Tribune
Par Edwin Paraison*
Soumise à AlterPresse le 9 aout 2026
Lorsque Luisito Pie, médaillé olympique dominicain de taekwondo, a dénoncé en marge des Jeux d’Amerique Centrale et des Caraibes, les attaques racistes dont il avait été victime sur les réseaux sociaux en raison de ses origines haïtiennes, il ne parlait pas seulement de lui-même. Il a placé au centre du débat une réalité nationale qui doit encore être abordée sous les angles social, anthropologique et des politiques publiques.
« Je suis Dominicain d’origine haïtienne. C’est mon identité et je n’ai aucune raison de la cacher ni d’en avoir honte », a-t-il déclaré. Il a également rappelé qu’un véritable Dominicain ne se définit ni par la couleur de sa peau, ni par son nom de famille, ni par l’origine de ses parents, mais par son amour pour le pays et son engagement envers lui.
Peu connus en Haiti, Luisito et ses frères Bernardo et Christopher Pie, eux aussi taekwondoïstes de haut niveau, ont représenté avec succès la République dominicaine lors des Jeux déjà mentionnés. Leurs parcours démontrent que reconnaître ses origines familiales ne diminue en rien l’appartenance nationale ni l’engagement patriotique.
La déclaration de Luisito revêt, à bien des égards, une portée historique. Même José Francisco Peña Gómez, la personnalité politique dominicaine d’ascendance haïtienne qui fut la cible de la campagne raciste et xénophobe la plus haineuse des dernières décennies, n’avait pas pu parler publiquement de ses origines avec la même liberté et le même naturel que Luisito Pie aujourd’hui. Peu avant sa mort (1998), Peña Gómez adressa un message de pardon à ceux qui l’avaient diffamé et insulté pendant des années en raison de ses origines : « Je leur pardonne ; mes adversaires peuvent compter sur moi, sur mon pardon. »
Il est profondément contradictoire que cette campagne anti-haïtienne se soit développée durant une période marquée par d’importants échanges et une coopération soutenue entre la République dominicaine et Haïti. Au moment même où Luisito venait au monde, en 1994, l’Haïtien était déjà présenté dans certains milieux comme un envahisseur et comme le responsable de presque tous les maux du pays. Plus de trois décennies plus tard, nombre de ces expressions continuent de circuler, désormais amplifiées par la puissance des plateformes numériques.
Toutefois, la République dominicaine n’est pas le seul pays où le gentilé d’une nation voisine devient un instrument d’offense, de disqualification ou de stigmatisation. Ce phénomène, connu sous le nom d’insulte ethnique, se manifeste, avec des caractéristiques différentes, dans d’autres régions frontalières d’Amérique latine marquées par de profondes inégalités économiques et par des conflits historiques qui n’ont jamais été pleinement surmontés.
En Argentine, par exemple, le terme « paraguayo » et, plus particulièrement, sa forme péjorative « paragua » sont utilisés pour désigner de manière dévalorisante les immigrants originaires du Paraguay, qui constituent la communauté étrangère la plus importante du pays. Au Costa Rica, un phénomène similaire se produit avec le mot « nica » qui, bien qu’il puisse aussi être employé de manière simplement familière, acquiert dans certains contextes une connotation méprisante à l’égard des Nicaraguayens. Au Chili, certains chercheurs ont, pour leur part, identifié des manifestations d’« antibolivianisme », dans lesquelles le gentilé bolivien est associé de manière dégradante à la pauvreté, à la migration et aux caractéristiques autochtones.
Dans les trois cas, on retrouve une logique semblable à celle qui affecte Luisito Pie : une asymétrie économique entre pays voisins ; une blessure historique liée à des guerres, à des différends territoriaux ou à des conflits frontaliers ; et un gentilé qui cesse de désigner simplement une origine nationale pour devenir une étiquette méprisante, un mécanisme d’exclusion ou une arme politique.
Concernant la réalité dominico-haïtienne, il est indispensable de prendre en considération aussi bien le passé conflictuel hérité des puissances coloniales que les processus de construction nationale développés de part et d’autre de l’île. Après la rupture, en 1844, du régime insulaire unifié placé sous l’autorité haïtienne, certaines familles portant des noms francophones associés à Haïti choisirent d’hispaniser leurs patronymes. Elles ne le firent pas par honte de leurs origines, mais comme une stratégie d’adaptation, d’intégration et, dans certains cas, de survie face à un changement politique brutal et aux persécutions exercées par certains secteurs.
Dans le même ordre d’idées, il convient d’apporter une précision fondamentale : l’Haïtien formé en Haïti ne vit généralement pas son rapport à sa nationalité de la même manière qu’une personne d’ascendance haïtienne élevée dans un environnement où le mot « haïtien » peut être utilisé comme une insulte. Le peuple haïtien éprouve une fierté constante pour son histoire, sa révolution antiesclavagiste, sa culture, ses arts plastiques, sa littérature, sa musique, sa gastronomie et la beauté naturelle de son territoire.
La récente participation d’Haïti à la Coupe du monde de football, cinquante-deux ans après sa première apparition en Allemagne en 1974, a une nouvelle fois démontré la force de ce sentiment national. Le retour des Grenadiers a mobilisé la population haïtienne à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, rempli de drapeaux les rues, les lieux de rassemblement et les stades, et offert à un peuple meurtri par la violence et l’incertitude une occasion exceptionnelle de se retrouver autour d’un symbole commun.
Tout cela s’est produit, par ailleurs, dans un contexte international marqué par des manifestations récurrentes de racisme dans le sport. Des figures telles que Lamine Yamal, Espagnol d’ascendance marocaine et équato-guinéenne ; Kylian Mbappé, Français d’origines camerounaise et algérienne ; et Vinícius Júnior, Brésilien, ont eux aussi été victimes d’attaques racistes dans le football européen. Leurs expériences rappellent que le fait de représenter un pays, de porter son maillot ou de contribuer à ses victoires ne protège pas un athlète contre les préjugés présents dans la société.
Dans le cadre de cette analyse, il est également intéressant d’observer ce qui s’est produit en Argentine, pays souvent cité pour la persistance de pratiques relevant du racisme structurel. C’est là qu’a émergé la figure de Stephen « Kiki » Ramos, un jeune né en Haïti, survivant du séisme de Port-au-Prince de 2010 et adopté par une famille argentine. Élevé dans ce pays, Ramos a été convoqué en sélection argentine des moins de 17 ans et est devenu le premier footballeur né en Haïti à représenter l’Argentine.
Il ne s’agit pas simplement d’une nationalité sportive. Kiki a grandi en Argentine, se sent partie intégrante de sa société et rêvait depuis son enfance de représenter le pays qui l’a accueilli et dans lequel il construit sa vie. Son histoire démontre que l’appartenance nationale ne dépend pas exclusivement du lieu de naissance ou de l’origine des parents. Elle se construit également à travers l’éducation, la mémoire affective, la vie en commun, la culture partagée et l’identification personnelle.
On pourrait également mentionner le cas de l’attaquant de la sélection canadienne de football Jonathan David, né à New York de parents haïtiens qui ont ensuite émigré au Canada. Comme cela se produit pour des millions de personnes dans des sociétés ouvertes et multiculturelles, il est parfaitement normal qu’il s’identifie au pays dans lequel il s’est formé et qu’en raison de son talent, il ait été convoqué en équipe nationale.
Nationalité, identité, ascendance et gentilé sont des réalités liées, mais non identiques. La nationalité constitue un lien juridique et politique avec un État. L’identité exprime une construction personnelle et collective beaucoup plus large, façonnée par les expériences, les attaches affectives, les valeurs, les références culturelles et les sentiments d’appartenance. L’ascendance renvoie à l’origine familiale. Le gentilé, quant à lui, désigne normalement la provenance ou l’appartenance nationale, mais il peut être manipulé jusqu’à devenir un instrument d’exclusion.
Le contexte dominicain possède des caractéristiques particulières. En raison des connotations négatives que le mot « haïtien » acquiert dans certains secteurs, l’obtention de la nationalité dominicaine représente, pour de nombreux membres vulnérables de la communauté haïtienne établie dans le pays, une aspiration à l’intégration, à la sécurité et à la reconnaissance, comme c’est le cas pour des communautés migrantes dans d’autres parties du monde.
Dans la même veine, pour une partie des générations nées sur le territoire dominicain pendant l’essor de l’industrie sucrière, la nationalité est également considérée comme un droit fondé sur l’interprétation du régime constitutionnel et légal en vigueur au moment de leur naissance, et ce jusqu’à la réforme constitutionnelle de 2010.
Le sujet présente donc de multiples facettes. Pour les athlètes qui, dans certains cas, appartiennent à des structures militaires ou à des institutions de l’État, la question peut se révéler encore plus délicate. Cela explique pourquoi beaucoup évitent de s’exprimer publiquement sur leurs origines familiales, même lorsqu’ils font l’objet d’attaques ou de remises en question. Les frères Pie ne sont certainement pas les seuls sportifs dominicains d’ascendance haïtienne. Ils constituent plutôt les visages les plus visibles d’une présence beaucoup plus large dans de nombreuses disciplines.
Mais au-delà de toute discussion juridique, Luisito Pie est considéré et apprécié en Haïti, par ceux qui le connaissent, comme un Dominicain lié à la diaspora haïtienne par son ascendance familiale. Dans le même temps, on comprend qu’il ne doit rien à Haïti. Ce qu’il représente aujourd’hui, il le doit à la République dominicaine, où il est né, a grandi, a reçu son éducation, s’est formé en tant qu’athlète et a développé les liens affectifs et culturels qui définissent son identité.
Dans cette perspective, Luisito est un pont naturel entre deux peuples qui n’ont d’autre choix que la coexistence pacifique. Il est donc profondément regrettable que les relations binationales se soient détériorées sous l’ effet de l’exploitation politique du différend apparu à la suite de la reprise, en septembre 2023, de la construction d’un canal d’irrigation à Ouanaminthe, sur la rivière Massacre ou Dajabón.
À partir de ce conflit, le discours présentant Haïti et les Haïtiens comme une menace permanente ou comme un ennemi historique a ressurgi avec force. Ce discours a coïncidé avec des mobilisations contre l’immigration haïtienne, alors même que sa main-d’œuvre continue de jouer un rôle important dans des secteurs essentiels de l’économie dominicaine, notamment la construction, l’agriculture, le tourisme et différents services.
Les attaques contre Luisito Pie et d’autres athlètes dominicains d’ascendance haïtienne ne sont donc pas de simples excès de langage isolés. Elles révèlent la persistance d’une vision excluante de la dominicanité, construite au fil des décennies autour du refus de tout lien, réel ou supposé, avec Haïti.
Il existe, en outre, un aspect particulièrement révélateur. Certaines personnalités noires issues des milieux intellectuels, des médias et des réseaux sociaux adoptent des positions fortement anti haïtiennes comme une forme consciente ou inconsciente de protection au sein d’un système dans lequel la couleur de leur peau peut être utilisée pour les associer péjorativement à Haïti. Certaines de ces personnes sont même nées ou ont grandi dans des bateys.
Un épisode survenu en novembre 2024 l’a illustré de manière particulièrement frappante. Au cours d’une émission de radio à forte audience, un ancien président de la République a publiquement évoqué la supposée origine haïtienne d’un célèbre communicateur et analyste politique noir. Au-delà de l’intention du commentaire, cette allusion montré comment l’origine haïtienne, réelle ou attribuée, continue d’être utilisée pour remettre en question l’identité dominicaine d’une personne.
L’image de l’ancien président blanc mettant en doute l’origine du communicateur noir possède une forte charge symbolique. Elle révèle la pression exercée sur certaines personnalités publiques, contraintes de prouver en permanence leur dominicanité, et permet de comprendre pourquoi certaines d’entre elles adoptent des positions particulièrement hostiles envers Haïti. En attaquant les Haïtiens les premières, elles cherchent à éviter que d’autres ne les transforment elles-mêmes en objets de suspicion ou de disqualification.
Rien de tout cela ne définit le peuple dominicain dans son ensemble. L’immense majorité des Dominicains et des Haïtiens continue de partager quotidiennement des espaces de travail, de commerce, d’étude, de religion, d’amitié, de solidarité, d’amour et de coexistence pacifique, loin des outrances qui dominent le débat numérique.
La meilleure réponse à ceux qui remettent en question la nationalité de Luisito Pie se trouve dans son propre parcours. Sa dominicanité ne dépend pas de la reconnaissance de ceux qui l’insultent. Elle est inscrite dans sa naissance, sa formation, ses attaches affectives, ses choix et chacune des occasions où il a porté haut le drapeau dominicain devant le monde.
Luisito Pie n’a pas à choisir entre être Dominicain et reconnaître son ascendance haïtienne. Il est Dominicain et descendant d’Haïtiens. Ces deux réalités peuvent s’exprimer avec dignité, sans contradiction, sans dissimulation et, surtout, fièrement.
*Président de Fondation Zile, ancien diplomate
(Original en Espagnol disponible)
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