L’économiste Thomas Lalime et le politologue Jacques Nési livrent deux lectures contrastées de l’irruption du secteur privé au sommet de l’État haïtien. Leur analyse croisée décortique les enjeux actuels et les perspectives d’un statu quo qui pourrait se révéler désastreux pour la société. Cet article clôt la série Secteur privé au pouvoir en Haïti.
Par Charilien Jeanvil
P-au-P., 5 sept. 2025 [AlterPresse] ---Dans moins de 72 heures, Laurent Saint-Cyr bouclera son premier mois à la tête de la coordination du Conseil présidentiel de transition, après avoir remplacé l’économiste Fritz Alphonse Jean. L’entrepreneur évolue aux côtés du premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, également issu du secteur privé des affaires.
Cette configuration inédite dans l’histoire politique d’Haïti suscite bien des remous. Certains experts de divers horizons s’interrogent et analysent les jalons posés par ces deux figures du secteur privé au sommet de l’État. D’autres, plus pessimistes, redoutent une aggravation du chaos.
Constats et préoccupations ?
L’économiste Thomas Lalime a exprimé ses préoccupations. Dans ses analyses, il souligne les grands enjeux de cette nouvelle réalité et leurs conséquences possibles pour l’avenir du pays.
« Les membres du secteur privé au pouvoir parviendront-ils à concilier intérêts collectifs et intérêts particuliers ? » s’interroge-t-il.
Selon lui, le secteur privé tirait déjà les ficelles au sein du pouvoir. « C’est peut-être mieux qu’ils soient désormais à visage découvert », nuance-t-il.
Jacques Nési, docteur en science politique, partage une lecture différente :
« Ce n’est pas un véritable revirement ni une passation de pouvoir sur l’échiquier politique haïtien. C’est simplement une nouvelle configuration et un changement de rôle. Le secteur privé a toujours été au cœur du jeu politique. La fonction reste la même : tirer le meilleur de son positionnement dans sa relation avec l’État. »
Et de prévenir : « Ils vont maintenant faire fructifier leur capital tout en capturant davantage l’État. »
Face aux critiques reprochant au secteur privé sa volonté de monopoliser l’économie, Thomas Lalime dit espérer un changement d’attitude, accompagné de signaux clairs pour rompre avec les pratiques mafieuses et la mauvaise gouvernance.
Jacques Nési, au contraire, estime que « cette accession du secteur privé au pouvoir n’augure rien de bon pour le pays ». Selon lui, il est irrationnel de croire en un secteur qui s’enrichit grâce à l’économie criminelle, l’évasion fiscale, le trafic d’armes, de munitions et de drogues — tout en reconnaissant l’existence d’entrepreneurs vertueux.
Cette présence directe au sommet de l’État traduit, selon le politologue, la volonté de l’élite économique de s’accaparer le marché, alors que l’État, affaibli, ne peut plus jouer son rôle d’arbitre.
« L’élite économique exerce un contrôle total sur l’appareil étatique : diplomatie, ministères de l’Intérieur et de l’Économie, administration générale des douanes et direction générale des impôts », énumère-t-il.
Plusieurs spécialistes craignent donc de graves conflits d’intérêts, notamment dans la gestion de l’État au profit de groupes spécifiques. « À quel niveau l’État sera-t-il capturé ? » se demande Thomas Lalime.
« Les responsables sauront-ils dépasser leurs intérêts immédiats pour se hisser à la hauteur des enjeux ? » poursuit-il.
La libération de Nenel Cassy : Un premier faux-pas ?
Thomas Lalime dénonce une décision judiciaire sélective, appelant à rompre avec les vieilles méthodes centrées sur la défense d’intérêts particuliers.
« La situation peut s’aggraver si l’intérêt collectif n’est pas au cœur des décisions », avertit-il.
Pour sa part, Jacques Nési constate que les institutions étaient déjà affaiblies et instrumentalisées par le secteur privé. Il regrette l’absence de décisions judiciaires contre les personnalités sanctionnées par la communauté internationale dans le contexte de la dégradation du pays.
Les deux analystes surveillent de près les orientations du pouvoir. « Assiste-t-on à une transition de rupture ou à la continuité du statu quo ? » s’interroge Thomas Lalime, tout en notant que les dirigeants semblent conscients de la brièveté de leur mandat, comme en témoignent les changements à la police nationale et dans la diplomatie.
« Cela suppose qu’ils ont un agenda défini », observe-t-il, insistant sur la nécessité de décisions concrètes pour améliorer les conditions de vie des personnes déplacées par la violence des gangs.
Conciliation entre intérêt commun et intérêt patronal
Pour Thomas Lalime, la première priorité doit être un dégel de la situation sécuritaire.
« Tout ce qui n’est pas fait dans l’intérêt du pays ne profite à personne », dit-il, rappelant que les intérêts individuels sont éphémères dans le contexte actuel. « Rien n’est à l’abri », poursuit-il, évoquant l’incendie de biens localement et le gel d’avoirs à l’international.
Jacques Nési, de son côté, appelle à un nouvel élan porté par une frange incorruptible, compétente et patriote de la société civile, épaulée par des membres de la diaspora.
Une enquête du Centre for Economic and Policy Research (Cepr), consultée par AlterPresse, a révélé les initiatives du patronat haïtien pour renforcer son influence internationale, notamment par des accords conclus avec de puissants lobbyistes américains depuis le début de l’année.
La presse a également rapporté la signature d’un contrat avec une société militaire étrangère, visant le rétablissement de la sécurité et l’augmentation des recettes fiscales.
Lobbying : Entre légalité et rationnalité
Thomas Lalime rappelle que le lobbying n’est pas illégal : « C’est une pratique encadrée aux États-Unis, complémentaire de la diplomatie. Elle peut faciliter l’obtention d’accords avantageux. »
Mais il s’interroge : « À quel prix ? » Et surtout, quels résultats pour Haïti, alors qu’aucun progrès tangible n’est constaté sur le plan sécuritaire, l’urgence du moment.
Jacques Nési note, lui, que la communauté internationale garde une image très négative de l’élite économique haïtienne. Pour lui, ce lobbying s’inscrit dans un schéma de destruction du pays au profit de quelques groupes.
« Les gens sont chassés de leur maison par des caïds devenus millionnaires. Les institutions sont détruites », dénonce-t-il, soupçonnant l’existence d’un plan orchestré pour transformer Haïti en un État-milice.
Il évoque l’exemple de la commune de Carrefour, où la population s’accommode d’un contrôle criminel, assimilant les gangs à l’État.
« Le secteur privé est au cœur de ce plan », accuse-t-il, dénonçant l’absence de stratégie sérieuse contre les gangs, malgré la présence sur le terrain de la Police nationale, des Forces armées d’Haïti, de la Mission multinationale et de mercenaires.
« L’État se vide de sa substance et n’a plus le monopole de la violence. » — Jacques Nési
Selon lui, cette « construction du chaos » profite au secteur privé par l’ouverture de nouveaux marchés, comme le monopole du transport aérien et le trafic maritime, avec la complicité de l’État.
« C’est une politique entretenue pour enrichir une oligarchie alliée à des acteurs transnationaux », conclut-il.
Contrat avec Erik Prince : Vers la destruction de l’État ?
La signature d’un contrat pluriannuel avec une société internationale pour restaurer la sécurité et collecter les recettes fiscales est jugée « inacceptable » par Jacques Nési.
« C’est un retour au Moyen Âge, quand l’État se déchargeait de ses responsabilités et les confiait à d’autres instances », regrette-t-il.
Pour le politologue, l’État renonce ainsi à ses fonctions régaliennes : garantir la sécurité, prélever impôts et taxes. « C’est comme renoncer à son existence », affirme-t-il, convaincu qu’un État-milice est en gestation.
« L’État se vide de sa substance et perd le monopole de la violence », soutient-il encore, accusant le secteur privé de participer activement à sa destruction.
Il dénonce enfin le recours à des mercenaires, alors que les autorités n’ont montré aucune volonté de renforcer les forces de sécurité locales, la justice et la politique. [cj gp 05/09/2025 13:00]
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