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Haiti-Élections : Pour que le 28 novembre 2010 ne soit pas une tragicomédie

Débat

par Leslie Péan *

Soumis à AlterPresse le 29 novembre 2010

Les démocrates haïtiens ont fait preuve d’une remarquable lucidité en organisant cette rencontre de la résistance à l’hôtel Karibe le 28 novembre 2010. En plein dans la bataille, douze d’entre eux, qui deviendront quelques heures plus tard quatorze sinon quinze, ont alors pris le temps d’une pause pour accorder leurs violons et dire NON à la mascarade Préval-INITÉ pour sélectionner Jude Célestin. Leur demande d’annulation des élections et de renvoi du Conseil Électoral Provisoire (CEP) pour corruption et fraudes à grande échelle est juste. Action ponctuelle correcte, quelle que soit la suite que les uns et les autres lui donneront. Action rationnelle allant dans le sens de la modernité, comme l’entend Jürgen Habermas, c’est-à-dire de l’émergence du sujet haïtien conscient de son autonomie et de ses « droits à la participation politique [1] ». À l’heure des bilans et des observations, il est correct de dire avec tous les démocrates qu’Haïti mérite un avenir meilleur. Préval est tombé dans le piège électoral qu’il a lui-même tendu au peuple haïtien. Comme le dit L’Écclésiaste, « Les voies du méchant le tromperont ».

Les maîtres des autres

L’insoutenable légèreté du président Préval n’a pas tardé à se manifester. Il a demandé au CEP de continuer ses activités comme si de rien n’était en prétendant que seulement 5% des bureaux de vote ont été perturbés par les irrégularités. Le président Préval n’est pas le maître de lui-même. Il est manipulé par de gros intérêts qui lui tirent les ficelles comme s’il était un vulgaire pantin. Esclave de ce petit groupe qui veut sa continuité, Préval est la propriété de ceux qui se sont donné pour objectifs d’être les maîtres des autres. Si tout se passe comme prévu, les résultats du premier tour seront donc publiés par ce CEP qui a remplacé l’armée d’Haïti comme faiseur de présidents. Un phénomène qui remonte aux élections générales de décembre 1990. Émules modernes du dictateur mexicain Porfirio Diaz, ces manipulateurs haïtiens savent que : « celui qui compte les votes gagne les élections [2]. » Mais la légèreté du président Préval risque de ne pas être cette brise au parfum d’habitude familière à la classe politique et à la communauté internationale. Elle pourrait être plutôt un vent de solitude pour un courant politique qui se retrouve aujourd’hui dans un isolement pathétique.

La carte de l’innocence apparente des ambassadeurs est truquée

Toutefois l’avenir demeure fragile. Le président Préval insiste encore pour déclarer Jude Célestin président élu au premier tour. Au cœur de l’imbroglio, les pressions de la communauté internationale composée des ambassadeurs Edmond Mulet des Nations Unies, Kenneth Merten des États Unis d’Amérique, Colin Granderson de Trinidad et de la Caricom et Albert Ramdim de l’OEA. L’agenda de ces diplomates n’est pas celui du peuple haïtien. La carte de l’innocence apparente qu’ils jouent est truquée. Dans ce pays de sans-abris qu’ils occupent, de citoyens dépourvus de documents d’identité et confrontés à une épidémie rampante de choléra, ces représentants de la communauté internationale cherchent leur bonheur dans un peuple haïtien docile et qu’ils croient prêts à se jeter sur les miettes froides qui tombent de leur table. Personne n’est dupe du piège tendu au peuple haïtien par Préval en lançant le ballon d’essai d’un second tour du scrutin entre les candidats Mirlande Manigat et Michel Martelly. Les jeux de Préval s’accordent avec ceux de la communauté internationale pour se donner un sursis d’une semaine afin d’échafauder d’autres plans. Aux élections de 1957, Émile Saint Lot représentant les forces du statu quo, avait saboté la coalition Déjoie-Fignolé en proposant la présidence à Daniel Fignolé le 25 mai. Aujourd’hui la même technologie politique d’offre du pouvoir est utilisée envers Mirlande Manigat et Michel Martelly pour casser la coalition de la résistance contre la fraude électorale du parti INITÉ. Préval promet de leur ouvrir la porte du paradis du pouvoir afin de mieux les terrasser et de les jeter en enfer.

La logique de la théorie des jeux

En agitant le scénario d’une défaite de Jude Célestin au premier tour, la communauté internationale veut porter les signataires de la déclaration demandant l’annulation des élections du 28 novembre 2010 à revenir sur leurs décisions. Cette pseudo-solution serait une gifle pour le mouvement démocratique et ne saurait se justifier par les 29 millions de dollars donnés par ces diplomates pour organiser les élections ou par les promesses d’argent pour la reconstruction. Cette manœuvre semble porter fruit, si l’on en juge par des déclarations faites par Mirlande Manigat et Michel Martelly le lundi 29 novembre. Lassitude pour l’un, inexpérience pour l’autre, ce qui revient au même, ces deux protagonistes reconfigurent leur position sur l’échiquier électoral. Ils semblent prêts à accepter les résultats du CEP qu’ils vilipendaient la veille une fois que le pouvoir a fait miroiter à leurs yeux la possibilité d’une victoire. Le président Préval est-il encore en train de réussir avec ces deux candidats de l’opposition le coup fait aux partis politiques en 2009 ? Dans les deux cas, l’attrait du pouvoir corrompt la vérité. Préval mise sur la soif de pouvoir de ses adversaires afin de les diviser et de les détourner de leurs idéaux de justice et d’équité.

Les techniques de manipulations étudiées par Machiavel et Montesquieu dans leur dialogue aux enfers sont mises à jour pour exciter ou endormir les esprits suivant les occasions [3]. La vérité de la fraude électorale massive justement dénoncée par le groupe des douze rentre en contradiction avec les besoins de pouvoir de certains candidats qui changent leur fusil d’épaule. Mais René Préval ne démord pas. Il tient à ce que Jude Célestin reste dans la course. Le 28 novembre 2010 risque d’être une vraie tragicomédie dont le bénéficiaire sera Préval qui imposera Jude Célestin à ce deuxième tour face à une opposition démocratique qui aura perdu son âme dans les luttes de pouvoir entre ses propres candidats. La logique de la théorie des jeux exige une collaboration franche entre tous les partis de l’opposition pour qu’à l’issue de la course tout le monde sorte gagnant. Sinon, ce sera alors, dans le meilleur des cas, un jeu à somme nulle et dans le pire, un jeu à somme négative.

Ne pas laisser la convoitise du pouvoir diviser les démocrates

La solution brandie par la communauté internationale est inacceptable et dangereuse. C’est la voie ouverte aux futures défaites de l’opposition que la bande à Préval mijote. Pour étouffer l’espoir, le courant Préval-INITÉ ne trouve pas de mots pour exprimer ses pensées obscures. Comme son bienfaiteur René Préval, Jude Célestin ne s’est jamais engagé à quoi que ce soit. Il construit une véritable muraille pour couper le souffle aux démocrates. À travers les élections législatives frauduleuses de 2009 et celles en cours organisées par le CEP actuel qui n’a aucune crédibilité, le courant Préval-INITÉ a mis en place un dispositif de vengeance qui lui permettra de ronger le corps et le cœur de tout nouveau président venu de l’opposition et de le destituer par un vote en chambre dès qu’il jugera le moment opportun.

Pour éviter que le gouvernement issu des élections de 2010 ne meure avant son heure, il faut construire un ordre démocratique stable. Le temps est venu de mener un combat contre les séquelles de la violence coloniale qui a fait disparaître les populations autochtones et indigènes. Contre l’héritage de la violence de la traite des esclaves. Contre la continuation de la violence postcoloniale de la terreur et de l’État marron avec son armée cannibale, ses tontons macoutes et ses kidnappeurs. Pour faire revivre la flamme patriotique, pour que la confiance se réveille comme elle a commencé à se manifester au contact des uns et des autres au Karibe Convention Center le 28 novembre 2010, il importe de maintenir les attaches et les liens entre tous les secteurs qui veulent le changement. Pour cela, il ne faut pas laisser la convoitise du pouvoir présidentiel diviser les démocrates.

Reconstruire le lien social

L’appel des patriotes et des démocrates à l’indépendance nationale est plus que jamais de rigueur si l’on veut un nouveau départ. Les bases sont jetées pour reconstruire le lien social dans la modernité. Le droit de vote est un droit de l’homme fondamental et il est diabolique de vouloir le réprimer par le bourrage des urnes. Quand la communauté internationale se fait le complice d’un gouvernement qui organise des élections frauduleuses, elle installe le déficit de consensus avec lequel aucun développement n’est possible. Elle mine la politique de la mondialisation et de la globalisation en avalisant ce que Claude Lefort nomme « la dissolution des repères de la certitude [4] ». Le refus de sanctionner les fraudes électorales du CEP donne la bénédiction aux facteurs de conflits qui rongent Haïti. Or justement, ce qu’il faut à la société haïtienne c’est ce sursaut vers le haut pour la sortir de la condition d’irresponsabilité qui la maintient dans cette « incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui... [5] » La communauté internationale devrait se donner comme tâche de démontrer à Préval que la fraude électorale est un mauvais calcul qui ne peut conduire Haïti qu’à l’impasse. Aujourd’hui, les contours d’un mouvement de régénérescence se dessinent avec les forces politiques qui demandent l’annulation du scrutin. Le CEP a démontré son incapacité et il faut le sanctionner pour sa médiocrité et son incapacité. Le peuple haïtien ne peut se permettre d’écouter les idéologues qui prétendent qu’on ne peut rien devant la puissante communauté internationale. À ce rythme, on serait encore dans l’esclavage. L’âme haïtienne cessera de saigner quand les filles et les fils de ce coin de terre avanceront d’un pas convaincu dans la voie du renouveau.

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* Économiste, écrivain


[1Jürgen Habermas, Le discours philosophique de la modernité, Paris, Gallimard, 1988.

[2Andrés Manuel López Obrador, La mafia nos robó la Presidencia, Grijalbo, México, 2007, p. 36.

[3Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel & Montesquieu, Paris, Allia, 1998.

[4Claude Lefort, Essais sur le politique (XIXe- XXe siècles). Paris, Seuil, 1986, p. 29.

[5E. Kant. La Philosophie de l’histoire, Paris, Gallimard, 1947, p. 46.