Español English French Kreyòl

Español English French Kreyòl

« Vin wè Haïti » : Encore faut-il pouvoir y arriver

Par Nancy Roc

Le 3 juillet écoulé, la ministre du Tourisme et des Industries créatives, Stéphanie Smith, a encouragé chaque citoyen et membre de la diaspora à devenir un ambassadeur du patrimoine national. Très bien. Il reste seulement à préciser si l’ambassadeur doit voyager avec un guide touristique, un blindé, une rançon ou un GPS indiquant les zones encore accessibles.

Il faut reconnaître au gouvernement haïtien une qualité devenue rare : l’audace comique.Dans un pays où des routes sont coupées, des quartiers vidés, des familles déplacées, des écoles fermées et des citoyens terrorisés, la Primature a choisi de parler de renaissance du tourisme. Le 3 juillet 2026, lors de la Journée nationale du Tourisme, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a réaffirmé son engagement en faveur de la relance du secteur, présenté comme moteur de croissance, d’emplois et de rayonnement international [1]. Magnifique. Il ne manque plus que le territoire.

La ministre du Tourisme et des Industries créatives, Stéphanie Smith, a rappelé que la stratégie nationale repose sur trois piliers : le patrimoine, l’investissement et la relance territoriale. Elle a aussi invité la population à s’approprier le slogan : «  Venez voir, vinn wè Haïti  » [1]. Le slogan est joli, presque tendre. Mais il soulève une question simple : venir voir quoi exactement ? Le patrimoine ? Les barrages armés ? Les déplacés ? Les fatras ? Les routes interdites ? Ou cette formidable capacité de l’État à annoncer la relance territoriale alors qu’il peine déjà à contrôler son propre territoire ?

Relancer le tourisme sans territoire

Le timing est d’autant plus savoureux que Radio Télé Métronome écrivait, le 2 juillet 2026 sur son compte X : « Le PHTK revient en force au sein du pouvoir de facto dirigé par Alix Didier Fils-Aimé », notamment avec la nomination de Lucien Jura comme secrétaire d’État à la Communication. Selon ce média, le parti renforcerait son emprise sur des institutions clés, dont le ministère des Sports, le BMPAD et le Secrétariat d’État à la Communication [2]. Pendant que les gangs contrôlent des zones entières, le vieux logiciel politique reprend le contrôle de la communication. Faute de tenir le pays, le pouvoir s’amuse encore à gouverner par slogans.

Car Haïti a déjà connu cette grande opération de maquillage touristique. Sous Stéphanie Villedrouin, le pays avait connu un certain rebond d’image à l’international. Il fallait changer la perception d’Haïti, séduire les investisseurs, rassurer les visiteurs et replacer la destination sur la carte mondiale. Le slogan de l’époque disait : « Haïti, se la pou’w la ». En 2018, après un passage au Cap-Haïtien, j’avais proposé une version moins publicitaire, mais plus honnête : « Cap-Haïtien, se la pou’w la nan fatra ! » [3]. En 2026, elle est plus que jamais d’actualité : la seconde ville du pays fait face à une crise environnementale aiguë, produisant environ 220 tonnes métriques de déchets par jour. En l’absence de décharge officielle adéquate, une majorité des ordures finit dans les rues, les ravines et la mer.

Le problème d’Haïti n’a jamais été l’absence de beauté. La Citadelle, Jacmel, Bassin Bleu, Port-Salut, Labadie, l’Île-à-Vache, les montagnes, les plages, l’art, la cuisine, la mémoire : tout cela existe. Le problème, c’est cette manie de vendre la façade avant de réparer la maison. On repeint l’enseigne pendant que les murs s’effondrent. On imprime des brochures pendant que les villes croulent sous les déchets. On parle patrimoine pendant que les habitants surveillent leurs pas pour ne pas marcher dans les excréments autour des sites historiques.

Le mégaprojet « Destination Île-à-Vache », lancé sous l’administration Martelly-Lamothe, reste l’exemple parfait de cette folie vitrine. Sur papier : aéroport, stations balnéaires, tourisme de luxe, terrains de golf. Sur le terrain : controverses, expropriations contestées, colère des habitants, soupçons de corruption et promesses abandonnées [4]. Et surtout cette question élémentaire : avec quelle eau comptait-on arroser des terrains de golf dans un pays où l’accès à l’eau reste un problème vital ? Arroser un terrain de golf en Haïti implique de relever des défis majeurs, notamment la rareté des infrastructures hydrauliques et les tensions sur l’eau potable. Ces difficultés, couplées aux instabilités chroniques, ont conduit à la fermeture ou à la reconversion de certains parcours historiques comme le Pétion-Ville Club .Mais pourquoi s’embarrasser de détails ? En Haïti, on appelle cela vision. Le peuple, lui, appelle cela mépris.

« Venez voir », disent-ils. « Surtout pas », répondent les chancelleries

Aujourd’hui, le gag devient plus noir encore. Le Département d’État américain maintient Haïti au niveau 4, « Do Not Travel », en raison notamment de la criminalité, des kidnappings, des troubles civils et de l’accès limité aux soins [5]. Le Canada recommande également d’éviter tout voyage en Haïti à cause de la violence des gangs, des enlèvements et de l’instabilité [6]. Autrement dit, la Primature dit : « Venez voir ». Washington et Ottawa avertissent : « Surtout pas ».

Il ne s’agit pas de tuer le tourisme haïtien. Il s’agit enfin de le prendre au sérieux. Le tourisme ne renaît pas par communiqué, par nostalgie PHTK, par slogan créole ou par cérémonie officielle. Il renaît par la sécurité, l’eau, les routes, la propreté, les infrastructures, la justice, la formation, l’environnement et le respect des communautés locales.

Avant d’inviter le monde à venir voir Haïti, il faudrait peut-être déjà permettre aux Haïtiens de circuler dans leur propre pays sans peur. Avant de demander à chaque citoyen de devenir ambassadeur du patrimoine national, il faudrait déjà lui garantir qu’il puisse rester vivant pour en parler.

Le gouvernement parle de relance territoriale. L’alliance terroriste baptisée Viv Ansanm , elle, l’applique. Selon La Presse, les gangs, forts de 12 000 à 20 000 membres, sont déjà actifs dans cinq des dix départements et ont étendu leurs attaques jusqu’au Sud-Est [7].

“Venez voir, vinn wè Haïti” ? Oui. Mais dépêchez-vous : l’itinéraire officiel change chaque fois que les gangs avancent. Et restez optimistes : si l’aéroport de Port-au-Prince est fermé depuis 2024, le prochain comité d’accueil pourrait bien vous attendre sur le tarmac du Cap-Haïtien. En Haïti, la relance territoriale n’est peut-être pas encore touristique, mais elle est déjà armée.

Nancy Roc, le 6 juillet, 2026.

Illustration : Nancy Roc avec IA

Notes
[1] Primature de la République d’Haïti, « Le Premier ministre réaffirme son engagement en faveur de la renaissance du tourisme haïtien », 4 juillet 2026.
[2] Radio Télé Métronome, publication X sur le retour en force du PHTK au sein du pouvoir de facto, 2 juillet 2026.
[3] Rezo Nòdwès / Nancy Roc, « Haïti-Tourisme : Cap-Haïtien, se la pou’w la nan fatra ! », 29 avril 2018.
[4] AyiboPost, « Destination Île-à-Vache : la corruption a tué un rêve ! », 9 décembre 2018.
[5] U.S. Department of State, « Haiti Travel Advisory — Level 4 : Do Not Travel », consulté en juillet 2026.
[6] Gouvernement du Canada, « Travel advice and advisories for Haiti », consulté en juillet 2026.
[7] Marc Thibodeau, La Presse, « Les gangs toujours en place malgré les efforts des forces de l’ordre », 4 juillet 2026.

Tous les textes de « Roc et Vérités » sont protégés par le droit d’auteur. Toute reproduction, partielle ou intégrale, est strictement interdite sans l’autorisation préalable d’AlterPresse ou de Mme Nancy Roc.

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


Depuis 2001

Explorer toutes les archives