
Par Nancy Roc
La décision est tombée comme une sentence. Jeudi 25 juin 2026, la Cour suprême des États-Unis a confirmé que l’administration Trump pouvait mettre fin au TPS, ce statut de protection temporaire qui permettait à plus de 350 000 Haïtiens de vivre et de travailler légalement aux États-Unis, parfois depuis dix, quinze ou vingt ans [1].
Ce n’est pas seulement un dossier migratoire. C’est une bombe humaine.
Car ces femmes et ces hommes ne sont pas des ombres administratives. Ils paient des loyers, élèvent des enfants, travaillent dans les hôpitaux, les services, les écoles, les maisons de retraite, les entreprises. Ils envoient aussi de l’argent à des familles restées en Haïti, où l’insécurité, la faim, les déplacements forcés et l’effondrement des institutions rendent tout retour dangereux, sinon impossible.
Ce que la Cour suprême vient de faire, c’est retirer brutalement le sol sous les pieds de familles entières. Des personnes qui avaient construit leur vie dans la légalité se retrouvent désormais exposées à la police de l’immigration, avec la peur d’être arrêtées, expulsées, séparées de leurs enfants ou renvoyées dans un pays où même l’État peine à protéger ses propres citoyens.
Les femmes haïtiennes, premières lignes de la tempête
Pour les femmes haïtiennes, le choc est encore plus lourd. Dans nos familles, elles sont souvent les poto mitan, les piliers. Elles portent les enfants, les parents âgés, les factures, les transferts d’argent, les deuils, les silences et les angoisses. Une chercheuse haïtienne en santé publique rappelle que la perte du TPS n’est pas seulement une question de papiers : c’est une question de travail, de loyer, d’enfants, de santé mentale, de fatigue et de survie [2].
Que dira-t-on à une mère haïtienne dont les enfants sont nés aux États-Unis ? Les emmener en Haïti, au risque de les exposer à l’insécurité, à l’interruption scolaire, à la peur ? Ou les laisser aux États-Unis, au prix d’une déchirure familiale ? Voilà les choix impossibles que cette décision impose.
Même des responsables catholiques américains dénoncent une injustice. Des évêques demandent au Congrès de prolonger le TPS pour Haïti et la Syrie, rappelant qu’il serait moralement inacceptable de renvoyer des familles vers des pays où le retour n’est ni sûr ni raisonnable [3].
Une diaspora forte, mais trop peu organisée
Mais il faut aussi regarder notre communauté en face. Me Frandley Denis Julien, avocat en immigration, a raison de poser la question politique : où était la clairvoyance d’une partie de la diaspora haïtienne quand Donald Trump annonçait déjà clairement sa ligne anti-immigrants ? Selon lui, certaines églises haïtiennes se sont enfermées dans des combats importés — homosexualité, avortement — en oubliant l’essentiel : la survie concrète de leur propre communauté [4].
C’est dur à entendre, mais nécessaire. Les Haïtiens réussissent souvent individuellement. Collectivement, nous restons trop dispersés, trop naïfs, trop facilement manipulables. Nous avons des médecins, des avocats, des entrepreneurs, des pasteurs, des travailleurs acharnés. Mais avons-nous une stratégie politique ? Avons-nous une force organisée ? Savons-nous défendre nos intérêts avant qu’il ne soit trop tard ?
La fin du TPS n’est pas seulement une décision américaine. C’est aussi un miroir tendu à la diaspora haïtienne. Un miroir cruel, mais indispensable.
Aujourd’hui, plus de 350 000 Haïtiens vivent dans l’angoisse. Demain, d’autres statuts migratoires pourraient être fragilisés. Et pendant ce temps, Haïti, déjà au bord du gouffre, pourrait se voir renvoyer des milliers de ses enfants sans pouvoir les accueillir dignement.
Il ne s’agit plus seulement de papiers. Il s’agit d’humanité.
Illustration Nancy Roc avec IA
Notes
[1] RFI, Fin du TPS : forte inquiétude pour les Haïtiens installés aux États-Unis, publié le 26 juin 2026.
[2] The Conversation, For Haitian women in Florida, the loss of TPS is more than an immigration law issue, publié le 26 juin 2026.
[3] Gina Christian, OSV News / National Catholic Reporter, ‘Injustice’ : Catholic bishops urge Congress to extend TPS for Haiti, Syria, publié le 27 juin 2026.
[4] Le Nouvelliste, TPS : des choix électoraux aux lourdes conséquences pour la communauté haïtienne, selon Me Frandley Denis Julien, publié le 26 juin 2026.

- Tous les textes de « Roc et Vérités » sont protégés par le droit d’auteur. Toute reproduction, partielle ou intégrale, est strictement interdite sans l’autorisation préalable d’AlterPresse ou de Mme Nancy Roc.
Suivez-nous – Abonnez-vous
MÉMOIRE D’ALTERPRESSE
Depuis 2001
-
Le climat ne tue pas seul : L’inaction aussi 5 juin 2026




