Roromme Chantal propose une lecture originale de la crise haïtienne, qu’il considère comme un phénomène structurel plutôt qu’un simple conflit moral ou individuel. S’appuyant sur Karl Marx, il montre comment des dirigeants politiquement médiocres peuvent devenir des instruments pour verrouiller le pouvoir, révélant les rapports entre oligarchie, puissances étrangères et société civile aspirant à une refondation démocratique.
Tribune
Par Roromme Chantal*
Soumise à AlterPresse le 29 janvier 2026
Une étude du XIXᵉ siècle sur l’émergence de tendances étatiques autoritaires permet d’éclairer certaines situations politiques contemporaines, comme la dangereuse impasse politico-institutionnelle qui s’ouvre actuellement en Haïti, où le pouvoir semble se condenser autour de figures sans épaisseur propre. Dans Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx cherchait à comprendre comment, dans la France de 1848 à 1852, il avait été possible qu’« une médiocrité grotesque joue le rôle d’un héros ». La question n’était pas morale, mais structurelle : comment un ordre social en crise peut-il produire des dirigeants dont l’insignifiance apparente devient précisément la condition de leur efficacité politique.
De médiocres héros haïtiens
C’est dans cet esprit qu’il convient d’aborder le coup d’État en cours en Haïti. À la différence de certaines lectures moralisantes qui voient dans la crise haïtienne le produit de la corruption, d’ambitions personnelles ou de la trahison de quelques individus, il faut plutôt comprendre ce moment comme un phénomène structurel plus profond. C’est-à-dire, à l’instar de Marx s’interrogeant sur l’accession au pouvoir de Louis Bonaparte, il ne s’agit pas ici d’invectiver Laurent St-Cyr ou Alix Didier Fils-Aimé, mais de comprendre comment des figures politiquement médiocres, dépourvues de base sociale et de projet propre, ont pu se hisser au centre de l’appareil d’État. Leur importance n’est pas dans ce qu’ils sont, mais dans ce qu’ils représentent : la forme politique momentanée sous laquelle s’exerce la domination conjointe de l’oligarchie haïtienne et des puissances impériales sur une transition que la société civile voulait de rupture.
Le coup d’État en cours actuellement ne s’est pas présenté sous la forme classique d’une irruption militaire ou d’une suspension brutale de la Constitution. Il s’est opéré plus discrètement, par la confiscation du temps politique, par la neutralisation progressive de la transition et par la transformation d’organes censés être provisoires en instruments de pouvoir durable. C’est en cela qu’il est à la fois plus difficile à nommer et plus dangereux : il avance masqué, au nom de la stabilité, nous dit le nouveau gouverneur américain d’Haïti, Henry Wooster ; de la responsabilité et du réalisme, renchérissent ses deux Conzé haïtiens.
Les opérateurs du coup d’État
Laurent St-Cyr et Alix Didier Fils-Aimé ne sont ni des dictateurs charismatiques ni des chefs de faction. Je l’ai déjà dit : ils ne disposent d’aucune base populaire, d’aucune légitimité historique, d’aucun projet national identifiable. Leur pouvoir ne repose ni sur l’adhésion ni sur la mobilisation, mais sur la délégation. Depuis la décision d’une majorité de cinq membres du Conseil présidentiel de transition (CPT) de révoquer le premier ministre de facto Fils-Aimé -décision que rejette St-Cyr au mépris du principe majoritaire et des règles du jeu démocratique-, ceux-ci gouvernent parce qu’ils ont été choisis pour gouverner à la place d’un peuple tenu à distance, et contre une société civile jugée trop exigeante, trop autonome, trop dangereuse.
C’est précisément cette absence d’autonomie politique qui fait leur utilité. Dans un contexte où l’oligarchie haïtienne redoute toute remise en cause de ses privilèges économiques, et où les puissances étrangères (les États-Unis, la France et le Canada) cherchent avant tout à faire d’Haïti à moindre coût (pour ne pas dire sans frais tout simplement) un maillon indispensable dans la chaîne stratégique occidentale, il faut des gestionnaires dociles, capables d’imposer l’immobilisme sous le vocabulaire de la transition. St-Cyr et Fils-Aimé ne sont pas les auteurs du coup d’État, ils en sont les opérateurs.
La transition confisquée
L’oligarchie haïtienne, historiquement liée à l’État par des rapports de prédation plutôt que de production, n’a aucun intérêt à une transition de rupture. Une telle transition impliquerait une réforme fiscale, une redéfinition du rôle de l’État, une mise en cause de la concentration des richesses et, surtout, une réouverture de la question de la souveraineté économique. Pour elle, le pire des scénarios n’est pas l’instabilité, mais le pouvoir populaire.
Les puissances étrangères ? États-Unis, Canada, France partagent cette crainte, bien qu’elles l’expriment dans un langage différent. Officiellement, ces pays soutiennent la stabilité, l’ordre constitutionnel et le retour aux élections. En pratique, elles redoutent qu’une transition portée par la société civile haïtienne ne débouche, comme en 1804, sur une redéfinition des relations internationales dans un monde de plus en plus post-occidental, une contestation de la « colonialité du pouvoir » (lisez : des tutelles informelles) et un affaiblissement de leur capacité d’influence. Une Haïti souveraine serait, à leurs yeux, une Haïti imprévisible.
C’est pourquoi la société civile haïtienne est constamment disqualifiée. On la dit irréaliste, radicale, inexpérimentée, voire chaotique. On lui reproche son absence de compromis, sans jamais interroger la nature de ce qu’on lui demande d’accepter. Mais ce qui est en jeu n’est pas un déficit de compétence ; c’est un « excès » d’ambition. La société civile ne réclame pas seulement un changement de personnel politique, mais une transformation des règles du jeu. Elle ne demande pas l’alternance, mais la refondation.
D’où ma proposition d’une « transition patriocratique », dans la lignée des réflexions conduites dans le cadre de l’« Accord de Montana » et aujourd’hui au sein de l’Initiative Citoyenne en faveur de la Sécurité et la Paix (ICiSP), un mouvement citoyen haïtien formé de patriotes vivant en Haïti et dans la diaspora qui cherchent à mobiliser la société haïtienne pour restaurer la sécurité, soutenir l’État et faire face à l’insécurité généralisée dans le pays. Ces idées et réflexions ont systématiquement été ignorées ou disqualifiées, car soupçonnées de receler une dimension insurgée ou indisciplinée, porteuse de menace pour l’ordre établi et les positions de pouvoir historiquement acquises (Sarah Mazouz, Race, 2020).
Un coup d’État défensif
Dans ce contexte, le coup d’État apparaît comme une opération défensive. Il ne vise pas à instaurer un nouvel ordre, mais à empêcher qu’un autre ordre ne voie le jour. Il ne produit pas un pouvoir fort, mais un pouvoir verrouillé, dépendant, constamment adossé à des soutiens extérieurs. Comme chez Marx, la médiocrité des dirigeants n’est pas une anomalie : elle est la condition même de leur efficacité.
Ainsi compris, le coup d’État haïtien n’est ni un accident ni une dérive personnelle. Il est la réponse d’un bloc de pouvoir (oligarchique et impérial) à la montée d’une exigence populaire de souveraineté. Et tant que cette exigence sera perçue comme une menace plutôt que comme une promesse, la transition restera séquestrée, et ses geôliers continueront d’agir au nom d’intérêts qui ne sont pas ceux du peuple haïtien.
*Roromme Chantal est professeur de science politique et spécialistes des relations internationales à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton.
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