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Vivian Barbot, héritière d’une histoire tragique, architecte d’une éthique politique

De l’ombre du duvaliérisme à la lumière des luttes démocratiques

Par Nancy Roc*

Soumis à AlterPresse le 2 février 2026

Fille d’un homme-clé du duvaliérisme devenu ennemi juré du régime, contrainte à l’exil après l’assassinat de son père, Vivian Barbot a transformé une histoire familiale marquée par la violence politique en une trajectoire exceptionnelle de justice sociale, de féminisme et de démocratie. Du traumatisme haïtien aux plus hautes fonctions parlementaires canadiennes, son parcours raconte comment on peut rompre avec l’héritage du pouvoir autoritaire sans renier la complexité de l’Histoire. Interview exclusive accordée à Nancy Roc, dans le cadre du mois de l’Histoire des Noirs.

Une enfance politique, une lucidité précoce

« La politique était chez nous une conversation de tous les jours », confie Vivian Barbot. Née à Saint-Marc en 1941, elle grandit dans une famille où l’on parle ouvertement de justice sociale, de pauvreté, d’éducation et d’inégalités. Très tôt, une idée s’impose : « Tous les êtres humains ont la même valeur ».

Les séjours sur les propriétés familiales près de Saint-Marc l’exposent brutalement aux écarts sociaux. « Mon père nous faisait remarquer que ce n’était pas juste que ceux qui travaillaient sur les plantations n’aient pas une meilleure vie », raconte-t-elle, ajoutant que cette conscience des privilèges - et des responsabilités qu’ils impliquent - ne l’a jamais quittée.

Clément Barbot, du cœur du pouvoir à la dissidence armée

Vivian Barbot est la fille de Clément Barbot, ancien allié de François Duvalier et cofondateur des Volontaires de la Sécurité Nationale (VSN), plus connus sous le nom de Tontons Macoutes, cette milice paramilitaire redoutée qui a servi de bras armé au régime duvaliériste et contribué à l’instauration d’un pouvoir autoritaire fondé sur la terreur.

Duvaliériste de la première heure et homme de confiance du régime, Barbot est toutefois soupçonné dès 1960 d’ambitions personnelles ; arrêté sur ordre de Duvalier, il est emprisonné pendant près de dix-huit mois. À sa libération en 1962, il rompt définitivement avec le pouvoir qu’il avait contribué à installer et entre en rébellion ouverte. Il mène alors une lutte armée contre le régime.

Déclaré ennemi public numéro un, Clément Barbot est traqué sans relâche. Le 14 juillet 1963, localisé dans la région de Port-au-Prince, il est abattu avec son frère lors d’un affrontement avec les forces de sécurité, après avoir refusé de se rendre.

L’exil comme fracture fondatrice

Cet héritage lourd précipite la famille Barbot dans la clandestinité puis l’exil. « Nous avons dû nous réfugier à l’ambassade d’Argentine pendant près de deux ans », se souvient-elle. Un temps suspendu, propice à la réflexion, mais aussi à une prise de conscience brutale : « J’ai compris combien la pauvreté minait le peuple et combien on pouvait se servir de la politique pour asservir et brimer ceux que l’on considérait comme des ennemis. »

Après l’assassinat de son père, l’exil devient définitif. Buenos Aires d’abord, puis Montréal en 1967. « Je n’avais jamais rêvé de quitter mon pays pour toujours », confie-t-elle, encore aujourd’hui.

Féminisme instinctif, engagement construit

« Je suis née féministe », affirme Vivian Barbot sans détour. Dès l’enfance, elle ressent le besoin d’exister pleinement, « pas pour prendre la place des autres, mais pour montrer que j’existe dans ce monde ».

Son féminisme se forge dans l’action collective, le syndicalisme, puis la politique. Elle milite aussi pour la protection et la pérennité de la langue française au Québec, mise à mal dans le contexte anglophone nord-américain. Enseignante, syndicaliste, présidente de la Fédération des femmes du Québec, députée fédérale, cheffe intérimaire du Bloc québécois : à chaque étape, elle insiste sur un principe intangible - « L’égalité hommes-femmes est non négociable ».

Mais son approche refuse les simplifications. « Je me suis toujours réclamée d’un féminisme bienveillant », dit-elle, conscient que la domination, « en plus de s’attaquer aux droits des femmes, écrase aussi certains hommes », et que la transformation sociale exige aussi des alliances.

Une mémoire haïtienne douloureuse, jamais effacée

« Longtemps, il a fallu que je vive comme si Haïti n’existait pas », avoue-t-elle. Trop de pertes, trop de violence, trop de culpabilité aussi d’avoir survécu ailleurs. Aujourd’hui encore, la crise haïtienne est vécue comme « une horreur constante ».

Son engagement passe désormais par la réflexion et l’éducation. « Je crois qu’une éducation de qualité pour tous est une des voies indispensables pour des changements en Haïti », explique-t-elle, tout en restant lucide : la diaspora ne peut jouer un rôle central sans conditions minimales de sécurité.

Une conviction, intacte

À l’heure du bilan, Vivian Barbot, à 84 ans, ne se présente ni comme une héroïne ni comme une victime de l’Histoire. Juste comme une femme restée fidèle à ses valeurs.

Sa conviction ultime ? Elle tient en une phrase, simple et désarmante : « La vie vaut la peine d’être vécue. »

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