
Par Nancy Roc*
Elle est née en Haïti, fille d’un Premier ministre qui a traversé les tempêtes d’une histoire nationale tourmentée. Elle dirige aujourd’hui le portefeuille de la Santé d’un pays de 40 millions d’habitants. Entre ces deux réalités, une trajectoire marquée par l’engagement, la mémoire et une conviction inébranlable : la politique est d’abord un service.
Dans cet entretien exclusif, accordé à Nancy Roc pour clore le Mois de l’Histoire des Noirs, la ministre fédérale de la Santé du Canada, Marjorie Michel, se raconte avec retenue et profondeur - fidèle à cette génération haïtienne qui a appris que la dignité se porte debout.
Il y a des destins qui semblent tracés par les circonstances. Et d’autres qui s’imposent par une cohérence intime. Chez Marjorie Michel, l’appel du service public ne tient ni à un calcul ni à une dynastie, mais à une disposition précoce du cœur.
« Je suis née et j’ai grandi en Haïti. Très jeune j’étais déjà très habitée par le désir de faire une différence dans la vie des gens. »
La jeune fille de Port-au-Prince passait ses week-ends à enseigner dans des écoles défavorisées, à faire du bénévolat dans des dispensaires, à donner la catéchèse. Le pays vivait sous la dictature. Sa famille était ciblée. Son père sortira miraculeusement de Fort-Dimanche. On ne parlait jamais de politique à la maison.
Puis vint 1986. Puis 1990. L’espoir démocratique. Le mouvement Lavalas. Les premières élections libres.
« J’avais 27 ans et déjà à cette époque la politique c’était le synonyme de Service, et servir est non seulement un privilège mais également une très grande responsabilité. »
Cette définition ne l’a jamais quittée.
L’exil comme seconde naissance
L’exil n’est jamais une parenthèse. Il devient une seconde identité. À Ottawa, autour des tables de décisions, Marjorie Michel porte avec elle une mémoire du Sud.
« Mes yeux sont différents de ceux de la majorité parce que j’ai une histoire de fille du Sud. C’est une richesse puisque cela me permet d’ajouter une lentille supplémentaire aux conversations et à mes décisions. »
Dans une démocratie mature comme le Canada, elle rappelle que gouverner exige d’entendre la pluralité.
« La démocratie pour moi exige de prendre en compte des voix différentes et les transformer en meilleures décisions politiques pour le bénéfice de la majorité. »
Transformer la diversité en intelligence collective : voilà sa ligne directrice.
L’école du pouvoir… dans l’ombre
Avant de devenir l’Honorable ministre de la Santé, elle a observé le pouvoir de l’intérieur. Quinze années à accompagner des élus, à comprendre les rouages invisibles.
« Jamais le public ne pourra comprendre à quel point ces personnes travaillent sans relâche. Faire de la politique c’est avant tout être au service du public, ce qui laisse peu de temps pour la vie privée. »
Elle y apprend une règle d’or : on ne gouverne jamais seul.
« La qualité de vos équipes déterminera la qualité de vos décisions », affirme-t-elle.
Ce sens du collectif marquera son parcours au sein de l’équipe de Justin Trudeau. À Papineau, circonscription emblématique du Premier ministre, elle accepte le flambeau.
On lui répète qu’elle a « de grandes chaussures à porter ».
Sa réponse fuse, devenue presque proverbiale : « Je chausse du 38 et je porterai mes propres chaussures. »
Formule simple. Mais déclaration d’indépendance.
L’héritage d’un père
Derrière la ministre, il y a la fille. Son père, a été Premier ministre d’Haïti de 1994 à 1995 sous la présidence de Jean-Bertrand Aristide. Il a joué un rôle clé dans la transition politique post-dictature et dans les efforts de relance économique après le retour à l’ordre constitutionnel. Il lui a aussi transmis une équation morale implacable : le privilège oblige.
« Nous avions eu la chance de pouvoir manquer de rien (…) et cette chance venait obligatoirement avec la responsabilité de redonner à la collectivité. (…) Ce qu’il m’a transmis de plus précieux, ce sont ses valeurs de justice, de respect des différences, d’intégrité et le courage de se tenir debout pour les défendre. »
Justice. Intégrité. Respect des différences. Courage de se tenir debout.
Ces valeurs ne sont pas décoratives. Elles structurent chacune de ses décisions.
Moderniser sans renier
Il est connu que le système de santé canadien souffre de longs délais d’attente, notamment pour les chirurgies, les spécialistes et les urgences. Il fait face à une pénurie de personnel (médecins, infirmières), aggravée par l’épuisement professionnel. L’accès aux soins varie selon les provinces, créant des inégalités régionales, surtout en milieu rural.
À la tête du ministère fédéral de la Santé, Marjorie Michel refuse toutefois les discours catastrophistes.
« Je ne crois pas que le système a besoin d’être réparé. Il doit être modernisé pour faire face aux nouveaux défis. »
Pour elle, « Le Canada possède l’un des systèmes les plus avancés au monde, financé par des fonds publics et encadré par la Loi canadienne sur la santé. Mais il est sous pression : vieillissement de la population, pénurie de professionnels, complexité des maladies, addictions. »
Son rôle ? Donner le ton. Travailler avec les provinces. Maintenir l’équité. Préserver la gratuité.
« Aucun ministre de la Santé au Canada n’a de privilège quand il s’agit de service de santé. Nous sommes sur les listes d’attente comme tout le monde. C’est ce qui garantit l’équité », souligne-t-elle.
Dans un monde fracturé, cette égalité devant le soin demeure un pilier démocratique.
Ouvrir des conversations difficiles
L’une de ses initiatives les plus audacieuses ne porte pas sur un programme, mais sur une parole. En effet, en février 2026, Marjorie Michel a officiellement lancé une conversation publique à l’échelle nationale visant à recueillir les commentaires des Canadiennes et des Canadiens sur les défis liés à la santé physique et mentale des hommes et des garçons. Ce dialogue fait partie du processus préparatoire à l’élaboration de la première Stratégie nationale sur la santé des hommes et des garçons qui doit être publiée plus tard en 2026.
« Je n’ai pas lancé un programme mais plutôt des conversations ouvertes sur la santé des hommes et des garçons. Le gouvernement invite la population à soumettre des commentaires via une plateforme en ligne du 2 mars au 1ᵉʳ juin 2026 pour mieux comprendre les besoins et priorités en matière de santé mentale masculine. »
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : taux de suicide trois fois plus élevé que chez les femmes. Risques d’addiction majeurs. Réticence à consulter. Certains cancers, comme celui du foie, affectent disproportionnellement les hommes. L’impact des médias sociaux semble plus marqué chez les garçons et jeunes hommes, nous révèle-t-elle.
« En tant que société, nous devrons les aborder avec ouverture, empathie et surtout sans préjugés. »
Une ministre qui préfère poser les bonnes questions plutôt qu’imposer des réponses - fait rare.
Vigilance et équité
Marjorie Michel ne politise pas son identité. Mais elle ne la nie pas. « En tant que ministre noire, j’ai une connaissance plus marquée que d’autres sur les maladies touchant les communautés noires, comme l’anémie falciforme », avance-t-elle.
Elle souhaite stimuler la recherche et améliorer l’accès aux traitements, rappelant que l’anémie falciforme présente aujourd’hui la plus forte prévalence génétique au Canada.
Dans un contexte mondial d’instabilité, elle alerte : « chaque période d’incertitude fragilise davantage les droits des femmes et des minorités. » Pour elle, la vigilance devient un devoir politique.
Canada–Haïti : Lucidité sans romantisme
Elle refuse les comparaisons simplistes entre son pays natal et son pays d’adoption. « Je ne compare jamais ces deux pays qui ont des histoires si différentes. »
Mais elle affirme sans détour : le Canada demeure et restera un partenaire majeur d’Haïti — à condition que les priorités viennent d’Haïti elle-même.
Vivre dans le présent
Quand on lui demande si elle mesure la portée symbolique de son parcours, elle esquive toute tentation d’auto-célébration.
« Ce n’est pas une question que je me pose ! Je vis intensément dans le moment présent parce que c’est dans le présent que je peux agir. Comme dit la Bible : À chaque jour suffit sa peine. »
Peut-être est-ce cela, finalement, la marque des responsables authentiques : agir sans se contempler. Dans un monde où le pouvoir vacille souvent entre arrogance et cynisme, sa trajectoire rappelle une évidence oubliée : gouverner, c’est servir.
*Journaliste

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