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Haiti-Séisme : Qui est responsable du relogement des 1.3 million de personnes déplacées ?

Enquête

Dans le cadre du partenariat médiatique « Ayiti Je Kale », dont AlterPresse fait partie

P-au-P., 13 oct. 2010 [Ayiti Je Kale / AlterPresse] --- Cinq ministères du gouvernement haïtien sont en quelque sorte touchés par la question du relogement des 1.3 million de personnes déplacées suite au séisme du 12 janvier (Planification, Intérieur, Travaux Publics, Affaires Sociales et Economie et des Finances).

Cependant, il apparaît que la planification et la coordination interne ont jusqu’ici été supervisées et gérées par des entités étrangères - deux des 12 "Clusters" ("regroupements") - le Cluster Logement et celui de la Coordination et de la Gestion des Camps (CCCM).

Les Clusters sont des regroupements d’organismes des Nations Unies, des Organisations non-gouvernementales (ONG) et d’autres organisations internationales autour d’un secteur ou d’un service fourni au cours d’une crise humanitaire. Le personnel international essaie de réunir et de coordonner les ONG et les organismes en fonction du domaine d’intervention.

Les réunions nationales et locales des Clusters se produisent chaque semaine, mais les comptes rendus et les rapports des participants indiquent que – dans les cas de Logement et CCCM – les ministères participent rarement a ces réunions, dont beaucoup se déroulent en anglais. (Il faut indiquer que les représentants du gouvernement au niveau local participent dans les réunions des Cluster.)

Le manque de coordination et de participation du gouvernement au niveau national est un obstacle, d’après Gehard Tauscher, le coordonnateur du Cluster Logement. Il ajoute qu’il souhaite que « tous les représentants du gouvernement se réunissent pour parler d’une seule voix. »

« Je voudrais que tout le monde soit enfermé dans un endroit agréable pour un week-end - l’ONU, le personnel des ONGs et le gouvernement national - et qu’on ne les laisse pas sortir tant qu’ils ne prennent des décisions », dit-il.

Un membre du personnel du Cluster Logement, Deborah Hyde, gestionnaire de l’information pour le Cluster à Léogane, a utilisé un peu moins de tact.

« Nous avons besoin de leadership et, malheureusement, dans ce pays, ca n’existe pas », déclare Hyde à « Ayiti Kale Je ».

Tauscher et d’autres ont reconnu que le gouvernement n’a pas pu prendre la question du logement en main immédiatement, en partie à cause du fait qu’il a été directement touché par le tremblement de terre – environ 20% des employés d’administration publique ont été tués ou blessés, et sept des 11 ministères se sont effondrés.

Mais neuf mois plus tard, il semble qu’il y a encore un manque de coordination et de leadership.

L’absence des ministères pourrait également être due à l’usurpation, réelle ou apparente, du pouvoir par la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), la commission de 30 membres dirigée par l’ancien président américain Bill Clinton et le premier ministre haïtien Jean Max Bellerive.

Il semble qu’il y a un manque de coordination entre la CIRH et le Cluster Logement également.

Un Powerpoint du Cluster Logement obtenu par « Ayiti Kale Je » en date du 4 octobre se termine sur cette proposition : « A l’avenir ...[ne faut-il pas réaliser] la coopération / intégration de S[helter] C[luster] / Système Cluster avec la CIRH ? » [notre traduction]

La question posée dans cette présentation indique que jusqu’à présent, "la coopération" et l’"intégration" entre le Cluster Logement et la CIRH n’ont pas encore eu lieu.

Malheureusement, de nombreuses tentatives pour parler avec les autorités gouvernementales haïtiennes – ministères et CIRH – se sont heurtées à des portes closes et des appels téléphoniques sans réponse.

Malgré plusieurs tentatives pour interroger des membres de la CIRH, y compris Priscilla Phelps, "Senior Shelter Advisor " à la CIRH, qui est une contractante de l’US AID, « Ayiti Kale Je » a été plutôt renvoyé aux hommes d’affaires du secteur privé, membres d’une commission ad hoc créée en Janvier, mais qui, semble-t-il, n’existe plus.

Elle comprenait le banquier Charles Clermont, le ministre du tourisme Patrick Delatour, qui est également copropriétaire d’une entreprise de construction et de ciment, et Gérald-Emile "Aby" Brun, architecte et hommes d’affaires.

Clermont et Delatour n’ont pas répondu à nos appels et courriels, et Brun nous a suggéré d’appeler plutôt le ministère de l’intérieur. Ensuite il a plaisanté : « Nous sommes tous en train de nous renvoyer la balle, n’est-ce pas ? »

Interrogé sur le rôle des ONG, des plans de relogement des résidents du camp et les menaces d’expulsion, Brun a critiqué les ONG, qui, selon lui, « protègent les squatters ». Brun est propriétaire d’une partie des terres choisies par le gouvernement pour installer un camp de relocalisation.

Quel est le contenu du plan ?

Jusqu’à présent, aucun organisme n’a rendu public un plan, mais « Ayiti Kale Je » a obtenu un document daté du 27 Septembre intitulé « Stratégie de retour et de relocalisation – Draft 5 », qui décrit le plan des agences de l’ONU et des Clusters.

Selon des sources au sein du Cluster Logement, le plan a été remis au « gouvernement haïtien », mais on ignore à quels ministères, organismes, commissions ou bureaux.

Le plan prévoit : « [1] Le retour sur lieu d’origine… ; [2] La relocalisation en province d’où ils sont originaires et/ou ils possèdent des terres ... ; [3] La relocalisation vers un site planifié, en dernier recours. »

Le plan prévoit que « les services de base seront graduellement accessibles dans les quartiers d’origine et diminueront progressivement dans les camps afin de créer un facteur d’attraction vers les quartiers d’origine… »

Afin de pousser les habitants des camps à partir, les agences vont leur offrir aussi ce que l’USAID appelle les « paquets de retour. »

Par exemple, un déplacé peut recevoir en espèces (US$150 pour les personnes dont le logement est en bon état, une moyenne de US$1,000 pour ceux qui ont besoin de réparer leurs maisons), un contrat de travail au salaire minimum « argent-contre-travail » pour un mois, et des bons scolaires et des nourriture.

En raison de la surdensité des anciens quartiers avant le 12 janvier, et du fait que certains quartiers sont inadaptés pour le logement, tout le monde ne pourra pas retourner dans les quartiers d’origine. Ces personnes seront relocalisées dans de nouvelles cités, probablement situées sur un morceau de 7,000 hectares de terres que le gouvernement a déclaré « d’utilité publique » plutôt cette année.

Avant la construction de logements permanents, les ONG et les organismes prévoient de construire 135.000 « abris transitoires » ou « T-Shelters », qui sont de 12 à 18 mètres carrés, ossature en bois ou en métal, murs de bois ou de plastique, et toit de tôle. Le coût, incluant le transport, les frais de douane et la main d’oeuvre, est d’environ US$1500 à US$2500 chacun. Les bailleurs de fonds ont déjà financé 120.000, ce qui signifie que US$240 millions de dollars ont été alloués pour ces derniers. Jusqu’à présent, seulement environ 15.000 ont été construits.

Les 135.000 T-Shelters ne seront pas achevés avant Septembre 2011, selon un document récent du Cluster Logement. Dans l’intervalle, diverses ONG, comme CHF International travaillent sur des petits projets de quartier.

Un autre exemple est « Habitat for Humanity », qui prévoit de construire des logements pour 50.000 familles dans tout le pays au cours des cinq prochaines années, selon le directeur Claude Jeudy. Mais, a t-il noté, à ce jour il n’existe pas de plan coordonné global qui dit à « chaque acteur ... quel rôle il doit jouer ... s’il y a un plan, je ne l’ai pas vu. »

De retour au bureau Cluster Logement, des cartes murales indiquent quelle ONG s’est portée volontaire pour coordonner la réinstallation dans quelle zone, mais il y a de grands espaces blancs, ce qui signifie que dans les camps qui se trouvent dans les espaces blancs, il n’y a aucune ONG, aucun organisme étranger ou local, aucune agence des Nations Unies qui est responsable de la réinstallation des déplacés.

« On a besoin de plus d’agences dans ces régions », dit Tauscher, en montrant des régions de Tabarre et le bidonville de Cité Soleil.

Entretemps, la grand-mère de Saint-Félix, qui ne peut plus supporter la chaleur sous les tentes, est revenue dans sa maison. Une fissure géante traverse l’un des murs. Un autre mur est totalement par terre. Une feuille de plastique bleu l’a remplacé.

Benjamin n’a pas la même chance. Le tempête du 24 Septembre détruit sa tente et abimé tous ses effets personnels. Sa famille s’est installée avec un ami, sous une tente étouffante, bondée, poussiéreuse.

Les rayons bleutés du soleil brillent à travers les parois en plastique et donnent aux piles de vêtements et de vaisselle une apparence encore plus sordide et triste. [akj apr 13/10/2010 07 :00]

………………

* « Ayiti Kale Je » (http://www.ayitikaleje.org/) est une initiative de partenariat médiatique en vue d’assurer des investigations journalistiques sur la reconstruction d’Haïti suite au séisme dévastateur qui a frappé le pays et fait 300.000 morts et autant de blessés.

Le Groupe Médialternatif est un des partenaires de cette initiative, à travers son agence multimédia AlterPresse (http://www.alterpresse.org/), avec la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (SAKS - http://www.saks-haiti.org/). Deux réseaux participent également : le Réseau des Femmes Animatrices des Radios Communautaires Haïtiennes (REFRAKA) et l’Association des Médias Communautaires Haïtiens (AMEKA), qui est composé de stations de radios communautaires à travers le pays.

Aux Etats-Unis, la télévision communutaire de Somerville, Massachusetts (SCAT) sera un partenaire privilégié (http://access-scat.org/).