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Résoudre l’énigme des bandes armées en Haïti

Tribune

Par Roromme Chantal*

Soumis à AlterPresse le 7 mai 2025

La violence aveugle des bandes armées plonge Haïti dans une situation catastrophique. La réponse des forces de l’ordre est quasiment inexistante. Depuis 2021, année de l’assassinat du président Jovenel Moïse par un commando armé composé de mercenaires colombiens, les quartiers de la région métropolitaine de Port-au-Prince tombent tel un château de cartes sous le contrôle des groupes criminels, qui massacrent au passage les populations civiles. Aujourd’hui, plus de 90 pour cent du territoire de la zone métropolitaine serait contrôlé par les groupes criminels.

Livrés à eux-mêmes, dans certains quartiers, les habitants tentent de s’organiser en vigiles. Peut-on pour autant parler d’une « guerre civile » comme le fait régulièrement le sociologue québécois d’origine haïtienne Frédéric Boisrond depuis son témoignage le 18 septembre 2022 devant le Sous-comité des Droits internationaux de la personne du Parlement canadien ? Après tout, la population haïtienne, dans son ensemble, ne possède quasiment pas d’armes, et tout le monde en convient. Et les principales victimes sont issues des populations civiles sans défense, dont des vieillards, des femmes et des enfants. Ce ne sont pas des protagonistes d’un conflit armé.

Ceux qui parlent de guerre civile en Haïti ont une définition étriquée de cette notion. Pour eux, tout semble se jouer sur le nombre de victimes de la violence. Sur sa page Facebook, Frédéric Boisrond rappelle ainsi qu’au premier trimestre de 2025, la violence « a fait 1 617 morts, dont 936 membres de gangs et 580 blessés ». Citant le Bureau de l’ONU en Haïti (BINUH), il souligne que « 56 % des victimes ont été touchées par les forces de l’ordre et 35 % par les bandes armées ». Selon le BINUH, « des groupes de citoyens organisés en brigades et en vigiles sont responsables de 9 % des victimes ».

Ainsi en vient-on à parler d’une guerre civile. Les sciences sociales commandent cependant de toujours se méfier du « prêt-à-penser » qu’induisent certains mots, ou de la confusion qu’ils peuvent engendrer. Car, selon les spécialistes, on ne saurait définir la guerre -qu’elle soit civile ou interétatique- autrement que comme une violence organisée à laquelle recourent des acteurs les uns contre les autres. Il ne peut donc y avoir de guerre qu’en présence d’une défense armée.

Un populicide

Les bandits règnent en maîtres et seigneurs en Haïti. Leur opposition a conduit à la destitution du gouvernement du premier ministre de facto Ariel Henry en mars 2024. Leurs atrocités ont orchestré une crise humanitaire inédite, empêchant l’arrivée des vols commerciaux et limitant considérablement les fournitures nécessaires comme la nourriture et les médicaments. Plus d’un million de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays. Les Nations Unies estiment que 5,7 millions d’habitants, soit près de la moitié du pays, n’ont pas assez à manger.

Voilà pourquoi parler de guerre civile en Haïti est un non-sens. Ce sont plutôt les mots de populicide, d’homicide généralisé, de carnage, de massacre qui devraient être utilisés pour décrire un tel drame. Selon le politologue John Miller Beauvoir, qui travaille depuis plusieurs années sur des pays en Afrique en proie à l’extrémisme violent, « parler de guerre civile dans le contexte haïtien est un raccourci intellectuel qui a une dangereuse implication : celle de loger bourreaux et victimes à la même enseigne ».

En plus de donner faussement à penser que tou.tes les Haïtien.nes sont des barbares qui s’entre-déchirent, un tel amalgame permettrait aussi de minimiser la responsabilité (l’irresponsabilité) de l’État haïtien et de la « communauté internationale » qui, par leur coupable inaction, se rangent du côté de ce qu’il faut bien appeler, après Albert Camus, le « consentement meurtrier » en Haïti.

Une nouvelle forme de conflictualité

Reconnaître ces faits entraîne forcément une nouvelle lecture du problème haïtien. Cela impose, en effet, de reconsidérer la forme nouvelle de conflictualité qui y est à l’œuvre. De ce point de vue, l’analyse du politologue et sociologue français Bertrand Badie parlant de « weakness politics » (politique de la faiblesse) devrait être discutée. En l’occurrence, la corruption généralisée éclaboussant les autorités de transition au sein du Conseil présidentiel de transition (CPT) très décrié, couplée à l’effondrement de ce qu’il restait de l’autorité et de l’État haïtien, a abouti à une situation pré-hobbesienne, où la loi du plus fort est la meilleure.

En outre, l’absence d’un véritable contrat social y apparaît comme l’arrière-plan principal de nombreux des conflits contemporains. Enfin, un faible niveau de solidarité sociale a longtemps empêché la consolidation de la société civile haïtienne et perpétue une culture de méfiance au sein de la population, ce qui implique à intervalles réguliers des actes de vengeance, des rivalités violentes et des rafles.

L’instabilité en Haïti est entrée dans un nouveau chapitre la semaine dernière lorsque le gouvernement américain, précédé en cela par celui de la République dominicaine, a qualifié les gangs « Viv Ansanm » (Vivre Ensemble) et « Gran Grif » (Longues Griffes) d’« organisations terroristes étrangères », tout en réduisant son implication dans les efforts visant à lutter contre leur violence. Or, la mission internationale soutenue par l’ONU que dirige le Kenya, chargée de renforcer la police nationale dans la lutte contre les gangs, est fortement dépendante du soutien des États-Unis.

Que faire ?

Le fait que les entrepreneurs de la violence retirent des bénéfices substantiels de l’exploitation qu’ils font des frustrations sociales et des revendications sociales grandissantes de la population haïtienne complique toute sortie de la crise que leurs actions engendrent. Ils ont pu réaliser ces bénéfices en gagnant un flux croissant d’adeptes et de sympathisants et en exerçant un contrôle quasi-monopolistique et efficace sur la plupart des ressources nationales.

Ils ont également des liens étroits avec les passeurs et les trafiquants de tous poils (stupéfiants, organes humains, etc.) qui opèrent à proximité ou dans la sous-région. Les trafiquants leur fournissent les armes dont ils ont besoin. Le président colombien Gustavo Petro admet par exemple des liens avérés entre des trafiquants de drogue basés dans son pays et les bandits en Haïti.

Cela explique en partie que leur propension à négocier est très faible : résoudre le problème que leurs actions créent comporte pour ces bandits le risque de perdre leur rôle et leur leadership, voire de disparaître de l’arène politique. À moins qu’ils ne soient tués ou contraints de déposer les armes, ou encore ne soient invités à faire partie d’un nouveau gouvernement, les incitations à faire la paix sont alors rares et incertaines.

Les choix terminologiques ne sont, pour ainsi dire, pas anodins. Dans le cas haïtien, ils invitent à suivre plusieurs directions. Plutôt qu’une nouvelle intervention militaire, après celles multiples, budgétivores et infructueuses par le passé, la crise actuelle exige un traitement social, qui implique avant tout une politique active de sécurité humaine et de renforcement des institutions nationales.

Cette politique devrait avoir pour principale ambition une conversion politique des statuts, en visant en particulier à libérer leurs adeptes et les citoyens vulnérables de l’emprise des gangs. C’est pourquoi ce type de conflit doit être contenu d’abord par une politique sociale conçue et élaborée au niveau national. En somme, résoudre l’énigme des bandes armées en Haïti ne peut en aucun cas être un exercice polémique, mais plutôt une opération de pensée rigoureuse, à la fois politique et théorique.

« Mal nommer un objet, écrivait Albert Camus, c’est ajouter à la misère de ce monde. » S’agissant d’Haïti, et de l’idée de plus en plus répandue selon laquelle le la nation caribéenne serait actuellement en proie à une « guerre civile », on ne peut que regretter le coupable empressement avec lequel celle-ci s’est diffusée dans certains médias et les réseaux sociaux.

*Professeur agrégé de science politique à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton

Source photo : Onu Haïti

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


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