Español English French Kreyòl

Español English French Kreyòl

Le climat ne tue pas seul : L’inaction aussi

Par Nancy Roc | Roc & Vérités

À l’occasion de la Journée mondiale de l’environnement, Roc et Vérités a interrogé le juriste Ansadou Cherenfant, spécialiste en droit international des droits de l’homme et doctorant en droit à l’Université de Sherbrooke, au Canada [1], sur un enjeu crucial : en Haïti, la crise climatique n’est plus seulement environnementale. Elle devient aussi une crise des droits humains, menaçant le droit à la vie, à l’eau, à la santé, au logement, à l’alimentation et à la sécurité.

Quand le climat devient une affaire de droits humains

Le dérèglement climatique ne se lit plus seulement dans les rapports scientifiques : il se voit dans les récoltes perdues, les maisons détruites, les familles déplacées, les rivières asséchées, les villes inondées et les communautés condamnées à vivre dans l’insalubrité. Pendant longtemps, l’environnement a été présenté comme un sujet de spécialistes, de conférences internationales et de grandes déclarations. Mais cette époque est révolue. Le climat traverse tout : l’eau, la nourriture, la santé, la migration, la sécurité, la paix sociale. Il n’est plus un dossier secondaire. Il est au cœur de la vie quotidienne des peuples, surtout des plus vulnérables.

Dans l’interview accordée à Roc et Vérités, Ansadou Cherenfant replace le débat sur le terrain des droits humains. Selon lui, « le droit à l’environnement fait partie de la troisième génération des droits humains » et constitue « un droit empreint de solidarité internationale pour sa concrétisation » [2]. Autrement dit, l’environnement n’est pas une faveur que l’on accorde aux populations lorsque tout le reste est réglé. C’est un droit, et ce droit conditionne presque tous les autres.

Le droit à un environnement sain ne peut être séparé du droit à la vie, à la santé, à l’eau, à l’alimentation, au logement et à la sécurité. Lorsqu’une communauté n’a plus accès à l’eau potable, ce n’est pas seulement un problème d’infrastructure. C’est une atteinte à la dignité humaine. Lorsqu’une famille perd sa maison dans une inondation aggravée par l’absence de drainage, la déforestation ou l’urbanisation anarchique, ce n’est pas uniquement la nature qui frappe. C’est aussi l’échec de gouvernements successifs qui, crise après crise, ont laissé l’impréparation devenir une politique publique.

Cherenfant insiste sur la portée juridique de cette reconnaissance. Le droit à un environnement sain, explique-t-il, ne relève pas uniquement de la morale. « Cette reconnaissance signifie que ce droit a non seulement une valeur morale, mais aussi une dimension juridique contraignante » [2]. Cette évolution a été renforcée en juillet 2022, lorsque l’Assemblée générale des Nations Unies a reconnu le droit à un environnement propre, sain et durable comme un droit humain [3]. Cette résolution ne règle pas tout. Elle ne plante pas les arbres, ne nettoie pas les rivières, ne reloge pas les familles déplacées. Mais elle fixe un principe fondamental : détruire l’environnement, c’est aussi menacer la dignité humaine.

Les États ont donc des obligations. Ils ne peuvent pas attendre que les routes soient coupées, que les récoltes soient perdues, que les maisons soient détruites et que les familles soient déplacées pour venir ensuite distribuer quelques sacs de riz, quelques bâches et quelques promesses. Cherenfant le dit clairement : « Les États ont non seulement l’impérieuse obligation juridique de prévenir les catastrophes environnementales, mais aussi de protéger les victimes » [2].

Haïti : des lois sans application

Pour Haïti, cette réflexion n’a rien de théorique. Ici, l’environnement est une réalité quotidienne : la montagne déboisée, la ravine transformée en dépotoir, la rivière polluée, la terre qui ne produit plus comme avant, la pluie qui devient menace, la sécheresse qui ruine une récolte, la ville qui s’inonde parce que tout a été construit sans vision.

La Constitution haïtienne de 1987 consacre pourtant plusieurs articles à la protection de l’environnement [4]. Sur le papier, Haïti n’est donc pas dépourvue de principes. Le problème est ailleurs. Cherenfant le formule avec lucidité : « Ce ne sont pas les provisions légales et conventionnelles qui manquent dans le domaine de la protection de l’environnement en Haïti. Ce qui lui manque, c’est plutôt l’effectivité de ces normes environnementales » [2].

Voilà le cœur du drame. Haïti signe, ratifie, proclame. Mais entre le texte et la réalité, il y a un gouffre. Ce gouffre s’appelle absence d’État, manque de moyens, irresponsabilité politique, mauvaise gouvernance et indifférence.

La Banque mondiale souligne qu’Haïti est particulièrement vulnérable aux effets du changement climatique en raison de sa position géographique, de son faible niveau de développement économique et de ses ressources limitées [5]. Les risques sont connus : ouragans, inondations, sécheresses, glissements de terrain, températures extrêmes. Les conséquences aussi : pertes agricoles, destruction de logements, maladies, insécurité alimentaire, déplacements et pauvreté aggravée.

Mais connaître les risques ne suffit pas. Encore faut-il agir. Il faut financer le reboisement, protéger les bassins versants, développer l’irrigation, encadrer l’urbanisation, assainir les quartiers, préparer les communautés et traiter l’environnement comme une question de sécurité nationale, non comme une cérémonie à célébrer avec quelques discours, banderoles et décorations, dans un pays où les détritus ont partout remplacé ces dernières et où l’insalubrité s’étale désormais de Port-au-Prince au Cap-Haïtien.

En Haïti, chaque désastre environnemental met à nu une chaîne d’abandons. Une inondation n’est jamais seulement une montée des eaux lorsqu’elle frappe une ville sans drainage. Une sécheresse n’est jamais seulement un manque de pluie lorsqu’aucune politique agricole ne protège les paysans. Un glissement de terrain n’est jamais un simple accident lorsqu’une montagne a été livrée pendant des années à la coupe anarchique des arbres. La nature frappe, oui. Mais elle frappe plus durement là où l’État a déserté. Et elle frappe aussi plus fort là où les citoyens, trop longtemps résignés, ont accepté de survivre dans l’insalubrité et le désordre, au lieu de s’organiser en comités communautaires pour défendre leur quartier, leur dignité et leur droit à une vie décente.

Catastrophes, insécurité et migration forcée

Cherenfant rappelle que les catastrophes liées aux dégradations environnementales peuvent provoquer de graves violations des droits humains, notamment du droit à la vie, à la santé, à l’eau, au logement décent, à la propriété et à la sécurité [2]. Cette lecture est essentielle pour Haïti, car elle oblige à sortir du fatalisme. Une catastrophe n’est pas toujours seulement naturelle. Elle devient souvent humaine lorsque l’État n’a pas prévenu, pas protégé, pas organisé, pas réparé.

Cette question devient encore plus grave dans un pays déjà ravagé par l’insécurité. En juin 2025, l’Organisation internationale pour les migrations indiquait que près de 1,3 million de personnes étaient déplacées à l’intérieur d’Haïti, principalement à cause de la violence [6]. Mais ces déplacés deviennent aussi plus vulnérables au manque d’eau, à l’insalubrité, aux intempéries, aux maladies et à l’absence de services de base. Quand l’insécurité chasse les gens de chez eux et que l’environnement les expose ensuite à d’autres dangers, la crise devient totale.

Le changement climatique redessine aussi les migrations. À la question de savoir s’il peut être considéré comme un facteur de migration forcée, Cherenfant répond sans détour : « Absolument vrai. C’est ce à quoi on assiste aujourd’hui dans le monde » [2]. Il parle même d’« une nouvelle forme de migration forcée qui émerge », tout en rappelant qu’« on n’a pas encore une convention universelle qui traite spécifiquement du problème relatif aux droits des réfugiés ou migrants climatiques » [2].

Depuis que j’étudie les changements climatiques et que j’ai assisté à la COP12, organisée à Nairobi, au Kenya, en 2006, une évidence demeure : la Convention de Genève de 1951 ne reconnaît toujours pas clairement les « réfugiés climatiques » [7]. Le cas de Ioane Teitiota, citoyen de Kiribati débouté en Nouvelle-Zélande après avoir invoqué la montée des eaux et la dégradation des conditions de vie dans son pays, a montré que le droit commence à reconnaître le danger, sans encore protéger pleinement ceux qui en sont victimes [8].

L’inaction de l’État en accusation

Pour Haïti, la Journée mondiale de l’environnement doit donc être autre chose qu’une cérémonie. Pas un discours. Pas une photo. Pas une plantation symbolique d’arbres que personne n’arrosera ensuite. Elle doit être un moment de vérité.

La vérité, c’est que l’environnement est une question de survie nationale. Haïti n’a pas seulement besoin de lois. Elle a besoin d’application. Elle a besoin d’un État qui cesse de faire semblant. Elle a besoin d’une politique environnementale financée, contrôlée, évaluée et assumée.

Cherenfant le rappelle avec justesse : « Il ne suffit pas uniquement de les avoir, il faut également penser aux coûts économiques de leur mise en œuvre » [2]. Et il ajoute que cette effectivité dépend aussi de «  la bonne foi du gouvernement  » [2]. Cette phrase devrait être affichée dans tous les ministères. Car elle dit, en termes simples, que les normes ne valent rien si personne ne veut vraiment les appliquer.

Cette exigence est d’autant plus urgente qu’à notre époque, le monde avance parfois à contre-courant. Aux États-Unis, l’administration Trump a assumé une politique favorable à l’expansion énergétique, au retrait de certains engagements environnementaux internationaux et au démantèlement de certaines régulations climatiques [9]. Face à cette régression mondiale et à la gravité environnementale haïtienne, il devient aberrant qu’Haïti continue de traiter son ministère de l’Environnement comme un ministère de second rang.

Le budget rectificatif 2024-2025 est sans appel : le ministère de l’Environnement reçoit 4,5407 milliards de gourdes, soit seulement 1,4 % du budget général de l’État [10]. Comment parler sérieusement de reboisement, d’assainissement, de bassins versants, de lutte contre les inondations, de protection des rivières, d’adaptation climatique et de droit à un environnement sain avec une institution aussi sous-financée ? On ne protège pas un pays en danger avec des miettes budgétaires.

Car à défaut de prévenir, de protéger et d’agir, les autorités ne pourront plus éternellement se cacher derrière la fatalité, la pauvreté ou le désordre. Lorsqu’un État connaît les risques, possède des textes, ratifie des conventions, mais laisse malgré tout ses citoyens vivre dans l’insalubrité, l’exposition permanente aux catastrophes et la violation de leurs droits fondamentaux, sa responsabilité peut être engagée.

Le climat ne tue pas seul : l’inaction aussi.

Et demain, ceux qui auront gouverné sans protéger devront peut-être répondre non seulement devant l’histoire, mais aussi devant la justice.

Notes et références
[1] Université de Sherbrooke, Faculté de droit, Ansadou Cherenfant — L’émergence d’un droit à la libre circulation des personnes dans l’espace caribéen : quelle effectivité ?, Colloque jeunes chercheuses et chercheurs, 2025-2026. Le document présente Ansadou M. Cherenfant comme doctorant en droit à l’Université de Sherbrooke, détenteur d’un Master 1 en droit international des droits de l’homme et droit public de l’Université Catholique de Lyon, ainsi que d’un double diplôme de Master 2 en histoire, théorie et pratique des droits de l’homme des Universités Catholique de Lyon et Grenoble Alpes.
[2] Nancy Roc, Interview avec le juriste Ansadou Cherenfant à l’occasion de la Journée mondiale de l’environnement, réalisée pour Roc et Vérités, juin 2026.
[3] Assemblée générale des Nations Unies, The human right to a clean, healthy and sustainable environment, Résolution A/RES/76/300, adoptée le 28 juillet 2022.
[4] Constitution de la République d’Haïti de 1987, amendée en 2012, articles 253 à 258, chapitre II : L’environnement.
[5] Banque mondiale, Haiti — Climate and Health Vulnerability Assessment, 2024.
[6] Organisation internationale pour les migrations, Haiti Sees Record Displacement as 1.3 Million Flee Violence, 11 juin 2025.
[7] Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, The 1951 Refugee Convention and its 1967 Protocol ; Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, COP 12 — Nairobi Climate Change Conference, November 2006.
[8] Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, Historic UN Human Rights case opens door to climate change asylum claims, 21 janvier 2020 ; Comité des droits de l’homme de l’ONU, Teitiota v. New Zealand, CCPR/C/127/D/2728/2016.
[9] Maison-Blanche, Putting America First in International Environmental Agreements, 20 janvier 2025 ; Federal Register, Unleashing American Energy, Executive Order 14154, 20 janvier 2025 ; Reuters, Trump to withdraw from Paris climate agreement, White House says, 20 janvier 2025.
[10] République d’Haïti, Ministère de l’Économie et des Finances / Direction générale du budget, Budget citoyen — Budget rectificatif 2024-2025.

Image logo IA par Nancy Roc

Tous les textes de « Roc et Vérités » sont protégés par le droit d’auteur. Toute reproduction, partielle ou intégrale, est strictement interdite sans l’autorisation préalable d’AlterPresse ou de Mme Nancy Roc.

MÉMOIRE D’ALTERPRESSE


Depuis 2001

Explorer toutes les archives