Par Nancy Roc*
Soumis à AlterPresse le 24 février 2026
Passée par Fox5 WNYW, NBC News, CBS News et la prestigieuse émission 60 Minutes, devenue vice-présidente de la programmation des actualités chez Nickelodeon avant de fonder sa propre structure, MagCap Media LLC, Magalie Laguerre-Wilkinson appartient à cette génération de journalistes qui ont traversé les grandes rédactions américaines sans jamais diluer leur identité.
À l’occasion du centenaire du Mois de l’Histoire des Noirs, elle confie à Nancy Roc un récit dense, lucide, parfois douloureux, toujours maîtrisé. Un parcours où l’excellence n’a jamais signifié l’oubli des racines.
Le choix du journalisme : Raconter plutôt qu’agir
Chez elle, l’actualité n’était pas un simple bruit de fond. C’était une respiration familiale.
« La radio haïtienne jouait fréquemment, les journaux circulaient, les débats - même chuchotés - étaient passionnés. On parlait d’Haïti, de ses luttes, de son avenir. Très tôt, j’ai compris que les décisions politiques influencent la vie des peoples », me lance-t-elle d’entrée de jeu.
Issue d’une famille profondément engagée en politique, elle hésite pourtant longtemps entre la politique et le journalisme : « Les deux me semblaient indissociables : l’un agit, l’autre raconte et éclaire. »
Le déclic survient après sa première année à Marist University. Un stage à Fox5-WNYW, à New York. La salle de rédaction est électrique. Téléphones qui sonnent, producteurs en mouvement, journalistes qui débattent des angles. « Il y avait une urgence, une responsabilité, une adrénaline intellectuelle. Ce jour-là, j’ai compris que je n’irais pas vers la politique - je raconterais le monde ». Un choix instinctif, presque viscéral, scellé dans le tumulte de l’actualité.
Elle ne l’a jamais regretté.
D’ailleurs, à peine sortie de l’université, elle va se retrouver propulsée sur le terrain pour couvrir l’un des événements géopolitiques majeurs de l’année : l’intervention américaine en Haïti, en 1994, destinée à rétablir le président Jean-Bertrand Aristide au pouvoir.
Être haïtienne en Amérique : Une identité comme force
Née aux États-Unis de parents haïtiens, elle grandit dans une conscience aiguë du provisoire. L’Amérique n’était pas une destination définitive, mais un lieu de passage. Le retour en Haïti restait toujours une possibilité. Comme une promesse suspendue, un horizon lumineux qu’aucune distance ne pouvait effacer.
« Mon identité haïtienne n’a jamais été secondaire - et encore moins niée », affirme-t-elle sans la moindre hésitation.
Scolarisée au Lycée Français de New York, puis en pensionnat en France, elle navigue entre langues et cultures. Francophone à la maison, proche du créole pendant ses vacances en Haïti, noire et anglophone en Amérique - mais culturellement différente.
Cette singularité devient parfois le prétexte à des humiliations. Ainsi, elle me confie qu’un jour, dans une salle de rédaction, un collègue - afro-américain de surcroît- pose ses pieds nus sur son bureau et lui lance qu’elle ne devrait pas être offensée, puisque « [ses] compatriotes ne possèdent pas de chaussures ».
Silence. Violence ordinaire. Stéréotypes enracinés.
« Je n’ai jamais osé aller aux ressources humaines. À l’époque, je pensais que rien n’aboutirait. Alors je suis restée silencieuse. »
Mais jamais elle ne reniera ses origines. Au contraire. « Mon identité haïtienne n’a jamais été un poids. Elle a été une force », precise-t-elle.
Dans chaque grande rédaction - de Fox5 à NBC, puis CBS - lorsque Haïti faisait la une, c’est vers elle que l’on se tournait. Non pour symboliser, mais pour contextualiser. Nuancer. Expliquer.
60 Minutes : Vigilance permanente
À 60 Minutes, temple du journalisme d’investigation américain, l’excellence est la règle. Officiellement, personne ne vous définit par votre identité. Officieusement, elle vous accompagne.
« Être femme, noire et d’origine haïtienne dans des espaces historiquement dominés par d’autres profils implique une vigilance constante », souligne-t-elle.
Elle refuse d’être « la voix noire » d’une rédaction. L’identité noire est plurielle. En revanche, elle assume d’être, lorsque nécessaire, la voix haïtienne.
« Ce n’était pas une réduction ; c’était une expertise. » Une expertise revendiquée et portée avec une fierté indéfectible.
Haïti : raconter la douleur sans trahir la dignité
Pour Magalie Laguerre, couvrir le séisme de 2010 marque un tournant intime et l’une des expériences les plus bouleversantes de sa carrière. Le journalisme enseigne la distance professionnelle. Mais face à une tragédie nationale, la distance devient théorique.
« En tant qu’être humain, il était impossible de rester parfaitement objective devant une telle souffrance. Et en tant qu’Haïtienne, je n’ai fait aucun effort pour dissimuler mes émotions. C’était simplement impossible », avoue-t-elle.
Journaliste américaine. Femme haïtienne. Deux dimensions indissociables.
« L’objectivité ne signifie pas l’absence d’émotion, mais la fidélité aux faits malgré l’émotion. »
Pour elle, son devoir était, certes, de montrer la catastrophe, mais aussi la dignité des survivants.
Son reportage sur la couverture du séisme de 2010 en Haïti par 60 Minutes, lui a valu une nomination pour un Emmy Award et pour cette brillante journaliste, « le véritable biais médiatique n’est pas seulement dans ce que l’on montre - mais dans ce que l’on omet. » En dehors de son Emmy Award remporté pour sa couverture du séisme en Haïti, elle a également reçu - entre autres - deux autres Emmy Awards ainsi qu’un Peabody Award pour le profil remarquable d’un orchestre symphonique en République démocratique du Congo, salué pour sa puissance narrative et sa portée humaine.
Ces distinctions consacrent un parcours d’excellence dans le journalisme d’investigation et le documentaire, où rigueur éditoriale et profondeur humaine se conjuguent avec une sensibilité internationale.
Les États-Unis et Haïti : intérêt stratégique ou gestion de crise ?
Magalie Laguerre-Wilkinson refuse les analyses simplistes.
Chez elle, la nuance n’est pas une faiblesse, mais une exigence intellectuelle. « Dire que les États-Unis n’ont aucun intérêt pour Haïti serait historiquement inexact. La vraie question est de savoir si cet intérêt s’inscrit dans une vision durable ou dans une gestion à court terme des crises. » La formule est posée, presque clinique.
Concernant la lutte contre les gangs, elle tranche : aucune stratégie sécuritaire ne tiendra sans institutions crédibles, justice fonctionnelle et État assumé.
La fermeture de l’aéroport Toussaint Louverture ? « Impossible de l’isoler des dynamiques sécuritaires et migratoires qui redessinent la région. » Et face au silence médiatique sur notre pays, son regard se fait plus grave : « Haïti est perçue comme une crise permanente. Or aucune crise humaine ne devrait devenir banale. » Pour elle, refuser la banalisation, c’est déjà résister.
Diriger Nickelodeon : informer la jeunesse
En 2020, elle rejoint Nickelodeon, grande chaîne de télévision américaine dédiée principalement aux enfants et aux adolescents. Fondée en 1979 et aujourd’hui propriété du groupe Paramount Global, elle s’est imposée comme une référence mondiale du divertissement jeunesse.
On lui offre de relancer Nick News - une émission d’information destinée aux jeunes publics - et elle devient également vice-présidente de la chaîne. « Ce n’est pas une rupture, mais une évolution. » Et, de fait, dans le paysage médiatique américain, travailler à Nickelodeon - surtout à des postes de direction - signifie évoluer au cœur de l’industrie du divertissement jeunesse, avec une portée culturelle et commerciale majeure.
« Diriger, c’est décider quelles histoires méritent d’être racontées », déclare Magalie Laguerre-Wilkinson.
Son ambition : transposer l’exigence de 60 Minutes à une audience plus jeune. Informer sans simplifier. Expliquer sans infantiliser.
« Éduquer aux médias, c’est former des citoyens capables de distinguer l’information de la manipulation. »
À l’heure des réseaux sociaux et des vidéos de trente secondes, l’éducation aux médias devient, selon elle, un acte démocratique.
MagCap Media : Choisir l’indépendance
Après des décennies au sein des grandes institutions, elle ressent le besoin d’un espace plus libre. Elle fonde MagCap Media LLC, en mars 2025.
« “Mag” pour Magalie. “Cap” pour Cap-Haïtien. Ce nom est un pont entre mes racines et mon parcours », dit-elle, en précisant que sa mère est native du Cap.
Ce n’est pas une fuite. C’est un choix.
« Créer ma propre entreprise, ce n’était pas fuir un système. C’était choisir l’indépendance », explique-t-elle sans détour. MagCap Media est une entreprise spécialisée dans la modération de dialogues stratégiques à haut niveau, à l’intersection du journalisme, de la culture, des affaires et des grands enjeux globaux. Elle propose également des services de media coaching et de formation en communication, en français comme en anglais.
MagCap Media conçoit aussi et anime des panels et des projets éditoriaux, produit des podcasts, et offre des prestations de maîtresse de cérémonie ainsi que des conférences.
Diaspora : Au-delà du drapeau
La diaspora haïtienne est très influente aux États-Unis. Mais pour Magalie Laguerre Wilkinson, la responsabilité ne peut être romantisée.
« Aimer Haïti ne suffit pas », insiste-t-elle, en ajoutant que « brandir le drapeau au West Indian Day Parade ou aux Jeux olympiques d’hiver ne résoudra pas les enlèvements ni les coupures d’électricité. »
La diaspora veut investir. Mais pas dans le chaos.
« Nous ne sommes pas un service d’urgence. Nous sommes une partie intégrante de la nation. »
Elle révèle qu’elle revient tout juste du Salon de la Diaspora à Marrakech, où étaient réunis des penseurs majeurs issus de la diaspora africaine - parmi eux l’ancienne ministre française de la Justice Christiane Taubira, et l’écrivain sénégalais, lauréat du Prix Goncourt 2021, Mohamed Mbougar Sarr. Pour elle, « ces rencontres rappellent l’extraordinaire richesse intellectuelle et culturelle de nos diasporas. »
Elle poursuit en élargissant la réflexion à Haïti :
« Notre pays regorge de figures majeures que les médias américains évoquent trop rarement - voire pas du tout : l’écrivaine Yanick Lahens, lauréate du Grand Prix du roman de l’Académie française en 2025, ou encore Dany Laferrière, membre de l’Académie française - une distinction historique. Ce sont des sources de fierté immense pour Haïti. »
Puis vient la phrase la plus incisive :
« Pourtant, dans le paysage médiatique américain, ce sont souvent les figures les plus violentes qui deviennent familières. Tout le monde connaît les chefs de gangs. Peu connaissent nos écrivains. Et c’est précisément là que réside le problème : la question n’est pas seulement ce qu’on montre, mais ce qu’on omet. »
Une critique lucide du prisme médiatique occidental, qui façonne l’imaginaire collectif autant par ses silences que par ses images.
Héritage : Ne laissez personne rétrécir votre horizon
À celles qui viendront après elle, elle adresse un message clair :
« Votre histoire n’est pas un obstacle, c’est une force. »
Ambitieuse et intègre. Globale et enracinée. Exigeante et sensible.
« Ne laissez personne rétrécir votre horizon. »
Selon elle, « peut-être que le véritable progrès sera là : qu’une jeune fille haïtienne n’ait plus à se demander si elle a le droit d’être dans la salle. Qu’elle sache qu’elle peut non seulement occuper sa place - mais créer la sienne. »
Dans un paysage médiatique fracturé, Magalie Laguerre-Wilkinson demeure une vigie. Une conscience. Une professionnelle qui a compris très tôt que raconter le monde, c’est déjà agir sur lui.
Et que la dignité d’Haïti ne se négocie jamais.
*Journaliste
Photo logo : Dario Acosta
Photo 2 : Collection privée Magalie Laguerre
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