
Par Nancy Roc
La flambée du pétrole provoquée par les tensions au Moyen-Orient pourrait avoir des conséquences bien au-delà de la région. Pour l’économiste haïtien Réginald Surin, cadre de la Sogebank, les petites économies insulaires de la Caraïbe sont particulièrement exposées à ce type de choc mondial. Dans cet entretien accordé à Nancy Roc pour Roc et Vérités, il explique comment une crise géopolitique lointaine peut rapidement se traduire par inflation, pression sur les devises, ralentissement économique et tensions sociales dans la région.
Un conflit qui secoue déjà les marchés mondiaux
Une série de frappes coordonnées attribuées à Israël, avec l’appui militaire des États-Unis, a été signalée dans la nuit du 27 au 28 février 2026, visant plusieurs infrastructures militaires iraniennes, notamment des systèmes de défense aérienne et des installations liées au programme balistique. Selon plusieurs analyses stratégiques, ces opérations se seraient inscrites dans un contexte de tensions accrues autour du programme nucléaire iranien et de l’activité des milices alliées de Téhéran au Moyen-Orient.
Les premières frappes auraient touché des zones proches de Téhéran, Ispahan et Kermanshah, déclenchant une riposte iranienne sous forme de tirs de missiles et de drones vers des positions israéliennes et des installations militaires américaines dans la région[1][2].
Les marchés pétroliers ont réagi presque immédiatement. Dès le 3 mars 2026, les prix du pétrole ont commencé à s’envoler sur les marchés internationaux, le baril de Brent dépassant brièvement les 100 dollars, sous l’effet des craintes d’une perturbation majeure de l’approvisionnement au Moyen-Orient, région qui produit près d’un tiers du pétrole mondial[3].
Plusieurs capitales ont appelé à la désescalade - notamment l’Union européenne, la Chine et la Russie - tandis que les pays du G7 ont évoqué la possibilité de libérer une partie de leurs réserves stratégiques pour stabiliser les marchés énergétiques. Les organisations internationales ont également exprimé leur inquiétude face au risque d’un conflit régional élargi susceptible d’affecter les routes maritimes du Golfe et du détroit d’Ormuz, passage crucial pour le commerce mondial du pétrole[4].
Quand une guerre lointaine devient une crise caribéenne
Pour Réginald Surin, l’impact d’un conflit international sur la Caraïbe n’est pas une abstraction économique. Dans un système énergétique mondialisé, la moindre perturbation dans une zone stratégique peut provoquer des réactions immédiates sur les marchés et se transmettre rapidement aux économies les plus dépendantes des importations d’énergie.
Selon lui, la crise actuelle illustre parfaitement ce mécanisme de propagation.
« Il y a quatre canaux de transmission, et ce qu’on observe depuis le 28 février les active tous en même temps » Ces canaux concernent principalement les prix de l’énergie, l’inflation, les taux de change et les coûts de production des entreprises.
Le choc énergétique : La dépendance structurelle de la région
Le premier impact se manifeste sur le marché pétrolier. Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient - région par laquelle transite une grande partie du pétrole mondial - provoquent généralement une hausse rapide des prix du brut.
Réginald Surin rappelle que cette hausse a été particulièrement brutale au cours des derniers jours.
« Le WTI - (West Texas Intermediate) est l’un des principaux indices de référence du pétrole brut dans le monde, utilisé notamment sur les marchés nord-américains pour mesurer l’évolution des prix de l’énergie – est passé de 67 à 111 dollars le baril en dix jours, soit une hausse de 66 %, la plus rapide en plus de quarante ans », dit-il.
Pour les pays de la Caraïbe, cette hausse représente un choc immédiat, car leurs économies reposent largement sur le pétrole importé.
En effet, explique Monsieur Surin, « La Caraïbe est l’une des régions les plus dépendantes au monde du pétrole importé. Environ 90 % du pétrole consommé dans la région est importé et 96 % de la production électrique repose sur des centrales diesel. »
En Haïti, cette dépendance est particulièrement marquée. L’électricité est souvent produite par des génératrices fonctionnant au diesel, ce qui amplifie les effets des fluctuations du prix du pétrole.
Inflation : Un choc qui se diffuse dans toute l’économie
La hausse du prix du pétrole ne reste pas confinée au secteur énergétique. Elle se diffuse progressivement dans toute l’économie à travers l’augmentation du coût du transport, de l’électricité et des produits importés.
Or, l’économie haïtienne connaît déjà une inflation élevée, comme l’explique Monsieur Surin :
« L’inflation qui était déjà à 25,3 % en octobre 2024, a atteint un pic de 32,2 % en octobre 2025 avant de redescendre à 25 %. Tout choc pétrolier supplémentaire se superpose à une base déjà explosive. »
La structure du panier de consommation haïtien accentue cette vulnérabilité.
« Si l’on additionne l’alimentation, l’énergie et le transport, on obtient un ordre de grandeur d’environ 72 % du panier de l’IPC exposé aux prix de l’énergie. »
En d’autres termes, la majorité des dépenses des ménages haïtiens est directement ou indirectement influencée par les prix de l’énergie.
Le piège du taux de change
Un autre mécanisme important concerne la pression sur les devises étrangères. Les pays qui importent leur énergie doivent dépenser davantage de dollars lorsque les prix du pétrole augmentent. Dans les petites économies ouvertes de la Caraïbe, cette situation peut rapidement fragiliser les taux de change.
Selon l’économiste, « toute hausse de la facture pétrolière draine des devises, accentue la pression sur le taux de change et fait monter le prix de référence à la pompe même si le cours international reste stable. »
Dans la région, les importations pétrolières représentent une part significative des dépenses extérieures.
« La région consacre environ 13 % de son PIB aux importations pétrolières. »
Pour Haïti, cela signifie une pression supplémentaire sur la gourde et un risque accru de déséquilibre de la balance des paiements.
Les entreprises face à la hausse du diesel
L’impact de la hausse du pétrole ne se limite pas aux finances publiques ou au taux de change. Il affecte aussi directement la production des entreprises. Dans de nombreux pays caribéens, les infrastructures électriques restent fragiles ou insuffisantes. Les entreprises doivent donc produire leur propre électricité à l’aide de génératrices.
« Dans toute la Caraïbe, et singulièrement en Haïti, une grande partie des entreprises recourent à des génératrices diesel pour compenser la précarité du réseau électrique. »
La hausse du prix du carburant entraîne alors une augmentation directe des coûts de production.
Pour Réginald Surin, « quand le gasoil augmente, c’est le coût de production des usines, entrepôts, boulangeries et supermarchés qui augmente. Les entreprises qui ne peuvent pas répercuter la hausse sur leurs prix réduisent l’emploi ou ferment. »
Un dilemme budgétaire pour les gouvernements
Lorsque les prix du pétrole augmentent, les gouvernements caribéens se retrouvent souvent face à un choix difficile : absorber la hausse en subventionnant les carburants ou laisser les prix augmenter au risque de provoquer des tensions sociales.
Selon l’économiste, cette situation agit comme une contrainte imposée de l’extérieur.
« Pour les économies insulaires, cela fonctionne comme un impôt régressif imposé de l’extérieur. »
Haïti a déjà connu les conséquences politiques d’une réforme des prix pétroliers.
« La tentative de supprimer les subventions pétrolières en juillet 2018 a déclenché les émeutes du 6 et 7 juillet et fait tomber le gouvernement Lafontant », rappelle-t-il.
Une économie déjà fragilisée
La crise énergétique actuelle survient dans un contexte économique déjà extrêmement difficile pour Haïti. Depuis plusieurs années, le pays traverse une phase prolongée de contraction économique qui fragilise l’ensemble de son tissu productif : « Haïti traverse sa sixième année consécutive de contraction économique. Le PIB réel a chuté de 4,2 % en 2024. Le pays était déjà à genoux avant que le premier missile ne tombe », souligne Monsieur Surin.
La baisse des investissements, l’insécurité persistante et les difficultés budgétaires de l’État aggravent encore cette situation. Dans un tel environnement, le moindre choc externe - qu’il soit financier, énergétique ou géopolitique - se répercute immédiatement sur les prix, le pouvoir d’achat et la stabilité économique.
Dans ce contexte de grande fragilité, les transferts de la diaspora constituent l’un des principaux amortisseurs économiques du pays. Ils permettent à des centaines de milliers de familles de faire face à la hausse du coût de la vie et compensent en partie l’insuffisance de l’activité économique interne. « Les remises de fonds ont atteint 4,1 milliards de dollars en 2024 et représentent 16,3 % du PIB », avance l’économiste.
Cependant, ces flux financiers dépendent eux-mêmes de la situation économique dans les pays où vivent les membres de la diaspora. Lorsque les coûts de la vie augmentent à l’étranger, la capacité d’envoyer de l’argent au pays peut rapidement diminuer. « Quand le plein coûte 20 dollars de plus à Miami, le ménage haïtien-américain qui envoie de l’argent chaque mois est contraint de réduire ses envois. »
Au-delà de la conjoncture immédiate, cette situation soulève une question plus profonde : celle de la souveraineté économique des pays caribéens face aux chocs internationaux. Pour l’économiste Réginald Surin, la flambée des prix de l’énergie provoquée par un conflit lointain révèle avant tout une dépendance structurelle qui fragilise les économies de la région. « Si une guerre à des milliers de kilomètres peut faire exploser le prix de l’essence à Port-au-Prince ou à Kingston, c’est la preuve la plus brutale de notre dépendance structurelle. » Selon lui, cette vulnérabilité est le résultat de plusieurs décennies de sous-investissement dans les infrastructures énergétiques, la production locale et les capacités productives. « On ne peut pas appeler cela une économie souveraine », tranche-t-il.
La transition énergétique comme voie de sortie
Malgré ce constat sévère, l’économiste estime que la région dispose d’atouts importants pour réduire sa dépendance énergétique. « La souveraineté économique, ça se construit », dit-il.
La Caraïbe bénéficie d’un potentiel considérable en énergie solaire, éolienne et géothermique.
« La région bénéficie d’un ensoleillement moyen supérieur à celui de la Californie ou de l’Espagne et d’un potentiel éolien comparable à celui du Texas. »
Pourtant, certains pays restent très en retard dans ce domaine.
« Avec seulement 0,7 MW de capacité solaire installée, Haïti reste le dernier de la classe. »
Conclusion
Derrière les fluctuations du prix du pétrole et les tensions géopolitiques mondiales se joue en réalité une question beaucoup plus profonde : celle de la vulnérabilité structurelle des économies caribéennes.
Chaque crise énergétique agit comme un révélateur brutal de cette dépendance. Elle montre à quel point la vie quotidienne - le prix de l’électricité, le coût du transport ou le budget alimentaire des familles - peut être influencée par des événements se déroulant à des milliers de kilomètres. Si une guerre lointaine peut bouleverser l’économie de Port-au-Prince, de Kingston ou de Bridgetown, c’est que la souveraineté économique reste encore inachevée dans une grande partie de la région.
Tant que cette dépendance persistera, chaque crise mondiale continuera de rappeler aux Caraïbes une vérité difficile à : l’indépendance politique ne garantit pas encore l’indépendance économique.
Photo : Nancy Roc avec IA
Notes
1. International Crisis Group, Rising Israel-Iran Tensions and Regional Escalation Risks, 2026.
2. Reuters, Iran reports strikes on military facilities amid escalating regional tensions, 28 février 2026.
3. Bloomberg, Oil Surges Past $100 as Middle East Conflict Raises Supply Fears, 3 mars 2026.
4. Financial Times, G7 weighs strategic oil reserve release as Middle East tensions shake markets, mars 2026

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