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Penser sept jours l’expérience Lula au Brésil — EXTRAITS (7e et dernière partie)

Par Leslie J-R Péan*

Soumis à AlterPresse le 25 juin 2023

À l’occasion de sa première visite à Brasilia le 25 octobre dernier, pour rencontrer les députés alliés nouvellement élus, l’ancien président José Sarney a écrit un article intitulé Les larmes de Lula. Il a rappelé les paroles du père António Vieira, prononcées à Rome, devant la reine Cristina de Suède, qui disait que le monde était plus digne des larmes d’Héraclite que du rire de Démocrite. Poursuivant, le vieux jésuite a déclaré : « Celui qui connaît vraiment le monde pleurera ; et quiconque rit ou ne pleure pas ne le connaît pas » [1].

Les sanglots de Lula expriment des émotions mais aussi son franc-parler comme il l’a montré à la fin de son dernier voyage à Pékin à la fin du mois d’avril 2023 à Pékin en évoquant la nécessité d’un ordre global multipolaire et d’une autre monnaie de réserve que le dollar. En réalité, Lula reprenait ce qu’il avait exprimé une décennie auparavant au point de provoquer une réaction immédiate du président américain d’alors.

« Les États-Unis, dit-il, ont eu très peur lorsque j’ai discuté d’une nouvelle monnaie et Obama m’a appelé en disant : "Essayez-vous de créer une nouvelle monnaie, un nouvel euro ?" J’ai dit : "Non, j’essaie juste de me débarrasser du dollar américain. J’essaie juste de ne pas être dépendant » [2].

L’opposition et les perspectives d’avenir du camp démocratique

Les grandes capitales ont salué et félicité Lula pour sa victoire. Mais des forces internationales ont agi dans le sens des réactionnaires pour contester le résultat des élections. Le soir de la proclamation des résultats au Brésil, le républicain Steve Bannon, ancien conseiller stratégique de l’ex-président américain Trump, a déclaré à la presse que Bolsonaro ne doit pas accepter les résultats. Les partisans de ce dernier ont bloqué plus de 200 routes et avenues pendant deux jours. Les autoroutes étaient obstruées par des camionneurs qui empêchaient la circulation entre les principales grandes villes. Bolsonaro est resté muet et a refusé d’admettre sa défaite.

Bolsonaro n’a pas pu convaincre l’état-major de l’armée d’intervenir. Un refus de politisation des forces armées s’est manifesté lors de sa visite à l’Académie militaire Las Aguas Negras pour la cérémonie de graduation d’une nouvelle promotion. L’ancien commandant de la Minustah en Haïti, le général Edson Leal Pujol, commandant de l’armée, avait déjà refusé de lui presser la main en avril 2020 à Porto Alegre. Condamnant sa gestion du COVID qui a tué plus de 600 000 Brésiliens, Pujol lui a donné un « coup de coude ». Bolsonaro réagit contre Pujol en écartant le 29 mars 2021 son protecteur, le ministre de la Défense, Fernando Azevedo e Silva, ce dernier un ancien haut-gradé de la Minustah. Ce qui va provoquer la démission des trois généraux de l’armée de terre, de l’air et de la marine.

Dans l’imbroglio [3] créé par les forces civiles conservatrices et les forces militaires qui refusent de rester dans les casernes, Lula a compris que la contradiction principale est le fascisme qui se cache derrière les gouvernements issus de l’alliance de ces militaires et civils. Depuis le coup d’État qui a duré 20 ans, de 1964 à 1985, l’esprit critique est combattu par les miliaires qui envahissent la vie politique avec 8 450 réservistes et 2 930 actifs, soit plus de dix mille d’entre eux en 2020 dans l’administration publique [4]. Cette occupation de l’État par les militaires pose problème au fonctionnement de la démocratie qui, comme l’argumente le professeur Samuel Huntington [5], demande le contrôle du pouvoir militaire par le pouvoir civil. Lula s’en est rendu compte et a promis en avril 2022, s’il est élu, de diminuer de huit mille le nombre de militaires dans l’administration publique [6].

Enfin, et pas le moindre, Bolsonaro bénéficie de l’association regroupant les lobbies des trois B, soit « Boi » (bœuf), « Bala » (balle), et « Biblia » (bible), c’est-à-dire les promoteurs des grands éleveurs, le lobby des armes à feu et la voix des pasteurs évangéliques. Ce dernier B est particulièrement important. Alors que la proportion croyante de confession catholique était de 99% en 1872, cette proportion n’était que de 64% en 2010. Le nombre de députés évangéliques qui était de 53 en 1999 a augmenté à 72 en 2011 [7] et à 75 en 2022 [8]. D’un poids politique qu’on ne saurait négliger, généralement conservateurs, les évangéliques savent bien utiliser leur église à des fins politiques. Représentant 30% de la population, les évangéliques ne constituent pas un bloc monolithique. Si Bolsonaro avait pu les conquérir aux élections de 2018 contre Haddad, le candidat du PT, Lula, a pu renverser la tendance surtout chez les jeunes.

La nouvelle vague progressiste

La victoire de Lula s’inscrit dans ce que l’ex-vice-président bolivien Àlvaro Garcia Linera nomme « la nouvelle vague progressiste » [9] de luttes contre les injustices et les inégalités en Amérique latine. Par-delà les dix, vingt et trente mille Lula qu’elle a fait germer, des noms tels que Fernando Haddad, Guilherme Boulos, Vladimir Safatle sont appelés à faire sonner les cloches dans les prochaines années. Venant d’horizons divers, ces personnalités ont déjà plusieurs cordes à leur arc. Le premier (Haddad) a déjà été maire de São Paulo et candidat à la présidence du PT quand Lula ne l’a pas pu en 2018. Le second (Boulos), ancien membre du PT, mais proche de Lula, est un membre du PSOL. Quant au troisième (Safatle) qui n’a pas été élu député fédéral aux dernières élections, sa carrière de philosophe, psychanalyste et musicien ne l’empêche nullement de se préoccuper de la chose politique. Ses prestations hebdomadaires à la télévision et au Folha de São Paulo en témoignent. Tout en reconnaissant que les démocrates du PT avaient fait des erreurs au cours des quarante dernières années, les trois demandèrent de voter Lula et considèrent que cette élection ouvre une nouvelle ère pour le Brésil.

Par-delà les ruptures et folies, écarts et scandales qu’il n’a jamais gommés, Lula a su faire avancer la libération des masses sans sacrifier les libertés dans les luttes pour la conquête de la modernité. Selon Daniel Alfonso da Silva du CNRS, « Entre 2003 et 2012, plus de 50 millions de Brésiliens sont sortis de la misère et 50 autres millions ont rejoint les rangs de la nouvelle classe moyenne. En 2015, leur nombre a doublé : 100 millions de personnes ont intégré cette new middle class. Ces Brésiliens se montrent plus pragmatiques qu’idéologiques. Ils ne se déclarent ni de droite ni de gauche » [10]. D’où le comportement réaliste de Lula qu’exprime le journaliste Gustavo Conde avant le deuxième tour du scrutin : « Face à tant de misère managériale, journalistique et politique, il est temps, une fois de plus, de miser sur l’intuition historique de Lula » [11].

La vie sociale est régie autant par la raison que par les émotions [12]. Parfois l’une sans l’autre mais jamais l’une se substituant à l’autre, comme l’explique Antonio R. Damasio [13]. La performance de Lula a été de comprendre cette morale pour qu’elle se traduise dans un vote utile, efficace et vital. Dans la problématique d’un Edgar Morin pour qui « L’éthique doit mobiliser l’intelligence pour affronter la complexité de la vie, du monde, de l’éthique elle-même » [14].

Le jugement de Frei Betto, un des camarades de lutte de Lula (ils ont grandi ensemble à Belo Horizonte et fait la prison ensemble sous la dictature des militaires), résume cette expérience unique en son genre. « Le fait est que nous avons eu 12 ans de gouvernement PT qui, à mon avis, malgré tous les regrets – et ça en met des regrets –, ont été les meilleurs de notre histoire républicaine, notamment sur le plan social. En effet, 36 millions de personnes sont sorties de la pauvreté. Aujourd’hui, les aéroports ne sont plus un espace élitiste. Si nous allons dans une cabane dans la favela, à l’intérieur il y a une télévision couleur, un micro-ondes, une machine à laver, une cuisinière, un réfrigérateur, des téléphones portables, peut-être un ordinateur et, éventuellement, au bas de la colline, une petite voiture qui est payée en 60, 90 mensualités. Pourtant, cette famille continue dans la cabane, sans assainissement, dans un travail précaire, sans accès à la santé, à l’éducation, aux transports en commun et à une sécurité de qualité. Le gouvernement a facilité l’accès des Brésiliens aux biens personnels, mais pas aux biens sociaux  » [15].

La lecture de l’expérience Lula de ce demi-siècle de luttes pour le progrès social est recommandable pour toutes celles et ceux engagés dans le combat quotidien à la recherche de sociétés plus justes. Les masses populaires poursuivent leurs revendications pour une vie meilleure même sous le gouvernement de Lula qui ose « saisir l’essentiel » dont parle Aristippe en luttant pour changer la condition des pauvres. Les ouvriers métallurgistes rentrent en grève sous le gouvernement de Lula en 2009 pour demander des augmentations de salaire et la réduction de la journée de travail à quarante heures par semaine sans diminution des salaires. Ces grèves et autres mobilisations n’ont pas cessé jusqu’à aujourd’hui pour les mêmes raisons.

La réponse Lula pour calmer les revendications populaires n’a pas suffi. Dès les premiers jours de l’année 2022, Frei Betto devait écrire dans les journaux, parler dans les radios et se présenter à la télévision avec le même message : « Malgré les erreurs commises, nous devons élire Lula » [16]. Puisse ce troisième mandat réaliser des changements irréversibles ! Appelons tous donc à des changements structurels dans la société brésilienne comme Frei Betto n’a cessé de le demander. Lula a intérêt à l’écouter tout comme il l’avait choisi comme ministre pour diriger le fameux programme Faim Zéro lors de son premier mandat.

Lula est déjà rentré dans la postérité

Les graines de sagesse semées il y a 20 ans ont germé et abouti à la loi contre les injures raciales P.L 14.532 de février 2023 signée par le président Lula. Des lois qui punissent d’amendes les contrevenants. C’était le début de véritables feux d’artifice annonçant d’autres mesures dont l’obligation d’ici 2026 que 30% des postes dans l’administration publique soient occupées par des Noirs. C’était la commémoration du 20e anniversaire de la création du Secrétariat pour la Promotion de l’Egalite Raciale sous le premier gouvernement de Lula en 2003. Ce Secrétariat, devenu un Ministère au cours du troisième mandat de Lula, est dirigée par l’énergique Anielle Franco qui a fait ses classes dans le mouvement noir-américain pour l’égalité raciale avant son retour au Brésil. Ces actions de Lula font suite au décret 4887/2003 légalisant les droits de propriété de plus d’un million de quilombolas (Noirs vivant dans les quilombos). Des conquêtes irréversibles célébrées lors du Jour National de la Conscience Nègre le 20 novembre de chaque année en hommage au jour de la mort de Zumbi, le leader noir du quilombo de Palmares.

La vision de Lula considère des solutions multiples à des questions qui ne sont pas uniquement économiques, telles que celle des indigènes dont la grande majorité vit dans l’Amazonie. Le président Lula dénonce les mauvais traitements qui leur sont infligés comme un génocide. Leurs terres sont saisies, les enfants souffrent de malnutrition, les femmes sont violées et des familles entières sont empoisonnées au mercure et au cyanure que les garimpeiros (chercheurs d’or) illégaux utilisent (dans les rivière) pour leur exploitation minière artisanale. Pour commencer à adresser tous ces problèmes, le gouvernement de Lula a créé un Ministère des Peuples Indigènes dirigé par une militante de longue date du Mouvement Indigène pour la défense des droits de ces peuples. Il a visité personnellement la zone accompagné d’une dizaine de Ministres et de personnalités. Des pas importants pour faire émerger des structures de protection pour une importante protection de la population.

Au fait, Lula est sur la ligne des non-alignés comme l’expliquait Frei Betto . A son avis :
« La difficulté est de trouver un modèle alternatif de développement D’abord, on ne peut l’isoler du contexte international. Le monde est trop globalisé, trop relié, pour penser que le Brésil, tout seul, peut démarrer son développement. C’est impensable. Mais cela ne doit pas signifier la sujétion à l’Empire. Voilà le défi. Autrement dit, comment recouvrer notre souveraineté et avoir notre propre développement qui ne dépende pas des pressions de l’Empire. Avoir des relations, oui, mais pas assujetties aux injonctions de l’Empire. Je crois que c’est là le défi : trouver un chemin, peut-être par l’unité de l’Amérique du Sud, le MERCOSUR, comme il y a la Communauté européenne, qui aide les Européens à se placer un peu à distance de l’Empire ; peut-être par cette voie arriverons-nous à quelque chose. » [17].

Dans la lettre et l’esprit de son discours d’inauguration du 1er Janvier 2023, Lula s’est mis à la tâche de convaincre les belligérants d’emprunter la voix de la diplomatie dans l’intérêt de la paix. La revue « Capital » du groupe de presse du milliardaire français Vincent Bolloré a titré à l’occasion « Brésil : Lula appelle les États-Unis a cessé "d’encourager la guerre" en Ukraine » [18]. Pour concrétiser ce que proclamait le tube de sa première campagne électorale et qui fut repris en 2022 Sem meido de ser feliz (Sans peur d’être heureux).

FIN

* Économiste, écrivain


[1José Sarney, As lágrimas de Lula, op. cit.

[2Pepe Escobar, op. cit

[3Observatoire de la démocratie brésilienne, La reconquête du pouvoir par les militaires au Brésil, 9 avril 2021.

[4Leonardo Cavalcanti, « 8.450 militares da reserva trabalham em ministérios, comandos e tribunais », Poder 360, 17 Júlio 2020.

[5Samuel Huntington, The Soldier and the State. The Theory and Politics of Civil-Military Relations, Harvard University Press, 1957.

[6A Gazeta do Amapa, « Lula diz que, se eleito, vai demitir 8 mil militares de cargos », 4/4/2022.

[7Ari Pedro Oro,. « Organização eclesial eficácia política. O caso da Igreja Universal do Reino de Deus », Civitas, vol. 3(1), 2003, p. 97–109.

[8Ana Paula Bimbati, Mais ideológica, bancada evangélica tem 20% da Câmara, mas não atinge meta..., UOL, em São Paulo, 09/10/2022

[9Dominique Galeano, “America Latina ante una nueva ola progressista”, Pagina 12, Buenos Aires 12 de Junio de 2021.

[10Daniel Alfonso da Silva, « État des lieux du malaise brésilien », Paris, Sciences Po, Centre de Recherches, CNRS, Internationales, Novembre 2015.

[11Gustavo Conde, « É hora de confiar na intuição de Lula », Limpinho, 27/4/2020

[12Giambattista Vico, La méthode des études de notre temps, Paris, Grasset, 1981.

[13Antonio R. Damasio, L’erreur de Descartes – la raison des émotions, Paris, Odile Jacob, 1995.

[14Edgar Morin, Mes démons, Paris, Ed. Stock, 1994, p.136.

[15Marcos Cardoso, “A decepçāo de Frei Betto”, Sergipe, Brazil, 16 de julho 2015

[16Frei Betto, “Apesar dos erros cometidos, temos de eleger o Lula”, http://www.programafaixalivreco.livre

[17– Dial – Diffusion d’information sur l’Amérique latine – D 2815. Traduction Dial, Source (espagnol) : Nueva Tierra (Argentine), novembre 2004.

[18Capital, 15 Avril 2023.

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