L’euphorie suscitée par le succès du roman C’était ça ou mourir, de l’écrivain haïtiano-canadien Thélyson Orélien, a rapidement cédé la place à la stupéfaction après des accusations de recours à l’intelligence artificielle et de plagiat dans des œuvres antérieures de l’auteur. Une controverse qui relance les interrogations sur la production littéraire à l’ère de l’intelligence artificielle.
Par Charilien Jeanvil
P-au-P., 27 sept. 2026 [AlterPresse] --- L’écrivain haïtiano-canadien Thélyson Orélien défraye la chronique depuis la publication, le 19 août 2026, de son premier roman, C’était ça ou mourir, aux Éditions Grasset.
L’ouvrage s’est rapidement hissé parmi les livres les plus vendus en France au cours des deux premières semaines de septembre et a suscité un intérêt croissant dans plusieurs autres pays. Sa traduction serait envisagée dans une vingtaine de langues. Thélysson Orélien captive ses lectrices et ses lecteurs avec une histoire poignante, portée par une écriture qui mêle poésie, humour et mélancolie.
L’euphorie provoquée par le succès du roman a toutefois cédé la place à la stupéfaction, après la diffusion sur Internet d’accusations selon lesquelles certains passages du récit auraient été générés par l’intelligence artificielle. Quelques jours plus tard, des révélations concernant des faits présumés de plagiat dans des textes antérieurs de l’auteur sont venues amplifier la controverse.
Ces deux affaires ont provoqué une vive agitation sur les réseaux sociaux. Les réactions se multiplient, parfois très tranchées, tandis que certains observateurs et certaines observatrices s’interrogent plus largement sur les pratiques littéraires à l’ère de l’intelligence artificielle.
De quoi parle le livre ?
C’était ça ou mourir raconte l’un des fléaux qui marquent l’histoire contemporaine d’Haïti : l’exil. À travers son personnage principal, Jonas Dorléon, le roman retrace le parcours d’un jeune professeur contraint de fuir la violence et le désespoir qui règnent dans son quartier de Port-au-Prince, à la recherche d’une nouvelle vie ailleurs.
Après avoir traversé plusieurs frontières, Jonas Dorléon se réfugie d’abord en République dominicaine, avant de poursuivre son périple vers le Brésil, puis le Mexique, avec l’espoir de gagner le Canada. Un parcours semé d’embûches qui fait écho à l’expérience de milliers de migrants et migrantes haïtiens ayant, ces dernières années, emprunté la jungle du Darién, entre la Colombie et le Panama, dans l’espoir d’accéder à une vie meilleure.
De la gloire au déshonneur ?
Le succès de C’était ça ou mourir a permis à Thélyson Orélien de recevoir plusieurs distinctions littéraires en 2026, parmi lesquelles le prix du Roman Fnac, en France, le prix Méduse, le prix Strasbourg Espoir CIC 2026 et le prix Première Plume 2026.
Le roman a également figuré, ou figure encore selon les différentes étapes des sélections, parmi les ouvrages retenus pour plusieurs des plus prestigieux prix littéraires français, notamment le Goncourt, le Renaudot, le Femina et le Médicis.
Puis sont apparues les accusations faisant état d’un recours massif à l’intelligence artificielle dans l’écriture de l’ouvrage, ainsi que des allégations de plagiat concernant certains travaux antérieurs de l’auteur.
Le regard d’une partie de l’opinion publique s’est alors modifié. Les critiques se sont faites de plus en plus virulentes, avec des répercussions susceptibles d’affecter la carrière de l’écrivain.
« J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine », a réagi l’auteur, cité par Libération. Thélysson Orélien a également affirmé être « en train de constituer un dossier » avec ses éditeurs afin de « prouver » le contraire à ses accusateurs.
L’éditeur français Grasset, qui maintient provisoirement la commercialisation du livre en France, a dénoncé une « campagne de haine ».
Dans un communiqué publié le 25 septembre 2026 et consulté par AlterPresse, l’Académie Goncourt annonce, pour sa part, le retrait de C’était ça ou mourir de sa liste de sélection. Le roman de l’auteur haïtiano-canadien avait initialement été retenu, le 2 septembre 2026, pour concourir au prestigieux prix littéraire.
L’Académie Goncourt justifie cette décision par les accusations de plagiat dont fait l’objet l’auteur, ainsi que par les allégations relatives à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la rédaction de son ouvrage publié aux Éditions Grasset.
« Ce choix est dicté par la volonté de préserver l’intégrité du prix Goncourt, celle de l’Académie, dont le rôle central consiste à promouvoir et couronner la littérature écrite par des femmes et des hommes », écrit l’institution.
« Il s’agit d’envoyer un message clair notamment aux participants du Prix Goncourt des Lycéens, du Goncourt des détenus et ceux des plus de cinquante Choix Goncourt de l’Étranger : un message qui affirme que nous ne cautionnons ni n’adoubons d’une façon ou d’une autre la création de textes générés avec l’aide de l’IA », poursuit l’Académie, qui annonce la publication de sa deuxième liste pour le 6 octobre 2026.
L’écrivain haïtien James Noël a réagi sur Facebook à la décision de l’Académie Goncourt :
« Coupable ou pas, aucun humain ne devrait être brûlé vif. Et surtout pas avec autant d’acharnement. Chère Académie Goncourt, il serait tellement facile de ne pas voter tout simplement pour Thélyson Orélien. Le supprimer, c’est tout comme… le tuer. Or, son roman C’était ça ou mourir, malgré ses failles, restera nécessaire. Avec l’intelligence artificielle ou pas. Ce livre restera nécessaire tant que tournera la Terre avec ses migrants, ses migraines, ses lecteurs et lectrices, sans parler des Sans-voix. Ces mots ne sont en rien une défense du plagiat qui lui est reproché au Canada. Stop au lynchage nauséabond de Thélyson Orélien. »
Au Canada, les Éditions du Boréal, qui ont publié le roman, ont décidé de suspendre sa promotion, indiquant ne pas être en mesure, à ce stade, de confirmer ou d’infirmer les faits rapportés.
Le Salon du livre de l’Estrie, au Québec, a également annulé la participation de l’auteur à l’une de ses activités. De leur côté, certains médias canadiens, dont La Presse, avec laquelle Thélysson Orélien avait collaboré, ont qualifié les plagiats révélés de « tromperie décevante et inexcusable ».
« Par rapport à tout ce qui se passe dans l’actualité, je suis prêt à m’exprimer quand tout sera calme. Parce que maintenant, il y a quand même cette volonté, non seulement d’attaquer le livre, mais surtout ma voix, de me faire taire », a déclaré Thélysson Orélien, selon Franceinfo.
« Je préfère donc prendre un peu de recul et attendre que tout se calme », a-t-il ajouté.
L’intelligence artificielle, une menace pour la production littéraire ?
L’affaire suscite désormais de nombreux remous dans le milieu littéraire et alimente un débat plus large sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la création artistique.
Plusieurs chercheurs, chercheuses et passionné.e.s de littérature ont notamment mis en cause la méthode utilisée pour conclure à un recours à l’intelligence artificielle dans l’écriture du roman de Thélysson Orélien. Une enquête approfondie serait nécessaire pour étayer de telles affirmations, estiment plusieurs d’entre eux.
Peut-on se fier entièrement aux conclusions de certains logiciels de détection de contenus générés par l’intelligence artificielle ? Ces outils présentent-ils un niveau de fiabilité suffisant pour permettre de telles accusations ?
Pour certaines personnes, la réponse est négative. Elles citent notamment des textes publiés bien avant l’apparition de l’intelligence artificielle générative, mais qui sont pourtant identifiés aujourd’hui par certains logiciels comme ayant été produits par une IA.
« Certains de mes textes, j’en ai testé qui datent de 1994 !, ont été reconnus comme 100 % IA », fait remarquer Ludwy René Jean Paul « Tilou », secrétaire général de l’Observatoire du Numérique en Haïti, cofondateur du Réseau des blogueurs d’Haïti et professeur à l’université.
La controverse est notamment partie du compte anonyme sur X, anciennement Twitter, « Balance ton Claude », une initiative de l’essayiste et chroniqueur au Figaro, Samuel Fitoussi.
Les analyses du logiciel américain Pangram, utilisé pour détecter des contenus générés par l’intelligence artificielle, sont présentées comme particulièrement fiables par l’auteur des accusations. Celui-ci dit vouloir protéger les écrivains traditionnels qui consacrent « des centaines d’heures sur leur manuscrit » et contribuer à préserver l’intégrité des prix littéraires.
Le recours à l’intelligence artificielle pour analyser les textes soulève ainsi une autre interrogation : le jugement produit par une machine peut-il se substituer à l’appréciation humaine ? Certaines personnes estiment que cette controverse pourrait avoir des conséquences bien au-delà du cas de Thélysson Orélien et remettre en question les méthodes utilisées pour évaluer une partie de la production littéraire contemporaine.
« J’aurais bien aimé être capable d’utiliser l’IA pour écrire un roman qui puisse capter l’attention de tout le monde. L’IA n’est qu’un outil à la disposition de tout le monde sur la planète. Ce qui est regrettable, ce sont les extraits de plagiat pour les articles. Mais il s’agit de deux dossiers différents », écrit sur sa page Facebook le docteur en économie Thomas Lalime, avant de conclure : « Bon courage Thélyson Orélien ! »
Quelles conséquences pour la littérature haïtienne ?
La controverse soulève également des interrogations sur ses éventuelles répercussions sur la littérature haïtienne.
« Ce qui arrive à Thélyson Orélien m’interpelle profondément. Je regarde se déployer ce qui me semble être une véritable mise à mort littéraire. Un écrivain est accusé anonymement, sur la base d’allégations qui, à ce que je comprends, n’ont pas encore fait l’objet d’une démonstration publique et formelle permettant à chacun de se faire une opinion éclairée », a déclaré l’écrivaine Kettly Mars sur les réseaux sociaux.
Elle s’interroge également sur la possibilité que l’identité de l’écrivain, en tant qu’auteur noir et haïtien, puisse jouer un rôle dans la controverse qui l’entoure.
Reconnue pour la vitalité et la richesse de son histoire, la littérature haïtienne bénéficie depuis longtemps d’une reconnaissance internationale.
Plusieurs de ses représentantes et représentants ont reçu d’importantes distinctions littéraires. De Dany Laferrière à Yanick Lahens, en passant par de nombreuses autres figures contemporaines, les écrivaines et écrivains haïtiens occupent une place importante dans le paysage littéraire international.
Né aux Gonaïves avant d’émigrer au Canada, Thélysson Orélien est devenu, avec le succès de C’était ça ou mourir, l’un des nouveaux noms d’origine haïtienne à attirer l’attention du monde littéraire francophone et international.
Il reste désormais à mesurer les conséquences de la controverse autour de son œuvre, tant sur sa trajectoire personnelle que sur la perception de la littérature haïtienne et, plus particulièrement, sur les jeunes autrices et auteurs haïtiens qui aspirent à se faire une place dans le milieu littéraire international. [cj gp 25/09/2026 17 :00]
CI ©AFP - Joël Saget
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