Après avoir analysé dans le premier article les implications de l’ascension du secteur privé au sommet de l’État, ce deuxième volet explore les mécanismes d’accumulation de richesses et de pouvoir qui sous-tendent cette mainmise, ainsi que les stratégies déployées pour consolider son influence, tant au niveau national qu’international, alors que la conjoncture est marquée par des controverses autour des attributions régaliennes de l’État.
Par Charilien Jeanvil
P-au-P, 1er sept. 2025 [AlterPresse] --- Pour la première fois dans l’histoire d’Haïti, deux représentants du secteur patronal occupent simultanément les deux branches de l’exécutif : Laurent Saint-Cyr, coordonnateur du Conseil présidentiel de transition, et Alix Didier Fils-Aimé, premier ministre, depuis le 7 août 2025.
Une configuration inédite, que le sociologue Louis Naud Pierre interprète comme « le signe d’une évolution des rapports entre le secteur privé et l’État », lors d’une interview accordée à AlterPresse/AlterRadio.
Le deal secteur privé / pouvoir politique : Bref survol
Pour Louis Naud Pierre, cette mainmise du secteur privé sur l’exécutif illustre « une évolution des rapports entre le patronat et l’État ».
Au 19e siècle, rappelle-t-il, l’élite dominante confiait le pouvoir à des « noirs », des analphabètes ou des vieillards, tout en tirant les ficelles.
Sous les Duvalier (1957-1986), le rapport s’est cristallisé dans une logique de faveurs : le chef de l’État octroyait des contrats en échange d’appuis.
Après 1986, un pacte s’est consolidé : les dirigeants concédaient des avantages aux hommes d’affaires en échange de pots-de-vin, selon l’auteur de Haïti : Les recherches en sciences sociales et les mutations sociopolitiques et économiques (Éditions L’Harmattan, 2007).
L’État soumis aux intérêts de la classe dominante
Cette promotion du secteur privé dans la sphère politique s’inscrit, selon lui, dans une stratégie de longue haleine du patronat.
« L’élite économique accentue aujourd’hui son influence sur l’État », observe le sociologue, qui y décèle la perpétuation d’un État servile, soumis aux intérêts de la classe dominante.
Ce système permet l’accumulation de richesses et de pouvoir par l’exploitation de la masse et par la criminalité organisée.
En Haïti, poursuit-il, l’accumulation repose largement sur la prédation : contrebande, surfacturation dans les marchés publics, trafic de drogues et autres activités criminelles.
Il distingue cette « bourgeoisie de prédation » de la bourgeoisie industrielle ailleurs, qui fonde ses richesses sur l’innovation, la production et l’investissement technologique.

Dans une tribune publiée sur AlterPresse en juillet 2025, Louis Naud Pierre écrivait :
« Depuis trois décennies, la prise de pouvoir en Haïti par ce que l’on nomme le Grand Réseau ne relève pas d’actions isolées, mais s’inscrit dans un processus intrinsèquement systémique et structurant […]. Cette dynamique est profondément enracinée dans l’imbrication des sphères économique, politique et criminelle ».
Selon lui, l’accès au pouvoir du « Grand Réseau » repose sur deux modalités complémentaires : l’instrumentation de la société civile et l’instrumentalisation des processus électoraux.
La prédation au cœur du dispositif d’accumulation
Le chercheur appelle à une révolution profonde du système politique et économique, afin de passer d’un mode d’accumulation basé sur la prédation à un modèle fondé sur la production, la recherche, la technologie et la bonne gouvernance.
Il plaide pour :
• des enquêtes de l’Unité de lutte contre la corruption (Ulcc) et de l’Unité centrale de renseignement financier (Ucref) sur les fortunes bâties trop facilement,
• des mécanismes dissuasifs contre criminels et agents publics corrompus,
• une justice indépendante capable de mettre fin à l’impunité,
• et un investissement accru dans l’économie productive.
« Il faut une purge au sein de l’administration publique », insiste-t-il, plaidant pour transparence et bonne gouvernance.
Le lobbying du patronat et la conquête d’influence
Entre-temps, le secteur privé s’emploie à consolider son emprise tout en soignant son image.
Une enquête du Centre for Economic and Policy Research (Cepr), consultée par AlterPresse, révèle plusieurs démarches pour accroître l’influence du patronat, notamment via une campagne de charme auprès de Washington et le recrutement de puissants lobbyistes américains depuis début 2025.
Pour Louis Naud Pierre, le lobbying est acceptable s’il sert l’intérêt national. Mais lorsqu’il vise seulement la conservation du pouvoir par un groupe, il devient anti-démocratique.
Briser le pacte de la corruption
La presse a révélé l’existence d’un contrat confidentiel de dix ans entre l’État haïtien et la société Vectus Global, fondée par l’ex-vétéran américain Erik Prince. Ce contrat, officiellement destiné à restaurer la sécurité et augmenter les recettes fiscales, suscite inquiétude face au mutisme des autorités.
Pour sa part, le chercheur insiste sur l’adoption de règles claires encadrant les activités lucratives et sur la poursuite judiciaire des contrevenants.
Il appelle à briser le pacte de corruption, établi depuis 86 en faveur du secteur privé et qui s’appuie sur l’inaction volontaire des gouvernants.
Un expert consulté par AlterPresse rappelle que la collecte des taxes relève exclusivement de la Direction générale des impôts (Dgi) et de l’Administration générale des douanes (Agd), comme le stipule la Constitution.
« Un tel contrat doit être ratifié par une loi », avertit-il, estimant que l’État perd chaque année 300 à 400 millions de dollars à cause de la contrebande avec la République dominicaine.
Il réclame la publication du contrat : « un document d’État ne peut rester secret ».
Quid des règles juridiques applicables en cas de litige ? « Le recours à une juridiction étrangère pose problème », souligne-t-il.
De son côté, Louis Naud Pierre martèle : « L’État ne peut transférer ses activités régaliennes ». Il appelle plutôt à renforcer et restructurer les services frontaliers et douaniers afin d’améliorer la collecte publique. [cj gp apr 01/09/2025 12:00]
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