Des paroisses abandonnées, des fidèles sous menace, une Église en recul. La violence des gangs transforme Haïti en zones de non-droit, où le simple fait de prier dans une église relève du privilège. 80 paroisses et institutions catholiques sont totalement ou partiellement désertées.
Par Gotson Pierre
Actualisation : 27 aout 2025 à 7:00
P-au-P., 26 août 2025 [AlterPresse] – « Pouvoir s’asseoir dans une église et prier tranquillement est devenu un privilège en Haïti. Dans de nombreuses zones du pays, rongées par la violence des gangs armés, cette possibilité n’existe plus pour des milliers de fidèles », affirme le Père Brillère Aupont, auteur d’un rapport sur le recul de la présence catholique, dans un entretien téléphonique avec AlterPresse.
Le relevé du Père Aupont montre que de nombreuses paroisses et institutions catholiques sont totalement ou partiellement abandonnées. Environ 80 paroisses ont été identifiées comme affectées dans l’Ouest, le Plateau central (Est) et l’Artibonite (Nord).
L’étau se resserre autour de la capitale
Dans l’archidiocèse de Port-au-Prince, près de soixante paroisses sont désormais affectées par la violence des gangs. Beaucoup d’entre elles sont abandonnées ou à peine fréquentées, les prêtres et les fidèles n’osant plus s’y rendre régulièrement.
La menace d’enlèvements, les attaques armées récurrentes et le contrôle quasi permanent de plusieurs zones par les groupes criminels ont transformé ces espaces autrefois vivants en lieux désertés, réduisant drastiquement la vie paroissiale et les activités pastorales.
Dans le secteur sud-est de la capitale, Sainte Geneviève de Duval, Saint Laurent de Bongard et Saint Nicolas de Kenscoff, ainsi que plusieurs chapelles, sont désertées.
En périphérie est de Port-au-Prince, Notre-Dame de Fatima (Pernier) ou Christ-Roi à Meyer ne peuvent célébrer qu’avec l’aval des gangs.
Dans le centre de la capitale, plusieurs églises et maisons religieuses, y compris les Missionnaires de la Charité, ont dû réduire ou interrompre leurs activités. Les paroisses du Sud de la capitale et du littoral jusqu’à Cabaret sont passées sous contrôle des gangs.
Le Plateau central et l’Artibonite en détresse
Le diocèse de Hinche, dans le Plateau central, n’est pas épargné : une dizaine de paroisses y sont désormais désaffectées, à la suite notamment de la remise de Mirebalais aux gangs, événement marquant pour la région. Des religieuses y ont été assassinées, renforçant l’exode du clergé et des communautés. L’église Saint Louis Roi de France à Mirebalais a dû fermer ses portes (voir détails dans l’encadré ci-dessous).
Plus au nord, le diocèse des Gonaïves connaît une situation encore plus dramatique, avec au moins six paroisses fermées ou désertées, et une insécurité persistante qui disloque les liens paroissiaux.
Une Église-refuge, malgré tout
Pour le Père Aupont, l’Église reste « le seul espace de consolation, un refuge ». Dans certaines zones de non-droit, elle cohabite avec les gangs, et les fidèles doivent parfois se rendre à l’église la plus proche.
Christ-Roi Bourdon, où il officie, est une paroisse rescapée : « On fonctionne à qui mieux mieux. Les gens reviennent, c’est leur dignité. »
Tout comme les fidèles, le clergé souffre et appelle à la paix : « Baisser les armes. La paix est le seul chemin dans cette société en dégringolade. »
Les fidèles qui le peuvent sont invités à prier et penser aux autres.
Cette situation s’inscrit dans une crise humanitaire plus large, qui touche également les populations civiles. Entre juin et juillet 2025, le nombre de sites accueillant des personnes déplacées internes (PDI) est passé de 246 à 272, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).
La hausse est surtout liée aux attaques dans le Plateau central, où la population déplacée est passée de 7 760 à 10 048 personnes (+29 %). La commune de Belladère concentre 20 nouveaux sites accueillant 1 743 personnes. Malgré cette augmentation, le nombre total de PDI a diminué de 2,4 % en raison de la fermeture de trois sites à Port-au-Prince, relogées dans le cadre d’un programme gouvernemental.
« Nous avons une société où toutes les valeurs basculent, estime le Père Aupont. Le désordre est devenu incontrôlable. Quarante ans d’instabilité sont à la base de ce chaos. Les enfants d’aujourd’hui sont les enfants du chaos. » [gp apr 26/08/2025 16 :00]
Encadré : Paroisses catholiques affectées par la violence des gangs en Haïti
| Région / Diocèse | Paroisses affectées | Type d’impact | Remarques |
|---|---|---|---|
| Archidiocèse de Port-au-Prince – Sud-Est | Sainte Geneviève à Duval Saint Laurent à Bongard La Mercie à Godet Saint Nicolas de Kenscoff Conversion de Saint Paul à Furcy Chapelles : Marie Madeleine, Divine Miséricorde | Totalement abandonnée / partiellement fréquentée | Zones sous contrôle des gangs, clergé et fidèles en sécurité limitée |
| Archidiocèse de Port-au-Prince – Est | Notre-Dame de Fatima (Pernier) Saint Pierre, Ganthier Christ-Roi à Meyer Saint Louis Roi de France de La Tremblay | Totalement désaffectée | Certaines paroisses fonctionnent avec permission des gangs |
| Archidiocèse de Port-au-Prince – Centre | Saint Gérard de Carrefour Feuilles Hôpital Saint François de Sales Église de Caridad Église du Sacré-Cœur de Turgeau Chapelle Sixtine Sainte-Anne de Morne à Tuf Saint Alexandre, Rue Nicolas Saint Michel à Corridor Bastia Saint Antoine de Marie Claret à Solino Maisons de formation Pères Spiritains (Caravelle et Solino) Couvent et asile Missionnaires de Charité Congrégations : Sœurs Salésiennes, Sainte-Anne, Sagesse, Saint François d’Assise Pères de Saint Jacques de Lafleur du Chêne | Totalement abandonnée / partiellement fréquentée | Violence quotidienne, enlèvements, rançons |
| Archidiocèse de Port-au-Prince – Sud | Saint Jean-Baptiste à Gressier Saint Antoine de Merger Immaculée de Mariani Paroisses urbaines du littoral de Gressier à Cabaret | Totalement abandonnée / sous contrôle des gangs | Vie quotidienne contrôlée par gangs, postes de péage, menaces |
| Diocèse de Hinche | Saint Louis Roi de France, Mirebalais Notre-Dame du Mont Carmel, Saut-d’Eau Sainte Catherine, Carrefour Péligre Saint Michel Archange, Fond-Michel Notre-Dame du Perpétuel Secours, Dubuisson Sainte Cécile, Destin Ville Notre-Dame de la Délivrance, Noyo Saint Benoît, Laboule Saints Anne et Joachim, Trianon Saint Joseph, Marché Canard Saint Jacques, Sarazin | Totalement désaffectée | Zones sous contrôle des gangs, assassinat de religieuses signalé |
| Diocèse des Gonaïves | Saint Jérôme, Petite Rivière Artibonite Saint André, Grand Hatte Notre-Dame du Rosaire, Jean Denis Notre-Dame du Mont Carmel, Liancourt Saint François Xavier, Desarmes Saint Guillaume, chapelle Marchant-Dessalines Montrouis et Saint Marc | Totalement abandonnée / partiellement fréquentée | Zones instables, présence continue des gangs |
Photo : Eglise Sainte Bernadette, Martissant / Source : FB
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