
Par Nancy Roc
Depuis septembre 2025, les États-Unis frappent en mer des embarcations accusées de narcotrafic. Baptisée Southern Spear, cette offensive a déjà fait plus de 200 morts. Mais Washington tue sans rendre les preuves publiques.
Des frappes, des morts, mais toujours pas de preuves
Depuis plusieurs mois, les États-Unis mènent dans la mer des Caraïbes et le Pacifique oriental une campagne militaire contre des embarcations présentées comme liées au narcotrafic. L’opération a été officiellement baptisée Southern Spear en novembre 2025 par le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth, alors que les frappes avaient déjà commencé depuis septembre [1]. Autrement dit, Washington a d’abord frappé, puis donné un nom à son offensive.
Le bilan humain est désormais assez lourd. Selon Associated Press, une nouvelle frappe américaine menée dans le Pacifique oriental, sur les routes maritimes du narcotrafic au large de l’Amérique latine, a tué trois hommes et porté le nombre total de morts à 205 depuis le début de cette campagne [2]. Le Monde, citant l’AFP, rapporte également que l’attaque du 30 mai 2026 a fait trois morts et confirmé que le seuil des 200 victimes avait été franchi [3].
La mécanique est toujours la même. Le Commandement Sud des États-Unis annonce qu’une embarcation suivait des routes connues du narcotrafic, qu’elle participait à des opérations de trafic de drogue et qu’elle dépendait d’une organisation désignée comme terroriste. Puis une vidéo est publiée. On y voit un bateau en mer, une explosion, des flammes, parfois des débris. Mais une vidéo d’explosion n’est pas une preuve judiciaire. Elle montre que les États-Unis ont détruit un bateau. Elle ne démontre ni la cargaison, ni l’identité réelle des occupants, ni leur culpabilité.
C’est précisément ce point qui soulève toutes les interrogations. L’administration Trump affirme combattre les cartels latino-américains, accusés d’alimenter le trafic de drogue vers les États-Unis. Mais elle n’a pas rendu publiques des preuves solides permettant d’établir que les navires détruits transportaient effectivement de la drogue [2] Dans une démocratie, la force létale devrait être soumise à la preuve, au contrôle politique et à l’examen juridique. Ici, la logique semble inversée : on frappe d’abord, on qualifie ensuite.
Une région silencieuse face à la puissance américaine
La lutte contre le narcotrafic est nécessaire. Les Caraïbes ne maîtrisent pas toujours les routes exactes du narcotrafic, mais elles en subissent depuis longtemps les ravages : circulation de la cocaïne, trafic d’armes, corruption, ports infiltrés, gangs renforcés et États fragilisés. Mais combattre ces réseaux ne saurait justifier l’effacement des garanties juridiques les plus élémentaires.
Human Rights Watch est l’une des organisations qui a posé le plus clairement le problème. Pour HRW, ces opérations ne relèvent pas d’une guerre classique mais d’une campagne de frappes létales contre des suspects qui auraient dû être interceptés, arrêtés, identifiés et, le cas échéant, jugés [5]. L’organisation estime que les États-Unis ne peuvent pas transformer automatiquement des trafiquants présumés en combattants ennemis simplement en invoquant le “narco-terrorisme”. Elle qualifie ces attaques de possibles exécutions extrajudiciaires au regard du droit international des droits humains [5]. Reuters a également rapporté que des experts indépendants des Nations unies ont dénoncé ces frappes en eaux internationales comme des exécutions extrajudiciaires [4].
Le mot “narco-terrorisme” est donc central. Il efface la frontière entre criminalité organisée et guerre. Un suspect devient un ennemi. Une embarcation devient une cible. Une mer régionale devient un théâtre d’opérations. Et les petits États caribéens, déjà dépendants, endettés, divisés ou fragilisés, regardent Washington imposer sa doctrine sécuritaire sans pouvoir réellement s’y opposer.
Ce silence régional est d’ailleurs l’un des aspects les plus frappants de cette affaire. Dans la presse caribéenne, les analyses de fond sur Southern Spear restent difficiles à trouver. En République dominicaine, Listín Diario a bien relayé, via l’agence EFE, une frappe américaine du 4 mai 2026 contre une embarcation supposée transporter de la drogue dans la Caraïbe, avec deux morts [6]. Mais il s’agit surtout d’une reprise factuelle de l’annonce militaire américaine. La rareté des articles régionaux critiques dit quelque chose : la Caraïbe est concernée, mais elle parle peu. Ou elle parle bas. Car aucun petit État de la région ne peut se permettre de défier frontalement les États-Unis.
Haïti illustre cruellement cette impuissance. Le pays a perdu l’essentiel de sa souveraineté sécuritaire. Les armes entrent. Les gangs utilisent routes, ports, axes côtiers et embarcations sans être sérieusement arrêtés. L’État haïtien ne contrôle ni les flux criminels ni les réponses internationales apportées en son nom. Dans ce contexte, Southern Spear devrait inquiéter : non parce que le narcotrafic doit être protégé, mais parce qu’une région déjà dominée risque désormais d’accepter que la force remplace la preuve, et que la puissance décide seule qui peut vivre ou mourir.
Southern Spear porte bien son nom : une lance. Mais lorsqu’elle est projetée sans transparence, elle ne frappe pas seulement des trafiquants présumés. Elle atteint aussi le droit international, la souveraineté déjà fragile des petits États et l’idée même qu’une vie humaine ne peut être supprimée sur simple accusation.
La guerre contre la drogue a déjà produit assez de morts, de corruption et d’échecs dans notre région. Aucun pays caribéen ne peut, seul, imposer à Washington une obligation de preuve. Mais c’est justement pour cela que le silence est dangereux. Car lorsqu’une puissance peut tuer sans avoir à convaincre, et lorsque les États voisins n’osent même plus demander sur quelles bases elle le fait, ce n’est plus seulement le narcotrafic qui menace la Caraïbe. C’est l’effacement progressif du droit au nom de la sécurité.
Notes
[1] Brandi Vincent, « Hegseth announces Operation Southern Spear after 20th US strike against alleged ‘narco-terrorists’ », DefenseScoop, 14 novembre 2025.
[2] Associated Press, « US strike on an alleged drug boat kills 3 in the eastern Pacific Ocean in fourth attack this week », AP News, 31 mai 2026.
[3] Le Monde avec AFP, « Trois personnes tuées par une nouvelle frappe américaine dans le Pacifique contre un bateau attribué à des narcotrafiquants », Le Monde, 31 mai 2026.
[4] Jasper Ward, « UN experts say US strikes against Venezuela in international waters amount to ‘extrajudicial executions’ », Reuters, 21 octobre 2025.
[5] Human Rights Watch, « Q&A : US Military Operations in the Caribbean, Pacific », Human Rights Watch, 16 décembre 2025.
[6] Agencia EFE, « EE.UU. anuncia ataque contra una nueva embarcación en el Caribe que deja dos muertos », Listín Diario, 5 mai 2026.
Image : IA N Roc, tirée d’une vidéo publié par le Commandement Sud des États-Unis

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