Par Pierre Richard Cajuste*
Soumis à AlterPresse le 15 mars 2025
Les crises se multiplient, alimentées par des facteurs récurrents. Il est plus que jamais urgent que nos dirigeants repensent leur manière de gouverner.
Depuis l’accession d’Haïti au statut de République en 1804, le destin du pays semble marqué d’un sceau funeste, une spirale infernale où les crises, loin d’être de simples accidents de l’histoire, reviennent inlassablement comme des tempêtes ravageant tout sur leur passage. Seules de rares périodes de grandeur, forgées dans l’ardeur du sacrifice et l’élan d’unité nationale, ont permis d’entrevoir un espoir. L’épopée glorieuse des héros de Vertières en est le plus éclatant symbole, ce moment où, dans une communion de bravoure et de dépassement de soi, un peuple asservi s’était dressé pour arracher sa liberté.
Depuis cette victoire historique, la classe dirigeante s’est enfermée dans un cycle déplorable de divisions, nourrissant un climat de violence, semant les graines du chaos et de la destruction. Comme un funeste héritage, cette propension à l’éclatement fait peser une menace permanente sur la nation : même lorsque la stabilité semble régner, le spectre d’une nouvelle crise rôde, insidieux, prêt à frapper encore et encore.
Ce que nous subissons aujourd’hui n’est que le dernier acte d’une tragédie qui se rejoue inlassablement, plongeant Haïti dans une détresse toujours plus profonde, une souffrance plus accablante. Chaque bouleversement enfonce davantage le pays dans l’abîme, creusant les plaies de son peuple avec une cruauté redoublée. Faut-il se résigner à voir cette terre, autrefois fière et victorieuse, sombrer sous le poids de ses propres tourments ? L’histoire d’Haïti, écrite avec le sang et le courage de ses ancêtres, ne mérite-t-elle pas enfin un autre destin ?
Ces convulsions cycliques sont la résultante de malaises profonds dont les causes résident dans la nature même d’un État en pleine déliquescence, « failli », au point de ne pas être capable d’offrir même les services sociaux de base à sa population.
La lutte du mouvement démocratique pour renverser le régime des Duvalier n’a pas conduit à un véritable changement pour les masses. Bien qu’exprimant des revendications, ce mouvement n’a jamais su se structurer en force politique capable de provoquer une transformation. Cela a conduit à un éclatement constant des partis et regroupements, comme observé lors des élections de 2015 avec plus de 50 candidats à la présidence.
Depuis le départ des Duvalier en 1986, des luttes internes persistantes ont empêché l’élaboration d’une vision politique claire et cohérente. Cette prolifération de partis et groupuscules ne reflète pas une démocratie vivante, mais plutôt une cacophonie d’idées dépassées et incohérentes. Contrairement à d’autres pays où les partis proches s’allient et organisent des primaires, en Haïti, l’enjeu semble davantage être la quête du pouvoir pour des gains personnels plutôt que l’instauration d’une véritable vision politique.
Il faut répondre aux besoins des gens
Les discours prononcés restent souvent de simples déclarations empreintes de bonnes intentions, car les moyens nécessaires pour leur mise en œuvre ne sont jamais envisagés. Les débats qui se tiennent depuis longtemps sur la scène politique sont superficiels et manquent de profondeur. Il n’est pas exagéré de dire que cette absence de rigueur est à l’origine des crises récurrentes.
Il n’existe pas de vision partagée pour identifier les leviers de croissance capables de stimuler la création de richesses nécessaires au progrès du pays. Les propositions émises dans ces discours ne sont pas accompagnées d’études préalables fondées sur un diagnostic solide, tenant compte des besoins réels et spécifiques des populations. En d’autres termes, elles ne répondent pas aux attentes concrètes des communautés. Le cadre théorique dans lequel ces discussions s’inscrivent empêche la mise en place de stratégies efficaces. Par exemple, un plan d’éducation destiné à un groupe d’enfants doit s’accompagner d’études précises sur les zones concernées, les infrastructures nécessaires, les ressources impliquées, la continuité et le suivi du projet, ainsi que les sources de financement.
On constate que, dès qu’un gouvernement prend le pouvoir, ses réalisations sont souvent instrumentalisées et manipulées à des fins de spectacle, dans une tentative d’éblouir l’opinion publique. Pourtant, la construction d’« ouvrages-coup d’éclat » ne répond pas aux véritables enjeux de la demande citoyenne ni aux exigences sociales pressantes. En fin de compte, les solutions apportées se résument souvent à des réponses politiques superficielles, servies sur fond de shows médiatiques et de mesures cosmétiques destinées à dissimuler l’incapacité, l’absence de vision et l’inefficacité. Un exemple frappant de cette dérive est le gouvernement dirigé par Laurent Lamothe, avec ses « gouvènman lakay » largement médiatisés.
Face aux progrès réalisés par nos voisins, il devient impératif de réévaluer nos choix et de perfectionner nos démarches et actions futures. Les partis politiques, qu’ils aspirent à gouverner ou à incarner une opposition constructive, doivent impérativement proposer une « vision politique » claire et cohérente, soutenue par un ensemble concret de politiques publiques accompagnées de plans de mise en œuvre détaillés.
Ces initiatives doivent permettre de pacifier le pays et de créer un climat favorable à l’attraction d’investissements étrangers directs, qui sont essentiels pour stimuler la croissance économique. En effet, la pauvreté, qui progresse au même rythme que le manque de capital, représente une menace sérieuse pour la stabilité sociale et la paix.
Établir un agenda consensuel
Il est impératif de mettre en place, dans le cadre d’un agenda partagé, des mécanismes solidaires qui intègrent une diversité de perspectives en vue de bâtir un espace collectif propice à la prospérité. Cette démarche ne peut être réalisée qu’à travers une refondation de l’État et de ses structures, appuyée par un cadre systémique cohérent et une "vision" partagée.
Le dialogue national, souvent relayé en boucle dans les médias, aurait dû être fondé sur cette initiative. Plutôt que de se limiter à un simple partage du pouvoir – qui, faute de substance, nous replongerait rapidement dans un cycle de crise – nos dirigeants auraient dû se concentrer sur la création de richesses en exploitant pleinement les leviers de croissance. L’unité de pensée n’est pas une exigence absolue, mais il est primordial de s’accorder sur un modus operandi commun. Un débat constructif ne pourra se déployer efficacement que sur la base des accords préalablement établis et des actions à mener. En cas de non-exécution, chaque acteur devra pouvoir exiger des comptes des responsables politiques.
En ce qui concerne les éléments constitutifs d’une telle vision, il est essentiel, dans un premier temps, de réorganiser de manière globale la base de notre production nationale, tout en identifiant clairement les moteurs de croissance. Ensuite, il devient crucial d’améliorer les services de base – santé, éducation, accès à l’eau, assainissement, infrastructures, etc. Enfin, une réévaluation de l’environnement économique s’impose, notamment face aux risques liés aux catastrophes naturelles et à leurs impacts sur notre économie.
Restructurer l’État et les partis
Le discours actuel semble ignorer la place essentielle des collectivités territoriales, or sans elles, il est vain de parler de développement. Un véritable développement régional intégré repose sur l’activation des ressources et des compétences locales, ainsi que sur la mise en place de structures et de services de base décentralisés. La déconcentration des activités économiques ne doit pas seulement être un souhait, elle doit être activement encouragée dans les régions, afin de générer des ressources fiscales locales, sans la dépendance constante à l’État central pour la réalisation d’infrastructures d’utilité publique.
Aujourd’hui, nos villes moyennes et petites se sont transformées en véritables foyers de congestion, devenant des goulots d’étranglement sous le contrôle de groupes criminels armés.
La politique doit être repensée et pratiquée autrement, en formulant un pacte de gouvernabilité entre les forces sociales. Cette démarche devrait constituer la pierre angulaire de toute transition réussie, en vue de construire un agenda national fondé sur une indépendance réelle vis-à-vis de l’étranger.
D’où la nécessité impérieuse d’une véritable sortie de crise. Haïti ne peut plus se permettre de formaliser l’incertitude à travers des élections qui se succèdent sans fin. Bien que cette étape soit nécessaire, elle ne pourra être efficace que si elle s’accompagne d’une restructuration profonde de l’État et des partis politiques, sous l’impulsion d’une législation contraignante. Ce cadre législatif devra non seulement poser des repères clairs, mais aussi lutter contre les violations des règles. Ce n’est qu’en procédant ainsi que nous pourrons bâtir un espace démocratique solide, où les acteurs politiques présenteront des programmes qui s’alignent avec des plans stratégiques à long terme. La restauration de la stabilité politique et un développement économique stable vont de pair avec le renforcement des institutions démocratiques et l’instauration d’un climat de confiance et de responsabilité.
*Diplomate
Contact : cajuste2000@yahoo.com
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