’engager autrement sur le terrain pour aider l’État à créer le cadre normatif de sa puissance, pré-requis d’une autre gouvernementalité [3], i. e. d’une autre manière d’orienter la conduite des hommes et des femmes.

L’engagement des acteurs externes considéré ici va dans le sens proposé par Laurent Thévenot, soit d’une transformation de la dépendance en pouvoir [4]. Engagement basé sur la familiarité, « engagement perceptif non limité à la vision » [5] et servant de propédeutique à une révision des rapports de pouvoir entre multinationales et État au 21e°siècle. Par une vraie solidarité, on permet à l’État haïtien de réduire sa dépendance par rapport aux entités externes avec une stratégie façonnant sa propre évolution. En ce sens, le renforcement des dispositifs publics dans les secteurs stratégiques devient vital et permet d’augmenter leur efficacité dans la prestation des services attendus. L’enjeu est de rendre à l’État son rôle de défenseur de l’intérêt général afin qu’il puisse prévenir et gérer les crises majeures. La société civile doit lutter contre la marginalité et l’exclusion en faveur d’une gouvernementalité qui réduit la domination dans les relations de pouvoir.

L’approche bottom-up

Il faut absolument privilégier certaines options contre la pauvreté de masse pour éviter que la reconstruction ne soit une simple reproduction de ce qui a existé avant le séisme. Il importe de contribuer à promouvoir des politiques qui facilitent l’évolution des comportements, particulièrement dans le domaine de l’environnement. Une politique de conscientisation doit être menée pour réaliser un développement durable et participatif (DDP) permettant une meilleure distribution des revenus et l’accès des masses aux services sociaux de base. Les acteurs externes peuvent contribuer à un recentrage sur l’action locale en appuyant une réelle politique de décentralisation et d’aménagement du territoire qui parte de la section communale et de la région.

La reconstruction idéelle

Les facteurs non économiques comme le savoir, le capital social, la confiance, la réciprocité, le pouvoir jouent un rôle non négligeable dans le développement. La reconstruction ne saurait laisser de côté la question du pouvoir et de la domination qu’on trouve au cœur des blocages confrontés par la société haïtienne. Cette option revient à encourager l’éclosion de nouvelles écoles de pensée et la profusion de débats par l’intelligentsia francophone mais aussi créolophone. L’inventaire critique des conceptions du temps, de la vérité, du réel, de l’harmonie doit être fait sans concessions. Aucune renaissance n’est possible sans un courant de pensée qui la sous-tende. Les Haïtiens ont un besoin de ressourcement qu’ils peuvent commencer à satisfaire en réhabilitant par exemple tous leurs monuments historiques.

En redonnant sa valeur à l’esthétique, les Haïtiens contribueront à jeter les bases nécessaires pour sortir de la souffrance indicible charriée dans l’inconscient, occasionnée par les désastres, les ruines et les mutilations du beau. Mais ils ont également besoin de sortir du carcan idéel qui maintient la majorité dans la soumission. Il importe d’inventorier le stock d’idées religieuses, politiques et sociales qui bloquent la libération de la grande majorité des Haïtiens. Comme le montre Maurice Godelier, la « domination la plus forte n’est pas la violence des dominants, mais le consentement des dominés à leur propre domination [6]. » Il importe donc de déconstruire la structure de ce consentement. Pour saisir, par-delà les mains qui agissent, le cerveau qui donne l’influx nerveux à ces actions.

En effet, Godelier nous explique : « Pour mettre et maintenir "au pouvoir", c’est-à-dire au-dessus et au centre de la société une partie de la société, les hommes par rapport aux femmes, un ordre, une caste, une classe par rapport à d’autres ordres, castes ou classes, la répression fait moins que l’adhésion, la violence physique et psychologique moins que la conviction de la pensée qui entraîne avec elle l’adhésion de la volonté, l’acceptation sinon la "coopération" des dominés [7]. »

Encourager les débats de fond

L’établissement d’un observatoire de la dépendance est crucial pour mesurer l’évolution des variables clés de la dépendance alimentaire vis-à-vis de l’extérieur. Cet observatoire devrait contribuer à effacer l’image artificielle d’une Haïti où il fait bon vivre, répandue par les 4% de la population contrôlant 66% du revenu national. Image intériorisée par des factions des classes moyennes pour légitimer l’inertie devant le gâchis. Le séisme a détruit le voile maintenu dans les consciences sur cette réalité de misère dont les 900 camps éparpillés dans l’espace métropolitain constituent la pointe de l’iceberg. Mais certains continuent de se mentir en détournant leurs regards vers une Haïti virtuelle dont ils ont la nostalgie.

Les acteurs externes peuvent aider les Haïtiens à cerner l’origine et la nature des problèmes du jour. Les bases de données de la CEPAL, de la BID, des Nations Unies peuvent suppléer aux statistiques haïtiennes pour bien montrer la fausseté de la propagande d’un âge d’or. À moins de penser que l’immense majorité des 75% des moun andeyò [8] (des exclus du festin quotidien des nantis) qui vivent aujourd’hui avec moins de deux dollars par jour ne font pas partie de la nation haïtienne. La mise en place de politiques appropriées dans les domaines de l’éducation et de l’agriculture prendra acte de ce constat affligeant de la réalité. Ce faisant, le pays favorisera la matière grise nécessaire à l’éclosion des savoirs tout en accordant la priorité absolue à l’agriculture vivrière.

Les débats de fond doivent être encouragés pour trouver des solutions pratiques permettant de sortir de la culture d’apartheid dominante d’une élite qualifiée de morally repugnant par un diplomate américain, mais qui ne se considère pas plus répugnante que les autres élites du monde [9]. Les prétentions des Haïtiens à un développement sont légitimes mais le pays ne dispose pas des moyens concrets à l’actualisation de ses prétentions. La gouvernance réelle du pays n’intègre pas le savoir dans sa fonction de croissance. La cassure opérée par la dictature duvaliériste a eu pour effet de faire partir à l’extérieur l’intelligentsia privant ainsi les nouvelles générations du savoir de base nécessaire à la maitrise de l’environnement.

Mais plus important, l’hémorragie intellectuelle a affecté négativement la conscience nationale qui est restée confinée à la minuscule place d’un nationalisme culturel autoritaire et n’a pas pu se développer dans les domaines de la science, de la technique et de la finance. L’intervention extérieure peut aider non seulement à l’amélioration des rapports sociaux mais aussi au développement des compétences individuelles indispensables à un développement durable. Volonté d’insouciance, refus de mémoire et aveuglement délibéré paralysent la compréhension de l’histoire récente du pays, mais surtout ouvrent grande la voie au faux savoir des apprentis sorciers qui partagent le pouvoir politique avec des partenaires économiques qui ont bénéficié de la dictature duvaliériste. L’avenir ne peut tout simplement pas être vu par des gens qui marchent les yeux fermés et qui en plus se bouchent les oreilles pour ne pas écouter les appels répétés pour un débat national sur les causes de cette monumentale régression caractérisée par la paupérisation accélérée de diverses couches sociales.
A un moment où les normes antisismiques sont promues dans la construction avec l’appui des acteurs externes, il importe de prêter attention aux failles sociales qui fragilisent la refondation de la vie en Haïti. La pragmatique des compétences nécessaires pour accompagner des investissements à hauteur de 10 à 15% du revenu national sur une décennie exige de douloureux arbitrages. Le développement du sens d’appartenance de tous à ce pays est nécessaire pour intégrer les Haïtiens de la diaspora, les paysans, les femmes et les jeunes dans la vie nationale. Pour mettre fin à la fragmentation sociale et au repli sur soi des clans dirigeants d’une société à courte vue, la contribution des acteurs externes à la réparation des torts et à l’anéantissement des préjugés causés par deux siècles d’embargos peut se faire de mille façons. De la création d’une société de dialogue à une révolution du regard.

* Économiste, écrivain