La vie, un combat quotidien pour les enfants d’Haïti

Par Nancy Roc

Soumis à AlterPresse le 28 mars 2006

Version revue - 10 avril 2006

Les enfants qui naissent en Haïti risquent de mourir avant d’atteindre leur première année. Un nourrisson sur 14 n’atteint jamais cette date symbolique et il n’existe pas d’autres pays en Amérique latine où dans les Caraïbes où un enfant court plus de risques de mourir entre douze mois et quatre ans, affirme le rapport, SOS Enfants en danger : Haïti, publié simultanément à Montréal et à Madrid, en Espagne par l’UNICEF, le 22 mars dernier.

« SOS Enfants : Haïti » est la deuxième étude de la série SOS Enfants, qui présente les principaux obstacles auxquels se heurtent les enfants des pays en crise. Elle rapporte que pour des milliers de jeunes Haïtiens, la vie est un combat quotidien. Dans les zones rurales, les enfants ne disposent d’aucun service de base ; ils doivent marcher pendant des heures rien que pour arriver au dispensaire le plus proche ou à une source d’eau. Dans les villes, la violence et la maltraitance les enferment dans un engrenage d’où il est quasiment impossible de sortir.

Le lancement de cette étude à Montréal n’était pas anodin. En effet, la Directrice générale de UNICEF Canada, Madame Evelyne Guindon, croit que la cause d’Haïti et de ses enfants affecte beaucoup de gens au Canada. « Nous sommes conscients du fait que Haïti est proche de nous et les gens au Québec souhaitent trouver l’opportunité de faire la différence dans ce pays. Quand je regarde autour de moi, ici à Montréal, beaucoup de médecins qui peuvent sauver ma vie, sont des Haïtiens. Nous avons eu le privilège dans cette ville de recevoir une immigration exceptionnelle venant d’Haïti et nous avons vraiment une responsabilité d’essayer de faire quelque chose pour ce pays. »

Si Madame Guindon se félicite de l’accueil reçu par ce dossier par la presse québécoise, elle s’est indignée que le Canada puisse dépenser 3 milliards de dollars par an pour des animaux domestiques alors qu’un enfant sur quatre souffre de malnutrition en Haïti. « On parle beaucoup d’Haïti ici mais pas assez de la souffrance de ses enfants » nous a-t-elle déclaré en interview. « Or dans un pays aussi riche que le Canada, si on n’en parle pas davantage, on ne verra pas l’ampleur du problème. Il faut que tout un chacun, les étudiants, Monsieur et Madame tout le monde puisse poser des questions et aller chercher des informations au-delà de ce que montrent les médias pour savoir ce qui se passe réellement », a lancé la Directrice générale de l’UNICEF Canada. Cette dernière s’est félicitée de la présence d’étudiants engagés pour la cause des enfants en Haïti qui étaient présents aux conférences de l’UNICEF données à l’Université de Montréal et de Mc Gill.

Un rapport accablant

« SOS Enfants : Haïti » détaille les menaces qui pèsent sur la santé et le bien-être des enfants haïtiens :

-  Soins de santé insuffisants : le taux de vaccination contre la rougeole (qui est hautement contagieuse et souvent mortelle) est bien plus bas en Haïti que dans le reste de la région, plus bas même qu’en Afrique subsaharienne. Un peu plus de la moitié des enfants sont vaccinés contre la rougeole, et deux tiers d’entre eux n’ont pas accès à des installations sanitaires de base.

-  Dégradation de l’environnement : à peine trois pour cent du pays sont encore couverts de forêts, ce qui aggrave considérablement les effets des tempêtes. On a déploré 3 000 victimes pendant la saison des ouragans, rien qu’en 2004.

-  Scolarisation insuffisante : alors que l’éducation offre l’espoir d’une vie meilleure, de nombreux ménages ne peuvent se permettre d’envoyer leurs enfants à l’école, car les frais scolaires sont trop élevés. Seuls 55 pour cent des enfants en âge d’école primaire sont scolarisés. La plupart des filles ne le sont que pour une moyenne de deux ans. Un tiers des adolescents de 15 à 24 ans est analphabète.

-  Violence et maltraitance : il y a des milliers d’enfants des rues dans tout Haïti. Beaucoup d’entre eux sont obligés de se battre pour le compte de gangs ou de devenir membre de la sous culture des « restaveks » qui vivent dans de véritables conditions de servage. Ils sont 300.000 enfants à travailler ainsi comme domestiques sans contrepartie monétaire. Les trois quarts de ces enfants sont des filles.

Sans un soutien d’urgence de 10 millions de dollars canadiens, certains précieux programmes d’aide à l’enfance risquent de disparaître. La somme est bien modeste au regard des 80 millions de dollars américains investis par la communauté internationale dans le dernier processus électoral qui vient de porter René Préval au pouvoir. Ce dernier a approuvé l’Agenda Politique pour les enfants, un document de politique générale sur les réformes sociales à entreprendre en faveur des enfants et l’UNICEF a saisi le momentum des récentes élections pour lancer ce S.O.S Enfants en danger.

Selon Mme Sylvana Nzirorera, Chargée de Communication de l’UNICEF en Haïti qui avait fait spécialement le déplacement à l’occasion du lancement de ce dossier, « il faut profiter du résultat des élections pour mettre les nouveaux élus devant leur responsabilité car on ne voudrait plus qu’ils se voilent le visage pour dire que le sort des enfants n’est pas une question prioritaire. Monsieur Préval a récemment déclaré son intention de s’occuper des enfants des rues et de remplacer les armes qui brandissent par des crayons et des livres. Ceci est extraordinaire et nous devons saisir cette opportunité. Si ce nouveau gouvernement est vraiment concerné par le sort de ces enfants, nous sommes prêts à l’accompagner afin que les enfants ne soient plus isolés mais puissent retrouver leur dignité ainsi que toutes leurs familles », nous a-t-elle déclaré lors d’une interview.

Le défi à relever sera cependant colossal. En effet, en Haïti, en plus du taux de mortalité infantile stupéfiant, presque tous les indicateurs liés à la santé et au développement de l’enfant sont inférieurs à la moyenne régionale. Une couverture vaccinale toute à fait insuffisante explique en grande partie le faible taux de survie des nouveaux nés et des nourrissons. En Haïti, à peine 54% des enfants de moins d’un an sont vaccinés contre la rougeole alors qu’ils sont 90% dans le reste de l’Amérique latine et 66% en Afrique subsaharienne. Mme Nzirorera a fait savoir que les services sont achetés par les mères
lorsqu’elles emmènent leurs enfants aux vaccins. Elle a déploré ce prix de
services imposé aux mères qui n’ont pas de revenus et fait part de son espoir que le
Ministère de la santé prendra les mesures nécessaires pour changer cela.

Ce rapport est accablant à plusieurs points de vue. Selon les dernières estimations, il y aurait 2.000 enfants abandonnés rien qu’à Port-au-Prince. Certains se font recruter par des gangs, de leur plein gré ou de force. Ils servent alors de messagers, commettent des crimes et se battent contre des gangs rivaux. Le refus d’obéir entraîne des sanctions. Pour les filles, c’est la menace de la prostitution ou du viol par des gangs adverses en signe à titre de représailles.

Le travail, la traite des enfants et le VIH /SIDA, pour n’en citer que trois, constituent de graves problèmes auxquels doivent faire face les enfants Haïtiens. D’autre part, un enfant sur dix est employé comme domestique ailleurs que dans sa famille. Les filles comptent pour 75% des 300.000 « restaveks ». Cette exploitation ne se limite pas aux frontières du pays. Certains enfants sont kidnappés ou envoyés en République Dominicaine où la plupart, surtout les filles, deviennent des domestiques et certaines aboutissent dans des cercles de prostitution.

La diarrhée « demeure le premier tueur d’enfants en Haïti » a affirmé Madame Nzirorera, ce qui signifie que tout progrès en santé passe nécessairement par l’assainissement de l’eau. La Directrice de Communication à l’UNICEF- Haïti a lancé un appel d’urgence qui s’adresse au nouveau gouvernement aussi bien qu’à toute la société civile haïtienne et aux bailleurs de fonds internationaux : « Pour réussir à améliorer le sort de ces enfants, il faut mener le combat en Haïti au niveau des nouveaux élus mais également parmi la communauté internationale. Il y a beaucoup de pays, spécialement le Canada et les Etats-Unis, qui sont très engagés en Haïti mais ils doivent nous aider à poursuivre cette mobilisation et à responsabiliser les élus comme tous les citoyens. C’est faisable en Haïti. Nous avons l’expertise et nous espérons trouver les moyens financiers mais il faut que tous les Haïtiens puissent s’engager avec nous car le développement d’Haïti commencera par le bien-être des enfants de ce pays » a conclut Madame Sylvana Nzirorera.

Nancy Roc, Montréal, le 23 mars 2006