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La création d’Haïti – Partie 1

De la révolte des esclaves en 1791 aux luttes de pouvoir entre commissaires civils, colons et chefs noirs, cette tribune (première partie) revient sur les circonstances exceptionnelles ayant conduit à la naissance d’Haïti, un État issu d’une rupture brutale avec l’ordre colonial.

Tribune

Par Michel Legros

Soumise à AlterPresse le 15 mars 2026

Tous les États ne naissent pas selon une évolution lente et organique. Si certains émergent au terme d’un processus historique progressif, façonné par les dynamiques internes d’une société, d’autres surgissent, exceptionnellement, de manière brusque et presque accidentelle, en rupture avec le cours naturel des choses : ce sont des États artificiels. Haïti en offre une illustration particulièrement frappante, née de l’agrégation soudaine d’une multitude de nations africaines - évoquant, non sans exagération, les « cent un drapeaux » de la bande à Jonas - au sein d’un même cadre politique. Il aurait été bien plus conforme à la logique historique que l’indépendance de Saint-Domingue fût l’œuvre des séparatistes des assemblées coloniales.

Tout commence avec le soulèvement général des esclaves en 1791. L’affaire Galbaud, qui, en juin 1793, oppose Sonthonax, commissaire civil, à Galbaud, gouverneur de la colonie, constitue en revanche un tournant décisif dans la recomposition du pouvoir colonial.

Pour vaincre son rival, Sonthonax pose un acte inouï : il fait appel aux esclaves révoltés et leur promet la liberté en échange de leur soutien.

Galbaud est défait. Le parti blanc est écrasé. Cette victoire rend la liberté générale inévitable. Quelques semaines plus tard, en août, Sonthonax et Polverel la proclament.

Sans l’affaire Galbaud, l’évolution de Saint-Domingue aurait probablement été différente : la colonie aurait pu rester un territoire français d’outre-mer, à moins que Sonthonax n’eût lui-même proclamé l’indépendance.

Sonthonax devient alors, par la force des choses, l’homme fort de la colonie, mais sans base réelle. Le parti colonial ayant disparu, il doit s’appuyer sur le parti noir.

Entre-temps, Toussaint Louverture émerge grâce à l’affaire Vilatte, à la suite de laquelle Étienne Laveaux en fait son adjoint.

Contre toute attente, Sonthonax le nomme général en chef des armées françaises de Saint-Domingue, alors que Desfournaux aurait pu l’être. Peut-être cherche-t-il à l’amadouer, mais il sous-estime ses ambitions. Cette erreur scelle sa chute. Les projets de Sonthonax entrent en conflit avec ceux de Louverture, qui l’expulse de la colonie, rédige sa constitution et se proclame gouverneur général à vie.

Lorsque Bonaparte, incapable d’accepter le nouvel ordre des choses - une colonie française sans esclaves et administrée par un gouverneur noir - tente de rétablir son autorité, il se heurte à des hommes décidés à ne pas revenir en arrière.

Cette histoire d’ambitions personnelles et d’aveuglements racistes aboutit à une bizarrerie historique : la création d’un État noir dirigé par d’anciens esclaves, un pays insolite où, jusqu’au XXᵉ siècle, comme l’a décrit un auteur, des Noirs dirigeaient des Blancs.

*Analyste politique
Contact : sitwayenpourespekonstitisyon@gmail.com

Nota bene :
Jonas Georges, un hougan de la rue Saint-Martin, dirigeait le groupe de mardi-gras les 101 drapeaux, dont chaque drapeau représentait une « nanchon » africaine et « Kriminèl » un loa du vaudou.

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