Compte-rendu de l’exposé du journaliste Gotson Pierre
P-au-P, 09 juin 2025 [AlterPresse] — Dans un contexte haïtien marqué par une crise multidimensionnelle et une violence persistante, le rôle des médias est plus que jamais crucial. Lors du colloque de la Radio Télévision nationale d’Haïti (Rtnh), organisé à l’occasion de la Journée interaméricaine de la presse le 7 juin 2025, Gotson Pierre, coordonnateur du Groupe Médialternatif — opérateur d’AlterPresse et AlterRadio — a insisté sur le fait qu’un journalisme de paix n’est ni une utopie ni une faiblesse, mais une nécessité éthique et professionnelle.
Voici le compte-rendu revu et augmenté de ses propos pour AlterPresse, qui explore les fondements, les défis et les responsabilités d’un journalisme engagé dans la construction d’une culture de la paix, malgré les nombreuses difficultés qui pèsent sur la presse haïtienne aujourd’hui.
Une conviction partagée
Le 7 juin 2025, j’ai eu l’honneur d’intervenir au colloque organisé par la Commission technique de restructuration de la Radio Télévision nationale d’Haïti (Rtnh), à l’occasion de la Journée interaméricaine de la presse. Ce moment de réflexion, placé sous le thème « Médias et culture de la paix », m’a permis de partager une conviction profonde : dans le contexte haïtien actuel, un journalisme de paix n’est ni une utopie ni une faiblesse, mais un impératif professionnel et éthique.
Le journalisme de paix n’est ni un journalisme naïf ni un renoncement à l’esprit critique. Il s’agit d’un engagement éthique et professionnel en faveur de la responsabilité, de l’écoute et de la recherche de solutions dans un contexte marqué par la violence, la polarisation et la méfiance généralisée. C’est le message que j’ai porté à cette occasion, dans un pays qui traverse une crise profonde et s’enfonce dans un effondrement généralisé.
Le journalisme de paix : Un engagement éthique et professionnel
J’ai rappelé que seule une presse libre peut réellement contribuer à la paix. La liberté d’informer, de questionner et de dialoguer est une condition essentielle à l’exercice d’un journalisme de paix. En écho aux mots du pape Léon XIV, qui appelait à « désarmer les mots… désarmer la communication de tout préjugé, de toute rancœur, de tout fanatisme et de toute haine », j’ai souligné la nécessité d’une information capable de recueillir et de porter la voix des plus faibles, dans une société haïtienne fracturée par l’exclusion, la peur et les violences.
Dans ce contexte, les principes énoncés dans la « Charte des médias et des journalistes d’Haïti en période électorale » de 2005 prennent une nouvelle dimension. Ce code d’éthique, conçu à l’origine pour prévenir les tensions en période électorale, devient aujourd’hui un repère fondamental pour l’ensemble du paysage médiatique haïtien. Il fournit un cadre clair pour informer sans envenimer, témoigner sans blesser, raconter sans manipuler.
La charte rappelle d’abord la nécessité de promouvoir l’apaisement dans un contexte de violence généralisée. L’exactitude, l’équilibre et la mesure ne sont pas des options : ce sont des exigences professionnelles indispensables pour désamorcer les tensions stériles et freiner la spirale de la haine. Le rejet du sensationnalisme, la lutte contre les rumeurs, et l’attention constante à la vérification deviennent alors des outils concrets pour la paix. Éviter l’exploitation des souffrances humaines à des fins d’audience est un acte de responsabilité et de respect.
Un autre axe essentiel consiste à reconstruire la confiance du public dans un paysage médiatique marqué par la méfiance et la manipulation. Rectifier les erreurs, respecter le droit de réponse, distinguer faits et opinions : autant de pratiques qui restaurent l’autonomie des médias, dans un environnement où les pressions politiques, économiques ou armées sont constantes. L’indépendance éditoriale n’est pas qu’une posture ; elle est une condition de crédibilité démocratique.
En Haïti, où la crise humanitaire est d’une extrême gravité, préserver la dignité humaine est un impératif déontologique. Cela implique de couvrir la détresse sans voyeurisme, de protéger l’image des plus vulnérables, et de bannir tout propos dégradant envers les femmes, les pauvres ou les personnes déplacées. Un journalisme de paix, c’est aussi un journalisme de dignité.
Dans un climat de polarisation extrême, les médias ont également un rôle fondamental à jouer dans la préservation de la cohésion sociale. Donner la parole à toutes les voix, refuser la propagande et le dénigrement, promouvoir le dialogue plutôt que l’affrontement, sont autant d’actions qui contribuent à recréer un espace public démocratique, en évitant d’alimenter des tensions stériles qui divisent inutilement la société.
Enfin, dans un métier où les journalistes sont menacés, agressés, voire assassinés, la solidarité professionnelle devient un acte de résistance. L’éthique de confraternité, rappelée dans ce référentiel, appelle à dépasser les rivalités pour construire une réponse collective aux défis communs. De même, face à la complexité croissante des enjeux (sécurité, migrations, corruption, interventions étrangères), la compétence et la formation continue ne sont plus des options : elles sont indispensables pour comprendre le réel et aider la société à s’y retrouver.
Les défis majeurs du journalisme en Haïti
En évoquant cet engagement éthique fondamental, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au contexte où l’existence même du journalisme est mise à rude épreuve. En Haïti aujourd’hui, les conditions de travail des journalistes sont profondément détériorées par l’emprise des gangs armés, l’effondrement des institutions, et l’extrême précarité économique. L’accès aux territoires est souvent impossible : des quartiers entiers sont inaccessibles, certains reporters doivent être accompagnés par des personnes connaissant les zones, tandis que les déplacements en province deviennent impraticables. Cette situation compromet la couverture équilibrée du pays et réduit dangereusement la capacité des journalistes à observer et à témoigner directement des réalités.
Dans les rédactions, l’impact humain est lourd. Plusieurs professionnels, menacés ou victimes d’attaques, ont dû fuir le pays. D’autres, vivant dans des zones sous contrôle armé, peinent à continuer leur travail, obligeant certains médias à organiser des déménagements pour leurs équipes. Les locaux de rédaction sont désertés, les équipements abandonnés ou détruits. La production imprimée, quand elle existait encore, a cessé, faute de sécurité et d’accès à l’imprimerie. Même la diffusion numérique, bien que plus souple, ne compense pas les pertes d’abonnés, de revenus publicitaires et de présence sur le terrain.
Ces réalités imposent un rétrécissement du champ de l’information. Les équipes, souvent réduites, doivent faire des choix douloureux, renonçant à certaines enquêtes ou sujets trop risqués. La parole des victimes s’étiole dans ce brouillard sécuritaire : nombre d’entre elles n’ont plus accès aux journalistes, restent inaudibles, tandis que le lien entre médias et population se distend.
Un appel à la responsabilité et à la solidarité
C’est dans ce climat d’étouffement que le journalisme de paix prend toute sa signification. Il ne peut être un luxe théorique, mais doit devenir une ligne de conduite lucide et courageuse face à l’adversité. Informer avec rigueur, dignité et courage, dans ces conditions extrêmes, c’est affirmer haut et fort que la vérité et la justice sont des combats quotidiens, indispensables à la survie du lien social. C’est refuser l’abdication, même lorsque le silence semble plus sûr. C’est, enfin, croire que l’information libre et responsable peut encore ouvrir un chemin vers l’espoir, la réparation et la paix.
En conclusion, ce plaidoyer pour un journalisme de paix en Haïti n’est en aucun cas un appel à l’auto-censure ni à l’angélisme. C’est une exigence éthique, un défi professionnel majeur : dire la vérité sans attiser la haine, dénoncer sans déshumaniser, témoigner sans céder à la peur ni au cynisme.
Dans un pays ravagé par la violence et la méfiance, le journalisme doit rester un acte de responsabilité, un choix lucide et courageux.
Relue à l’aune des crises actuelles, la Charte de 2005 devient un repère essentiel pour refonder, en profondeur, un espace médiatique éthique et responsable. En s’y référant, les journalistes peuvent contribuer à réduire les tensions stériles, préserver la cohésion sociale, et nourrir un climat propice à la reconstruction nationale.
Au fond, c’est un acte de foi en la parole, en la vérité, et en un avenir possible. Un engagement au service de la vie et de l’espoir. [apr 09/06/2025 18:00]
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