
Par Nancy Roc*
Alors que les États-Unis tentent de bâtir une nouvelle coalition continentale pour lutter contre les cartels et le crime transnational, plusieurs dirigeants latino-américains ont été conviés à Miami pour discuter d’un projet baptisé « Bouclier des Amériques ». Un pays pourtant situé au cœur de la Caraïbe n’y figurait pas : Haïti. Pour l’analyste et journaliste Nancy Roc, cette absence ne relève pas seulement d’un détail diplomatique. Elle révèle peut-être une réalité plus préoccupante : la marginalisation progressive d’Haïti dans les nouvelles architectures de sécurité du continent et l’absence d’une stratégie diplomatique.
Une nouvelle architecture sécuritaire dans les Amériques
Le sommet tenu à Doral, le 7 mars 2026, autour de la coalition « Bouclier des Amériques » s’inscrit dans un contexte géopolitique marqué par l’expansion du narcotrafic, la circulation d’armes et l’augmentation des réseaux criminels transnationaux dans l’hémisphère occidental.
Selon plusieurs analyses de centres de recherche américains, les cartels de drogue représentent aujourd’hui l’un des principaux défis sécuritaires pour les États-Unis et leurs partenaires régionaux, notamment en raison du trafic de fentanyl et de la puissance financière de certaines organisations criminelles[1].
Dans ce contexte, Washington cherche à renforcer la coopération régionale à travers le partage de renseignements, la surveillance maritime et la coordination d’opérations contre les réseaux criminels.
Ce projet s’inscrit également dans une stratégie plus large visant à consolider l’influence américaine dans l’hémisphère occidental face à la présence croissante de puissances comme la Chine ou la Russie en Amérique latine[2].
Une coalition sécuritaire sélective
Les pays invités à ce sommet reflètent toutefois une logique politique autant que sécuritaire.
Parmi les dirigeants présents ou représentés figuraient notamment - et entre autres :
• l’Argentine
• le Salvador
• le Paraguay
• la République Dominicaine
• le Guyana
• le Costa Rica [3].
Les présidents de la Bolivie, du Honduras, de l’Equateur, et de Trinité-et-Tobago, ainsi que le président élu du Chili, José Antonio Kast, qui entrera en fonctions le 11 mars 2026, ont été convoqués en Floride pour discuter de l’« interférence étrangère dans l’hémisphère », de lutte contre le crime organisé et d’immigration, dans l’objectif manifeste de construire un bloc de droite, puisque aucun chef d’Etat de gauche n’a été convié. Cette configuration laisse apparaître une alliance fondée sur des convergences politiques et stratégiques, plutôt que sur une représentation exhaustive du continent.
En effet, plusieurs grandes puissances régionales - notamment le Mexique, le Brésil et la Colombie - n’étaient pas au centre de cette initiative. Cette situation s’explique en partie par les divergences de stratégie face à la lutte contre les cartels.
Le Mexique, en raison des tensions persistantes entre Washington et Mexico sur la stratégie de lutte contre le crime organisé. Les autorités américaines privilégient une approche sécuritaire et militarisée régionale, alors que le Mexique défend depuis plusieurs années une stratégie davantage axée sur des politiques sociales et la souveraineté nationale. Le Brésil, de son côté, cherche à préserver une certaine autonomie stratégique dans sa politique étrangère et évite généralement les coalitions sécuritaires perçues comme trop alignées sur Washington. Quant à la Colombie, partenaire historique des États-Unis dans la lutte antidrogue, son gouvernement actuel explore des approches alternatives à la stratégie traditionnelle de « guerre contre la drogue » [4].
Ces divergences illustrent les difficultés persistantes à construire une stratégie continentale unifiée face au crime organisé. Dans ce contexte, l’absence d’Haïti ne semble pas relever d’un simple oubli diplomatique. Elle reflète plutôt la perception actuelle du pays dans les équilibres régionaux.
Haïti : Crise sécuritaire et absence de stratégie diplomatique
Depuis plusieurs années, Haïti traverse une crise sécuritaire et institutionnelle profonde. Des groupes armés contrôlent aujourd’hui une part importante de la capitale Port-au-Prince et perturbent gravement l’activité économique ainsi que le fonctionnement des institutions publiques[5]. Selon les Nations unies, la violence des gangs et l’effondrement de certaines structures étatiques ont contribué à créer une crise sécuritaire et humanitaire majeure dans le pays [6]. Nous ne nous attarderons pas ici sur l’échec de la Mission internationale du Kenya ni sur la Force de Suppression des Gangs qui n’est pas encore réellement formée.
Car, au-delà de l’insécurité, un autre facteur pourrait expliquer la marginalisation d’Haïti : l’absence d’une stratégie diplomatique cohérente et proactive dans la région. Plusieurs analyses soulignent que la politique étrangère haïtienne souffre depuis des années d’un manque de continuité institutionnelle et de vision stratégique, limitant la capacité du pays à défendre ses intérêts dans les forums régionaux[7]. Cette faiblesse diplomatique contribue à éloigner Haïti des grandes initiatives continentales - qu’elles soient économiques, énergétiques ou sécuritaires - alors même que sa position géographique lui confère un potentiel stratégique important dans les dynamiques de la Caraïbe et des routes maritimes régionales[8].
Dans ces conditions, Haïti apparaît moins comme un partenaire potentiel dans une coalition sécuritaire que comme un pays nécessitant lui-même une assistance internationale pour restaurer la stabilité.
La République dominicaine, partenaire privilégié
Pendant que Port-au-Prince s’enfonce dans la crise, la République dominicaine consolide son rôle régional.
Au cours de la dernière décennie, Saint-Domingue a renforcé sa coopération sécuritaire avec Washington, notamment en matière de surveillance maritime et de lutte contre le narcotrafic. Le pays a également investi dans la modernisation de ses infrastructures portuaires et dans le renforcement de ses capacités militaires et policières[9].
Dans plusieurs analyses stratégiques, la République dominicaine apparaît désormais comme l’un des partenaires clés des États-Unis dans la Caraïbe.
Cette évolution contribue indirectement à accentuer l’isolement diplomatique d’Haïti.
Les logiques de la realpolitik
La création du « Bouclier des Amériques » rappelle une réalité fondamentale des relations internationales : les alliances reposent avant tout sur des intérêts stratégiques.
Les États cherchent généralement à coopérer avec des partenaires capables de contribuer à la sécurité collective et d’apporter une stabilité politique.
Dans ce contexte, les pays confrontés à des crises internes profondes sont souvent exclus des nouvelles architectures de coopération.
Comme le souligne le Center for Strategic and International Studies (CSIS), la sécurité régionale dans les Amériques repose aujourd’hui sur des réseaux d’alliances flexibles fondés sur des intérêts convergents plutôt que sur des institutions universelles[10].
Retrouver une place dans les dynamiques régionales
La question essentielle n’est donc pas seulement de savoir pourquoi Haïti n’a pas été invitée à ce sommet. La véritable interrogation est la suivante : comment le pays peut-il retrouver une place dans les équilibres régionaux ?
Plusieurs conditions apparaissent nécessaires :
• restaurer l’autorité de l’État ;
• stabiliser les institutions politiques ;
• renforcer les capacités de sécurité nationale ;
• reconstruire une diplomatie régionale active.
Selon plusieurs analyses du Brookings Institution, la stabilité institutionnelle constitue l’un des facteurs déterminants pour permettre aux États fragiles de redevenir des acteurs crédibles sur la scène internationale[11].
Une absence qui doit alerter
L’absence d’Haïti au sommet du « Bouclier des Amériques » pourrait sembler n’être qu’un épisode diplomatique parmi d’autres. Pourtant, elle révèle un phénomène plus profond : la lente sortie d’Haïti des espaces où se prennent les décisions stratégiques du continent.
Pendant que les Amériques redessinent leurs alliances sécuritaires face au narcotrafic, aux rivalités géopolitiques et aux nouvelles menaces transnationales, Haïti apparaît de plus en plus comme un pays observé, aidé, parfois administré… mais rarement consulté.
Or, en géopolitique, une règle demeure constante : les États absents des tables de décision deviennent souvent des objets de politique plutôt que des acteurs de leur propre destin.
Le véritable enjeu pour Haïti n’est donc pas seulement de sortir de la spirale de l’insécurité et de l’instabilité. Il est aussi de retrouver une voix diplomatique et une crédibilité institutionnelle dans la conversation stratégique du continent.
Car si les Amériques construisent aujourd’hui leur « bouclier », la question demeure entière :
Haïti veut-elle rester derrière le rempart… ou redevenir un acteur de l’histoire régionale ?
Notes de fin de page
1. CSIS, Cartels and Security in the Americas, Washington, 2024.
2. Council on Foreign Relations, Great Power Competition in Latin America, 2023.
3. Haitian Times, Trump proposes Latin American military coalition against cartels, 8 mars 2026.
4. Brookings Institution, Drug Policy and Security Strategies in Latin America, 2023.
5. United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC), Global Study on Organized Crime in the Caribbean, 2024.
6. Nations Unies, Conseil de sécurité, Rapport sur la situation sécuritaire en Haïti, 2024.
7. Inter-American Dialogue, Haiti’s Foreign Policy Challenges, Washington, 2022.
8. Brookings Institution, Security Dynamics in the Caribbean Basin, 2023.
9. Congressional Research Service, U.S.–Dominican Republic Security Cooperation, 2023.
10. CSIS, Security Partnerships in the Western Hemisphere, 2024.
11. Brookings Institution, State Fragility and Governance in the Caribbean, 2023.
Photo-montage : Nancy Roc

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